II. — L'impossibilité des jugements synthétiques
Un jugement synthétique consiste à affirmer d'un sujet un prédicat nouveau qui ne se laisse pas déduire de sa définition. Si un objet ne possède en propre que ce qui est contenu dans la définition de sa notion; si, d'ailleurs, à tout concept distinct correspond une réalité distincte, une essence, comment peuton affirmer d'un sujet une pluralité d'attributs différents de lui? C'est le problème de la possibilité des jugements synthétiques.
Connu dans l'Antiquité sous le nom de Xaporie de l'un et du plusieurs, mettant en œuvre des raisonnements remis en honneur de nos jours par Herbart et par Bradley, les Sophistes l'ont ainsi formulé. Si, à des concepts différents, correspondent des réalités distinctes, des réalités distinctes étant séparées les unes des autres, chaque chose est séparée d'elle-même ; en effet, si le concept de Socrate nmsicien est différent du con-
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cept de Socrate blanc, Socrate est séparé de lui-même'. Ou encore, il y a lieu de distinguer Socrate qui répond à 1 un (îv) et Socrate avec l'ensemble des attributs qui en font un être concret et individuel iûo/^.x); il est alors à la fois nécessaire et impossible d'identifier ces deux termes : nécessaire, car autrement Socrate serait autre que lui-même ; impossible, car l un et le plusieurs répugnent-.
En présence de ces diflicultés, les uns niaient la possibilité des jugements synthétiques, comme Antisthène et Stilpon : on ne saurait dire \ homme est bon, mais seulement énoncer des propositions identiques du genre de \ homme est homme, le bon est bon'^. D'autres, comme Lycophron, disciple de Gorgias, et les Stoïciens, s'en tiraient par des artifices de langage, en supprimant la copule ou en substituant, à la copule suivie dun attribut, un verbe actif ; l'arbre verdoie pour l'arbre est vert. Platon, s'emparant du problème dans le Sophiste, crut le résoudre en rétablissant le Non-Etre, proscrit par Parménide, sous la forme relative de ï Autre ; ce principe à'altériié introduit la diversité au sein du monde intelligible, en permettant la multiplication des Idées par leur mélange, et laisse entendre comment un même sujet sensible peut participer à plusieurs Idées différentes. Aristote justifie les jugements synthétiques par la théorie des catégories et des transcendentaux, qui constitue une large concession au conceptualisme. Le réalisme n'est plus de mise qu'appliqué aux notions de substances premières et secondes. De ces substances, prises comme sujets de proposition, on peut affirmer une pluralité <l'attributs distincts, correspondant à des notions abstraites élaborées par notre esprit, appartenant aux neuf catégories dérivées. L'être, 1 un, le bien, le vrai ne sont pas des genres ; ils sont dits analogiquement, à des titres divers, de toutes les catégories. Les Scolastiques s'en sont tenus à la solution d'Aristote, en développant la -théorie de l'analogie et des transcendentaux, en vue de distinguer l'être nécessaire, dont l'essence inclut 1 existence, de l'être contingent, dont l'essence est distincte de son acte d'exister et avec lequel elle forme composition réelle.
* Simplicius, Ad physicaiu, 23.
* Alexandre, Ad metaphysicam.
^Sophiste, 201 B; Plutarque, Adveis. Colol., aS.
Le problème de l'un et du plusieurs reparaît au xix* siècle chez Hegel. Celui-ci recourt, pour le résoudre, à un procédé semblable à celui de Platon. Installant la contradiction au sein même de lldée de l'Etre, il la force à se développer, par voie de thèse, d'antithèse et de synthèse, suivant une dialectique progressive qui engendre l'universalité des choses. Abordé ensuite, tour à tour, par Herbart et par Lotze, c'est surtout chez Bradley que le problème est traité de la manière la plus approfondie. D'après l'illustre penseur d'Oxford, le jugement le sucre est doux est inintelligible, si le sucre et le doux sont deux choses distinctes. Dans ce cas, en effet, le sucre est proprement le sucre et le doux est proprement le doux ; le sucre n'est pas le doux, ni le doux n'est le sucre : aucun des deux n'est l'autre, et la copule est ne saurait jamais s'interposer comme joignant rationnellement un sujet à son attribut*. Le jugement n'est possible que si toutes les choses s'impliquent mutuellement au sein d'une réalité unique qui est l'Absolu. « Si deux idées sont simultanément dans le même esprit, dit M. Brunschvicg, et unies dans cet esprit, traversées, pour ainsi dire, d'un même courant de pensée, c'est que ces idées sont intérieures l'une à l'autre et peuvent ne faire qu'une idée-. »
lu'aporie de Vun et du plusieurs est facile à résoudre, dès qu'on se souvient que le concept n'est pas adéquat à l'objet. De tous les caractères manifestés par l'objet à un instant donné, ou susceptibles d'être manifestés par lui au cours des temps, le concept ne retient que ceux jugés particulièrement essentiels. Le prédicat nouveau que l'on affirme est un des prédicats que le concept a laissé choir comme étant moins spécialement remarquable ; mais ce prédicat, dans la réalité, est parfaitement incorporé à l'objet. Ce qui fortifie ici l'illusion d'une contradiction, c'est le préjugé substantialiste qui veut que tous les caractères remarquables d'un objet dérivent de son fonds propre, à savoir d'une essence une et indivisible. Or, il n'en est rien. L'objet révélé par la perception sensible n'est qu'un groupe particulièrement stable de qualités, retenues dans un nexus de relations, en dépendance fonctionnelle avec le milieu ambiant. Si l'attention isole de ce groupe
i Bradley, AppeRrance and Reality, chap. m et note B. * La Modalité du jugement, p. 82!
un prédicat, il n'y a aucune contradiction à l'affirmer de ceux (jui restent. Il est à remarquer encore que la lig-ne de démarcation tracée par l'esprit entre les caractères à retenir et ceux à éliminer dans la formation d'un concept est flottante ; elle varie avec la mentalité d'un chacun et le progrès de nos connaissances. La distinction entre les caractères essentiels et accidentels et, par suite, entre les jugements analytiques et les jugements synthéti(}ues est ainsi purement psychologique et mentale. En réalité, tous les caractères manifestés par un objet, en fonction de son milieu, sont également nécessaires. Les jugements réputés synthétiques se ramènent alors à des jugements analytiques, et il n'est pas plus diflicile de les justifier que ces derniers.