‹ Les parasitesChapitre 2 sur 9 · I ; S I' \KASI1ES · texte numérisé non relu

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la pauvre Louison, qui , depuis quatorze suis de mariage supportait chaque jour de nouvelles bourrades avec une patience angélique. La petite Jeannette se tenait blottie dans un coin de la cuisine, sans faire le moindre bruit, de peur d'attirer sur elle quelque lâcheuse apostrophe.

Quand madame Rougemont fut seule, clic jeta sur la lettre un coup-d'œil, et la froissa dans ses mains avec un mouvement d'impatience, en marmottant : — Encore elle! toujours la même chose! Ah! bon Dieu! quand donc tout cela finira-t-il?

( )n ne vit jamais une plus étrange femme que madame Rougemont : elle n'était pas au fond du cœur méchante, c'est-à-dire qu'elle n'eût point fait de mal à quelqu'un , pour le plaisir (Ye^ faire, mais elle avait toute sorte de manies et de passions mesquines el plates. Envieuse, défiante, d'une humeur susceptible <*t vindicative, elle ne

manquait pas d'une certaine adresse pour déguiser tant bien que mal le vilain côté de son caractère, sous une apparence de piété profonde et de générosité, toujours pleines d'ostentation. Cette femme exerçait une espèce de tyrannie domestique, et dans sa maison tout le monde pliait devant elle, son mari comme la petite Jeannette.

Madame Kougemont était petite et maigre; sa taille un peu voûtée indiquait la faiblesse. Une expression de mécontentement ne quittait presque jamais sa figure , et ses gros yeux ternes avaient assez l'air d'un cristal dépoli où rien ne se reflète; ses bras d'une longueur démesurée semblaient vouloir balayer le sol, quand elle marchait. Il n'était pas facile de préciser au juste l'âge de cette dame, car elle ne l'avait jamais dit à personne, pas même à son mari. Cependant, malgré trois ou quatre boucles de cheveux 1res noirs, qui s'arrondissaient à

l'entour de ses tempes, on aurait pu lui donner, sans crainte d'exagération, soixante ou soixante-cinq ans. Les flatteurs qui dînaient régulièrement trois fois par semaine chez elle, prétendaient que madame Rougemont avait dû être fort jolie; elle le faisait quelquefois entendre elle-même , mais tout porte à croire qu'elle n'avait jamais eu qu'une de ces physionomies insignifiantes , dont l'on ne peut rien dire, et qui sont bien ou mal, suivant le degré de complaisance et la galanterie des juges.

Quant à sa mise, elle était presque toujours extravagante : en hiver comme en été, madame Kougeinont s'enveloppait d'une énorme douillette de satin violet, surmontée d'un grand capuchon sous lequel sa petite tête disparaissait quelquefois tout entière. Alors, on l'aurait prise pour la sy bille <!<• (lûmes, quand aile marchait d'un pas grave el solennel dans cette espèce de lin-

ceul; et les petits garçons du village, qui l'apercevaient de temps en temps à travers les grilles du parc, la regardaient avec frayeur et se cachaient derrière le mur lorsqu'elle passait.

Madame Rougemont était mariée depuis trente ou quarante ans au meilleur homme du monde, au plus pacifique de tous les êtres. 11 aimait tendrement sa femme qui n'était pas toujours fort tendre pour lui ; il ne s'aveuglait pourtant pas sur les défauts et les étranges caprices de madame Rougemont, mais comme il n'ambitionnait pas d'autre bonheur que d'avoir la paix et le calme dans son ménage, il cédait presque aveuglément aux bizarres exigences de son intolérante moitié; et parfois seulement il interposait l'autorité maritale, quand les idées de sa femme étaient par trop déraisonnables. Il y avait une vingtaine d'années a peu près qu'ils habitaient ensemble une

jolie maison de campagne située entre Kvreux et Vernon à quelque distance de l'Eure. Cette maison était un vieux château féodal que madame Rougemont avait l'ait recrépir à la moderne et badigeonner, sans le moindre égard pour cette belle architecture gothique et ces magnifiques teintes brunes que l'âge seul peut donner aux bâtimens. Une des plus ridicules manies de madame Rougemont, c'était de vouloir faire chaque année des métamorphoses et des embellissemens dans son château ou dans le jardin , et ni l'un ni l'autre n'y gagnaient assurément: tantôt elle appelait des maçons pour jeter bas une tourelle ancienne et pittoresque, qu'elle faisait remplacer par un étage bâti carrément, en plâtre, et le plus trivi il du monde; tantôt elle ordonnait de combler une pièce d'eau ou d'abattre une longue allée d'arbres séculaires; et la plupart du temps le débonnaire M. Rougemont, après

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avoir un peu disputé , se voyait obligé pour avoir la paix de se conformer aux folles imaginations de sa femme. M. Rougemont se croyait le plus heureux des mortels pouTvu que tous les matins il pût boire en se levant une énorme jatte de lait chaud, et ^^nasser quatre ou cinq heures par jour à pêchor des carpes et des truites, dans un canal très poissonneux qui se trouvait au bout de son] parc, et que sa femme le menaçait de fàfye boucher d'un moment à l'autre.

Mais il est temps de revenir à madame Rougemont. La lettre que venait d'apporter la petite Jeannette contenait sans doute quelque nouvelle désagréable , car madame Rougemont se pinçait les lèvres en lisant et parlait toute seule avec agitation.

— Oui! oui, disait-elle, je savais très bien qu'on en viendrait là? Ah! madame l'orgueilleuse! Enfin, enfin ! Vous suppliez ! Mais il n'esi plus temps! tirez-vous mainte*

Dant d'affaire comme vous pourrez ! je ne suis pas obligée de vous nourrir!

Elle se leva, tira le cordon de la sonnette, et Thibaut parut presque au même instant, car sa maîtresse voulait toujours être servie à la minute.

— Madame? dit-il en s'arrêtant tout court dans l'altitude d'un soldat qui attend les ordres de son capitaine.

— Une autre fois, Thibaut, faites moins de tapage en entrant , et ne portez plus de clous à vos souliers. Ce bruit me fait mal aux nerfs.

— Oui, madame, répondit humblement le vieux domestique.. C'est que j'accourais pour arriver plus vite.

— Bien, bien. Puisque vous aimez tant ;i courir, montez donc tout de suite chez M. Kougemont, et dites-lui que je veux lui parler d'une affaire très importante.

—-Oui , madame, j'y cours; mais je crois

que monsieur est en train de pécher tout au bout du parc. Si madame veut seulement attendre une couple de minutes, je vais aller le chercher.

— Le n'est pas respectueux en parlant de votre maître, Thibaut, vous pouvez bien dire monsieur. Mais allez! allez donc, allez donc! Comment! vous n'êtes pas encore parti ! faut-il que j'y coure moi-même ! A quoi servent donc, je vous prie, les domestiques !

Elle parlait toute seule, et Thibaut ne pouvait plus entendre cette injuste invective, car il était déjà dans le jardin à courir de toutes ses forces. Le brave homme ne semblait pourtant pas taillé pour la course; il était assez grand et d'une énorme grosseur; sa tête large et carrée lui pesait terriblement sur les épaules, et son ventre était si proéminent que ses genoux venaient le frapper à chaque pas qu'il faisait en cou-

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r;mt. Pour arriver plus vite et connue à vol d'oiseau, il franchissait lourdement les plates bandes, et madame Iiougemont le suivait des yeux par une croisée, tout en s'impaticntant contre la lenteur de son messager poussif.

Tout-à-coup Thibaut s'accroche un pied dans l'anse d'un arrosoir, et va tomber la tête la première au milieu d'un plant de tulipes panachées qu'il écrase impitoyablement.

— Ah! le butor! le lourdaud! l'imbécille! crie madame Iiougemont d'une voix aigre et colère. Il ne peut rien faire de bien! ii est d'une maladresse dégoûtante!

Madame Iiougemont, qui n'était pas fort patiente , avait très souvent à la bouche de I areillesépithètes, quand elle réprimandait ses domestiques; mais le vieux Thibaut ne se formalisait point de ce flot d'adjectifs un peu durs, que sa bonne volonté ne méritait

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pas. C'était un bon gros Champenois au service de madame Rougemont depuis une trentaine d'années, et qui avait épousé chez elle une bonne grosse paysanne comme lui, rose et joufflue, que madame Rougemont avait tenue autrefois sur les fonts de baptême. L'un et l'autre servaient leur maîtresse avec un zèle à toute épreuve ; et leur dévoûment avait quelque chose d'aveugle et d'irraisonné comme l'instinct des bètes , comme la tendresse machinale et constante d'un chien pour le maître qui le nourrit, L'humeur douce et gracieuse de Louison contrastait singulièrement avec la rudesse et la sauvagerie de Thibaut, qui n'était souple et docile qu'aux volontés de sa maîtresse ; mais en revanche il était presque toujours d'une impertinence et d'une grossièreté excessives pour les personnes qui venaient habituellement dîner chez madame Rougemont, et qu'il regardait comme

des pique-assiettes et des parasites. Alors il n'était pas d'avanies que le fidèle serviteur leur épargnât, quand il pouvait le faire impunément. Arrivaient-ils par une pluie battante, le cruel Thibaut laissait les pauvres gens frapper et se morfondre à la porte; il faisait la sourde oreille et n'ouvrait qu'au bout d'un quart d'heure,oubien à table il les torturait de mille petites taquineries dont madame Rougemont ne s'apercevait pas, et qui frappaient au cœur le parasite affamé. Ce vieux domestique était un singulier mélange d'avarice et de générosité , de grandeur d'âme et de bassesse. Pour être utile à sa maîtresse , il n'eût reculé devant aucun sacrifice; mais les gens qu'il n'aimait pas ou c | m lui portaient ombrage l'auraient trouvé de bronze, et pour leHr sauver la vie, il n'aurait pas seulement allongé le bras , il n'eût certes pas laissé tomber une miette de pain, pour les empêcher de mourir d'inani-

tion. Et chose étrange, par momens il lui prenait comme une fièvre de générosité, mais seulement pour les pauvres et les animaux. Il ne demandait pas mieux que de rendre service, mais ceux qu'il obligeait devaient être ses inférieurs, ses très humbles subordonnés, et ne pas le considérer comme un domestique. Tous les dimanches une foule de pauvres et d'estropiés venaient demander l'aumône à la grille, et M. Thibaut leur distribuait les restes de la semaine, parmi lesquels se trouvaient parfois dexcellens morceaux; car madame Ilougemont voulait qu'on fit bonne chère à sa table. Mais si par malheur quelque pauvre diable en habit noir râpé, au chapeau de castor déchiqueté et sans cordon, venait implorer la faveur de voir un instant la pieuse madameRougemont, Thibaut, qui flairait d'une lieue tout solliciteur, lui fermait brusquement la porte au nez, en disant qu'on ne donnait pas fau-

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mono aux intrigans, aux freluquets en habit noir.

Cependant Thibaut ne revenait pas, et madame Kougemont perdait patience : elle rouvrait à chaque instant sa lettre et la parcourait de nouveau en marmottant des paroles de mauvaise humeur; mais ce fut bien pis encore, lorsqu'elle aperçut dans le jardin Thibaut revenant tout seul au pas de course !

— Eh bien ! où est-il? cria-t-elle par la fenêtre.

— Au bord... au bord de letang, répondit le domestique d'une voix tout essoufflée.

11 courait encore; enfin n'en pouvant plus, il s'arrêta devant la croisée, et, quand il eut un peu repris haleine, il dit au milieu des questions nombreuses dont madame Kou- :„■• mont l'étourdissait :

— .Monsieur est tout la-bas... il pèche des rai pes, mais des fameuses, quoi! même que

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ça va faire un plat superbe pour monsieur le curé....

— Parle donc vite, insupportable homme!

dit madame Rougemont avec colère, il ne s'agit point de carpe, mais de mon mari! Pourquoi ne vient-il pas quand je l'appelle? tu ne lui as donc pas dit que je l'attendais?

— Au contraire, madame, j'ai dit tout cela, même que je courais si vite que je suis tombé trois fois par terre.

— Allons, tues un maladroit et de plus un bavard! interrompit madame Rougemont qui tutoyait quelquefois ses domestiques lorsqu'elle était de mauvaise humeur. Il va venir, j'espère?

— Oh! madame, pas tout de suite! monsieur tient sa ligne, et comme vous savez, il n'aime pas qu'on le dérange quand il pêche la carpe ; même qu'il vient de m'envover au diable, et qu'il m'a poussé d'une si jolie façon, ce brave monsieur, que j'ai biemnanquédai

1er faire un plongeon riansle canal. Il dit donc que ça lui est impossible de venir, parce qu'il guette depuis une bonne heure une carpe grosse comme la cuisse, unmonstredecai ]><■ qui a déjà mordu trois fois à l'hameçon, mais sans vouloir se laisser prendre, même que monsieur est d'une fameuse colère contre cette bête.... Mais il finira par l'accrocher.

— 11 faut donc que j'aille le chercher moimême! dit madame Rougemont en secouant la tête; c'est bien! c'est très bien! les hommes sont maintenant d'une galanterie, d'une prévenance!... Mais c'est égal! j'irai. Mariane, Mariane! cria-t-elle, mes socques, mon châle, mon chapeau, ma douillette ! je vais descendre au jardin.

Madame Kougemont n'avait pas achevé sa phrase, que Mariane était déjà dansle salon, avec tout l'attirail de sa maîtresse.

Qu'on se figure une grande fille, vieille,

sèche, jaune et parcheminée, laquelle depuis quinze ou seize ans setiole et s'atrophie au service de madame Rougemont qui l'a prise toute petite à l'hospice des En/ans trouvés. Mariane dans sajeunesse était d'une grande douceur de caractère; mais à force d'être grondée par sa maîtresse et d'essuyer les rebuffades du vieux Thibaut qui la voyait d'un œil jaloux, son caractère avait fini par s'aigrir,par devenir maussade et presque insupportable pour tout autre que monsieur et madame Rougemont. Plusieurs fois sa maîtresse avait essayé de la marier, mais toujours au moment de publier les bans ou de signer le contrat, un soudain caprice de madame Rougemont faisait manquer le mariage; et la pauvre vieille fille, selon toute apparence, devait traîner jusqu'au tombeau le poids de sa virginité, comme un forçat traîne son boulet de fer.

Mariane fit observer à sa maîtresse que

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le temps n'était pas humide et qu'elle n avait pas besoin de mettre des socques; mais madame Rougemont lui répondit d'un ton sec qu'elle n'aimait pas les conseils. Enfin, après s'être enveloppée d'un grand châle de laine et d'une chaude douillette bien que le soleil lut encore brûlant, elle descendit au jardin et s'achemina d'un pas lent et grave vers le canal.

Elle haussa les épaules d'un air de pitié, en apercevant M. Rougemont dont l'altitude et la physionomie étaient vraiment burlesques. Le brave homme avait sur la l6te un bonnet de soie noire à longue mèche ébouriffée; une grosse cravate lui cachait les trdis quarts du visage, et sa veste, sans pans, sa culotte mal boutonnée formaient un en semble de toilette des plus étranges: ses mollets grêles ot révélas «le bas chinés disparaissaient à demi dans de grandes toulfes d'herbes aquatiques qui croissaient au bord

du canal. Il tenait une longue ligne dont le bouchon flottait sur l'eau, et sa physionomie où se peignaient tour à tour la crainte et l'espérance passait en un instant de la joie la plus vive à la plus amère douleur. 11 avait le cou tendu en avant, et les yeux cloués sur le morceau de liège, qui par momens s'agitait d'une manière convulsive, s'enfonçait brusquement, et remontait presque aussitôt à la surface du canal.

— Est-il possible qu'un homme de votre âge s'amuse à de pareilles niaiseries! dit madame Rougemont en s'approchant du pêcheur avec la solennité d'un fantôme.

Mais le mari n'avait rien entendu ; il était si profondément absorbé dans son occupation favorite qu'un coup de canon tiré à ses oreilles ne l'eût peut-être pas réveillé. A côté du pêcheur se trouvai! une grande terrine dans laquelle bondissaient de malheureux poissons blesses qui

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rougissaient l'eau de leur sang. On voyait sauteler sur l'herbe de pauvres carpes béantes, dont la bouche et les ouïes s'ouvraient et se fermaient tour à tour comme des soupapes. M. Rougemont ne semblait guère sensible aux tourmens des agonisantes, et ne pensait qu'à faire de nouvelles victimes. Autour du liège flottant, se formaient par intervalles des cercles de toutes grandeurs , et l'on voyait le dos argenté du poisson reluire au soleil , quand il sortait la tête de l'eau pour saisir au vol les petits insectes qui voltigeaient à la surface. — Fort bien ! fort bien , monsieur ! dit madame Rougemont d'une voix aigre et perçante qui fit tressaillir convulsivement le pécheur. Vous êtes vraiment très aimable ! Il faut que je me donne la peine de vous aller chercher moi-même, au risque de gagner une fluxion de poitrine, près de ce canal , dans les herbes mouillées.

— Chut! chut! repartit M. Rougemont en faisant avec la main gauche une foule de gestes qui voulaient dire silencel La voilà ! la voilà! elle vient ! elle mord !

— Ah ça ! mais vous avez perdu la tête ! reprend madame Rougemont. Écoutez-moi donc quand je vous parle ! Il s'agit d'une affaire sérieuse.

— 11 s'agit d'une carpe magnifique ! balbutie M. Rougemont, tout pâle et tout ému. Taisez-vous, ma bonne amie, je vous en conjure!... Ah ! ah ! quel malheur ! la voilà partie! Ah! mon Dieu! un colosse, une carpe, comme je n'en ai jamais vu !

— Vous la rattraperez une autre fois, monsieur Rougemont; niais de grâce, écoutez-moi! ne me laissez pas m'égosiller en pure perte.

— En pure perte ! Oui, je vous conseille!... C'est moi qui ai fait une perte, nia femme, ei vous en rtes cause! Ah! quelle

carpe! mon Dieu ! quelle carpe ! Dites, estce que vous ne pouviez pas attendre un moment clans votre salon! j'allais vous y rejoindre! Ah! ah! au! c'est déplorable ! Mais voyons, de quoi s'agit-il? quelle est donc cette affaire si importante , ma bonne amie? car enfin, quand je me désolerais, c'est parfaitement inutile! le malheur est sans remède.

— Je viens de recevoir une lettre de madame Ermann.

— De votre sœur ? interrompit M. llougemont avec vivacité.

— Oui, de ma sœur, dit sèchement madame llougemont, en appuyant sur le mot sœur avec une intention marquée. Eh bien! Dieu la punit! Je lui disais bien, à la malheureuse femme, que ça finirait ainsi !

— Ah! mon Dieu, que lui est-il donc arrivé? s'écria M. llougemont dont la voix devint sourde et voilée.

— Nous allons voir ce que nous avons à faire dans cette conjoncture , répondit-elle froidement. Mais d'abord laisse z-là votre ligne et vos poissons ; asseyons-nous , et je vous lirai ce que m'écrit madame Ermann.

M. Rougemont, qui tremblait d'apprendre quelque mauvaise nouvelle , baissa la tête avec tristesse; il donna le bras à sa femme, et tous deux allèrent s'asseoir sur un banc, assez loin du canal.

Madame Rougemont tira de son sac et déploya mystérieusement la lettre de madame Ermann, puis, après avoir toussé plusieurs fois comme un prédicateur qui monte en chaire, elle se mit à lire d'une voix grave, entrecoupée de fréquentes et longues pauses :

Ma chère soeur !

— Oui , ma chère sœurl interrompit-elle en branlant lu tête; tous ces grands mots-là ne m éblouiront point! Je n'aime pas les cajoleries , moi !

« Ma chère sœur! quand vous recevrez « cette lettre, je n'existerai plus sans « doute !.... Dieu va m'appeler à lui...

— Ah! mon Dieu! s'écria M.Rougemont en levant les mains au ciel , la pauvre chère femme! est- il possible! Quoi! serait-elle morte !

— Non, non! rassurez-vous, mon ami, répliqua madame Rougemont d'un ton bref. Elle se porte tout aussi bien que vous, j'en suis très sûre; mais vous savez que madame ma sœur a toujours aimé les grandes phra- -■>, Ifs iiiouvemons tragiques, les coups de théâtre Tout cela, voyez-vous, c'est pour

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qu'on la plaigne ; elle spécule comme d'habitude sur notre sensibilité. Mais je vous dis que je la connais , et que je ne me laisserai plus attendrir sottement.

— Mais enfin...

— Laissez-moi poursuivre ma lecture, mon ami ; après, vous aurez tout le temps de faire vos observations.

« Les médecins ne me cachent plus mon « état; je sais que ma fin est prochaine, et « je ne regrette pas la vie , car depuis long- « temps elle n'est plus qu'un fardeau pour « moi! Grâce à Dieu, je vais être débar- « rassée d'une existence pleine de larmes et « d'amertume !.... Je vais rejoindre le seul « être au monde qui m'ait jamais aimée !

— Pauvre femme! soupira M. Rougemont en essuyant une larme.

— Allons, pas d'enfantillage , mon ami; ne vous laissez pas émouvoir par des phrases qui ne signifient rien. Je lui avais pour-

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tant bien défendu de me parler jamais de cet homme , de ce vil débauché qui l'a perdue, ruinée, qui l'a précipitée avec lui dans l'abîme !

Après celte espèce de tirade, elle reprit sa lecture :

t Moi , bientôt je ne souffrirai plus ! je « suis la moins à plaindre!... Mais Pauline, t ma pauvre fille!... qu'est-ce quelle det viendra !... Hélas ! quand je serai morte , « elle n'aura plus sur la terre aucun appui , a excepté vous , ma sœur ! .. Oh ! vous n'au- « rez pas le courage de l'abandonner, t n'est-ce pas! Moi, je ne vous demande « rien!... C'est pour elle seule que je vous « implore! Vous savez, ma sœur, que de- « puis bien des années je ne vous ai pas fait « entendre une seule plainte ! J'ai dévore « mes larmes, j'ai souffert en silence!... O « ma sœur, je me croirais heureuse, oui « bien heureuse, si en mourant j'emportais

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c au moins la certitude que ma pauvre fille « aura son pain de chaque jour ! Mais je « n'ai rien , plus rien ! toutes mes ressour- « ces sont épuisées ! Les faibles économies « qu'à force de privations j'avais faites « depuis un an, cette longue et cruelle mac ladie les a bientôt dévorées, et la mo- « dique pension, qui à peine suffisait à « notre subsistance , va s'éteindre avec « moi!

« Vous, ma sœur, vous qui n'avez pas € d'enfant, vous qui êtes riche , oh ! je vous « en conjure , servez de mère à la malheu- « reuse orpheline! Si vous ne lui tendez <i pas une main tutélaire , si vous ne l'en- « tourez pas de vos conseils et de votre c protection , qui veillera sur elle , pauvre « enfant, sans guide et sans expérience?... « Qui lui donnera des conseils?...

— Oui! oui, des conseils! dit madame Kougemont; la fille n'en profiterait pas

mieux que la mère ! Je n'aime pas les ingrates, moi!

— Mais cependant, répliqua M. Rougemont avec douceur, Pauline est notre nièce ; et si elle devient orpheline c'est nous qui devons prendre soin d'elle et lui faire achever son éducation.

— Voilà justement pourquoi je voulais vous consulter, mon ami; certainement je n'ai pas le cœur plus dur qu'une autre , au contraire! Je m'ôterais le pain de la bouche pour nourrir mon prochain, mais avant tout je veux qu'on soit reconnaissant et qu'on ne s'adresse pas aux gens seulement lorsqu'on a besoin d'eux ! Voilà plus de deux ans que madame ma sœur ne m'avait écrit

— C'est qu'elle avait peur de vous importuner, la pauvre femme! dit M. Ilougcnmnt avec un soupir. La misère rend timide H défiant; et puis, entre nous soit dit, la

manière dont vous avez répondu à sa dernière lettre n'était pas faite pour l'engager à vous en écrire une seconde. Quant à moi , je n'ai rien à me reprocher dans tout cela ; vous savez que j'étais d'avis de lui faire une petite rente d'une centaine de louis: ce faible sacrifice n'aurait pu nous gêner, et du moins nous n'aurions jamais eu de reproches à nous faire.

— Des reproches! interrompit amèrement madame Rougemont; certes, je ne m'en ferai jamais, car j'ai toujours rempli mon devoir de sœur à l'égard d'une femme imprudente et obstinée, que j'ai fait d'inutiles efforts pour détourner de sa ruine, et qui a voulu se perdre absolument. Toute sa vie n'a été qu'un tissu de maladresses et de sottises! C'est bien heureux vraiment que notre pauvre mère ait succombé avant le luneste mariage de cette malheureuse femme , car elle serait morte désespérée , <vtt<

|)auvre mère? Vous savez bien que j'ai fait tout mon possible pour dissuader autrefois ma sœur d'une pareille union qui ne pouvait qu'être fatale : ce colonel Ermann était bien le plus mauvais sujet que la terre ait porté! un joueur! un débauché! un libéral! un homme enfin qui dans toute sa vie n'est pas entré peut-être quatre fois dans une église ! D'ailleurs, quand bien même il n'aurait pas réuni tous les défauts, c'était un militaire ! et qui dit militaire, dit mauvais sujet, impie, joueur, libertin!

— C'est vrai, ma bonne femme, c'est vrai ! Mais au fond du ccçur c'était un brave garçon, ce pauvre d'Ermann, un gaillard toujours prêt à rire , d'une franchise admirable, plein d'esprit! 11 péchait surtout d'une manière merveilleuse ! Ah! je n'ai jamais vu personne prendre autant de poissons que lui! 11 fesait les mouches artificielles avec uno adresse!

— Allons, vous perdez la tête, M. Rougeinont, vous ne rêvez que pêche, carpes et truites! Vous êtes cependant d'un âge raisonnable où de pareils enfantillages ne sont plus de saison.

— Mais, à propos, ma bonne amie, achevez donc cette lettre; voyons un peu ce qu'elle vous demande , la pauvre femme ! elle vous prie, sans doute, de vous charger delà tutelle de sa fille, si la malheureuse enfant devient orpheline?

— Oui, justement; mais je ne veux pas in engager. D'ailleurs elle est encore de ce monde ! Voilà plus de cinq ou six ans qu'à l'entendre on dirait qu'elle va passer d'un

moment à l'autre Et qui sait? peut-être

qu'elle nous enterrera tous les deux. Mais lisez vous-même la fin de sa lettre, vous qui avez de bons yeux , car son écriture est plus illisible que jamais, et je ne sais pas déchif-

rer les grimoires. Elle aurait bien mieux

l'ait, quand elle était jeune, d'apprendre à écrire d une manière convenable , au lieu de lire nuit et jour des pièces de théâtre et des romans, qui lui ont exalté l'imagination et l'ont rendue folle.

Madame Rougemont donna la lettre à son mari en lui montrant du doigt le passage qu'elle avait trouvé illisible; M. Rougemont prit sa loupe et lut ce qui suit :

« Au nom du ciel! ma sœur, aru nom de « la pieuse et bonne mère que nous pleure rons encore Tune et l'autre, quand je ne « serai plus, prenez sous votre aile la pau- « vre orpheline qui sans vous succombe- « rait à son désespoir! Non, vous ne pouvez a vous imaginer combien cette jeune fille « est bonne et intéressante. C'est un ange ! « Je l'ai retirée de pension il y a deux mois a parce que je n'avais plus le moyen de « subvenir aux frais de son éducation; et « depuis ce temps-là elle continue à s'ins-

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« truire elle-même, la pauvre enfant! Elle « passe une partie de ses nuits à lire auprès € de moi l'histoire et l'Écriture sainte; et, « tout à la fois, elle me prodigue les soins

t les plus tendres et les plus vigilans

« Ma sœur, je connais toute la gravité de « mon état, rien au monde ne peut me sau- « ver, je n'ai plus qu'une heure peut-être ! « Et déjà mes yeux ne distinguent plus « qu'à travers un nuage ce que je vous c écris; mes doigts n'ont plus la force de

« tenir ma plume Je ne vous le disais

« pas, mais voici le prêtre qui vient pour « me donner l'extrême-onction; ma fille est c là tout en pleurs!....

c Encore une fois, soyez la mère de Paut line! sans vous elle n'aurait plus qu'à « mourir ! et si vous étiez impitoyable, Dieu < vous punirait ! Vous êtes riche, moi je suis « pauvre! pitié, pitié, pour ma fille!

4 0 US l'AIWSlTES.

Bfl plus bas on lisait avec peine ces mots presque illisibles :

« Vous avez été bien dure pour moi, ma «i sœur ! Je vous demandais du pain et vous a m'avez refusé; je vous en demande au- « jourd'hui pour ma fille ! .... Et moi, je vous « pardonne en mourant! »

— Oh! voilà qui est un peu fort, dit madame Rougemont d'un accent plein de colère ; elle me pardonne ! Ali ! ah ! c'est avec un pareil langage qu'elle espère me toucher en laveur de sa lille! c'est bien, trèsbien; qu'elle s'arrange, je n'aime pas les ingrats!

— Mais vous avez tort de vous fâcher, ma bonne amie. La pauvre femme est bien à plaindre. Je ne dis pas qu'elle soit tout-à-lait irréprochable, mais elle souffre, elle est mourante! et la douleur rend souvent injuste. D'ailleurs, la lille n'est point responsable des fautes de la mère. Celte chère

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petite est notre nièce, et notre devoir est de la prendre chez nous. Songez, ma bonne amie , à quels dangers de toute sorte elle se verrait exposée , si nous l'abandonnions seule et privée de conseils, sans la moindre ressource, dans ce Paris tout plein de corruption; elle est si jeune et si jolie! On dit que c'est le portrait vivant de sa mère.

— Tant pis, ma foi ! tant pis pour la tille! répliqua madame Rougemont. J'ai bien peur qu'elle ne ressemble à sa mère de toutes les façons, au moral comme au physique, et qu'elle ne tourne pas mieux.

— Mais c'est à nous, ma bonne amie, à l'empêcher de tourner mal ; nous sommes ses tuteurs naturels.

— Non, non ! La conduite de cette enfant ne me regarde pas, tant qu'elle aura sa mère. A la bonne heure si elle était orpheline ! Alors je ne dis pas; je ferais quelque chose pour eUe au risque d'obliger une ingrate'.

niais enfin sa mère n'est pas morte. Vous ne voyez donc pas que c'est encore une spéculation, un stratagème pour me tirer des larmes et de l'argent! Elle a beau dire quelle est à la mort, je n'en crois rien. Et qui sait? Peut-être, malgré toutes ses jérémiades, n'est-elle pas seulement couchée !

Un son de cloche se fit entendre ; il venait du château.

— C'est une visite, dit madame Rougemont. Ah! c'est probablement le cousin Montalbert. Venez.

En effet, la cloche sonnait pour annoncer l'arrivée de M. Montalbert. Sa voiture venait d'entrer dans la cour : ce n'était pas un brillant équipage , bien que M. Montalbert fut très-riche. Qu'on se figure une espèce de vieux carrosse traîné par un long cheval maigre qui baisse la tête, et dont la crinière grise de vieillesse a l'air de vouloir balayer

la poussière. Le cocher de ce triste équipage est tout ensemble le valet de chambre et le cuisinier de M. Montalbert, car cet opulent vieillard est d'une extrême avarice. C'est tout au plus s'il dépense trois ou quatre mille francs par an, malgré ses quarante mille livres de rente en biens fonds.

M. Montalbert est un homme grand, sec, efflanqué, mais encore vigoureux et bien droit sur ses jambes; et pourtant il vient d'entrer dans sa quatre-vingt-dix- septième année. Son œil vif est ombragé par d'épais sourcils blancsquidonnentàsaphysionomie une singulière expression de rudesse; son crâne anguleux et presque entièrement chauve est couronné d'une légère touffe de cheveux blanchâtres qu'il démêle continuellement avec ses doigts, pour montrer qu'il a des cheveux encore et qu'il n'a pas besoin de porter perruque.

Ce personnage est le plus grand égoïste

de la terre : voilà près d'un siècle qu'il est au monde, et jamais il n'a donné une larme au malheur des autres; il a vu tour à tour ses amis, ses parens, ses contemporains descendre dans la tombe, et chaque billet mortuaire l'a fait sourire avec une espèce de volupté. Il est le plus heureux des hommes lorsqu'en lisant le matin son journal il apprend la mort d'une personne qu'il a connue : on dirait que les jours retranchés à la vie des autres doivent augmenter la sienne. Cet homme n'a jamais souffert : c'est un cœur de marbre, un corps de bronze. Il se croit immortel, et vous parle de ce qu'il fera dans trente ou quarante ans.

Bien qu'il ait une trentaine d'années de plus que M. Rougemont, il attend d'un moment à l'autre la mort de son cousin pour hériter de lui. « C'est une belle succession, dit-il continuellement, qui ne peut m'échapper, car ce pauvre diable de Rougemont n'a

Il LES PARASITES.

que le souffle ! Il est chétil, accablé de rhumatismes et de goutte, et d'une minute à l'autre un bon catarrhe va remporter. »

Voilà pourtant le personnage que madame Rougemont cajole et flatte d une façon toute particulière. Deux ou trois fois par semaine il dîne chez elle, et les meilleurs morceaux, les plus friands, sont toujours pour lui. « Je sème pour recueillir, dit souvent madame Rougemont à son mari; il ne peut guère aller plus d'un an ou deux encore; et comme il a en horreur tous ses autres parens, c'est à nous que reviendra sa fortune. »

— Eh, bonjour, mon cher cousin! dit madame Rougemont en l'embrassant avec une singulière affectation de tendresse. Vous êtes bien aimable de venir si matin. Mais en vérité vous avez une mine excellente, vous semblez vous porter à merveille!

— A merveille! oui c'est le mot! répondit le centenaire en frottant l'une contre»

l'autre ses mains osseuses. Vraiment je nie sens revivre de jour en jour. Il me semble , pardieu , que je rajeunis, et qu'un sang plus chaud coule dans mes veines! Ah! ils vivront long-temps ceux qui m'enterreront.

— Je l'espère bien, dit madame Rougemont, avee un pincement de lèvres qui prouvait assez clairement que son espérance n'était guère de bon aloi. En effet , je vous trouve un visage de santé qui promet encore un demi-siècle.

— Un demi-siècle! interrompit M.Montalbert assez brusquement. Et pourquoi donc pas un siècle tout entier ? Sacrebleu ! je suis jeune et gaillard tout comme à vingt ans , et j'ai les passions de moins ! Ma poitrine et mon estomac fonctionnent à merveille! c'est un plaisir de voir comme je digère. Hé ! hé ! si j'avais trois ou quatre dents de plus je mangerais des cailloux sans me faire mal. Mais à propos, où est-il donc ce vieux ( ou-

sin Rougemont? esi-ce qu'il souffre toujours de son rhumatisme?

— Non, non. Il va mieux maintenant grâce au régime que je lui fais suivre ; mais tenez , il vient. Je l'avais envoyé faire un peu de toilette, ne sachant pas au juste quelle visite nous arrivait; et mon pauvre mari est effrayant de malpropreté lorsqu'il revient de sa poche.

En effet, M. Rougemont venait d'ajuster un peu sa perruque , ordinairement de travers. Il avait mis un habit bleu de ciel , à boutons de métal, une culotte de satin noir, et roulé tant bien que mal à son cou une cravate de mousseline dont la rosette allongeait en avant deux cornes menaçantes.

Les deux cousins échangèrent une poignée de main; et M. Alontalbert, qui ne manquait jamais uneoccasion de faire briller s;t force aux dépens des autres, étreignit vigoureusement le poignet de M. Rouge-

mont, qui ne put retenir une exclamation de douleur.

— Ah ' ah ! ah ! c'est que j'ai une poigne de fer, dit le vieillard, en se redressant de toute sa hauteur avec un rire éclatant et plein d'orgueil. Parbleu! monsieur mon cousin, je n'aurais qu'à serrer un peu les quatre doigts et le pouce, pour vous broyer la main comme du verre ! Ah î ah ! la sueur vous coule du front, mon pauvre ami; vous toussez comme un poitrinaire , et pour si peu de chose!

— Pardieu, mon cher, dit M. Rougemont ! en regardant sa main toute rouge encore de l'affreuse étreinte du centenaire, vous serrez comme un étau.

— Voyez-vous , reprit M. Montalbert tout rayonnant, je ne craindrais pas un jeune homme! C'est que je suis taillé en hercule, moi! Allons, mon vieux Piougemont, luttons un peu en attendant le dîner.

ça nous donnera de l'appétit. Je vous défie h tous les exercices du corps ! Voulez- vous courir dans la grande allée du jardin?

Voyons celui de nous deux qui arrivera le plus vite à la grille du parc.

— Diable, diable, dit M, Rougemont d'un air piteux , je ne suis guère en train aujourd'hui. J'ai toujours un peu de goutte dans l'orteil gauche; mais cependant je cours très-bien quelquefois, et un autre jour nous pourrons lutter.

— Ce cher cousin, s'écria madame Rougemont en souriant d'un air forcé , comme il est robuste ! quel œil de flamme ! ah ! comme on est heureux d'être constitué de la sorte!

— Oui, corbleu, je suis bien constitué! répliqua M. Montalbert d'une voix sonore; mais ce n'est pas tout : si le jarret est bon , le bras est encore meilleur! Voyez-vous cet

LKS PARASITES. 5 1

oranger? eh bien , je vais l'enlever avec sa caisse à bras tendu.

— Oh ! pour le coup , mon compère , je vous en défie, dit M. Rougemont en secouant la tête d'un air incrédule. Vous avez un amour-propre de tous les diables; mais vous n'avez plus vingt-cinq ans, mon cher, et l'on a furieusement baissé depuis ce temps-là.

— Baissé! cria M. Montalbert, en se cambrant comme un cerceau. Baissé! je n'ai pas seulement perdu une ligne de ma taille! Ah! vous croyez, cousin, que je suis un Pygmée comme vous, et que je n'ai pas de moelle dans les os? Attendez, mille bombes ! attendez, nous allons voir !

Et, se penchant sur la caisse de l'oranger, il saisit dune main l'arbuste parle milieu, et fit d'incroyables efforts pour le soulever; mais à peine si la caisse bougea, et M. Rougemont partit d'un grand échl de rir<\ qui

empourpra les joues du vieillard plein d< honte et de colère.

— Ah, vous riez, sacrcbleu! Attendez, altendez , dit-il, en redoublant d'efforts; «est que je m'y prenais mal tout à l'heure.

— Oh! oh! oh! dit M. Rougemont ave< de nouveaux rires; vous n'êtes pas un Samson , et vous ébranleriez tout aussi facilement la colonne du Philistin.

— Samson, répliqua le vieillard, avec un redoublement de colère. Samson n'était pas mieux bâti que moi; je parie qu'il n'était pas plus musculeux ! Il te sied bien de parler, loi, vieux podagre, qui es moins fort qu'une puce , et que j'enterrerai avant deux ans!

— Ne vous lâchez pas, cousin, dit madame Rougemont d'un ton doucereux. Vous savez que mon cher mari aime à parler pour ne rien dire. 11 ne faut pas lui en vouloir. Mais je vous en prie, cousin, ne vous

LES PUWSIII S,

obstinez pas à soulever cette caisse.... vous pourriez vous donner une descente, vous rompre un vaisseau dans la poitrine.

— Bah ! bah ! J'en ferais bien d'autres , interrompit M. Montalbert qui se piqua d'honneur, et se penchant en arrière, il roidit son bras de toute sa force et parvint à remuer la caisse.

— Bravo î bravo ! dit madame Bougemont en frappant des mains; mais tout à coup, M. Montalbert devint très pale, il lâcha l'arbuste et tomba par terre.

— Ah, mon Dieu ! s'écria madame Rougemont, qui le crut mort d'apoplexie; et vite, elle s'élance vers lui, le prend dans ses bras; mais ne pouvant le soulever de terre , elle crie de toute sa force pour appeler ses domestiques.

Ce n'était pas sans doute un intérêt bien tendre qui occasionnait la terreur de madame Rougemont; mais elle tremblait que

son vieux cousin ne mourût sans testament, et que tonte la fortune du riche défunt ne s'en allât dispersée entre une douzaine de collatéraux qu'il avait dans le Dauphiné. Les domestiques accoururent.

— Thibaut ! Louison ! Mariane ! disait madame Rougemont, des sels, de l'eau de Cologne, du vinaigre ! Ah ! ah ! mon Dieu !

On releva M. Montalbert, toujours évanoui; on le porta sur un canapé: madame Rougemont lui frotta les tempes d'eau de Cologne, et bientôt il rouvrit les yeux, la pâleur disparut de ses joues.

— Aii! mon cousin, cher cousin! dit madame Kougemont d'une voix dolente en |r couvrant de baisers, mon Dieu, revenez a nous! Ah ! s'il fallait vous perdre, j'en serais inconsolable.

Kl pendant ce temps-la, Louison, la bonne Louison, défaisait la cravate du vieillard ci déboutonnait sa redingote pour lui

donner de l'air; M. Rougemont se promenait de long en large en secouant la tête , et sans trop s'émouvoir il marmottait : « Diable , diable ! voilà ce que c'est que de jouer avec le feu ; on finit par s'y brûler. »

La petite Jeannette se cramponnait avec un air de curiosité craintive à l'habit de son père, qui soutenait à deux mains la tête du vieillard.

— Il n'est pas mort, madame, murmura Thibaut avec une inflexion de voix boudeuse qui exprimait un certain désappointement; car le vieux domestique détestait cordialement M. Montalbert , qui ne l'avait jamais gratifié d'un centime, bien qu'il dînât trois fois par semaine à la maison, et fût d'une singulière exigence. En outre, Thibaut, qui prenait toujours les intérêts de sa maîtresse autant quelle-même, considérait depuis long-temps le vieux cousin comme une figue trop mûre qui, ne tenant

I I s PAR tSITES.

presque plus à la branche , d'un moment à l'autre allait tomber dans la main de madame Uougemont.

Mais cette exclamation de Thibaut, qu'elle lût l'expression d'un sentiment généreux ou sordide, produisit un véritable coup de théâtre.

— Non, pardieu, je ne suis pas mort!

s'écria le vieillard en se redressant tout a coup comme un cadavre au toucher du galvanisme, et promenant sur tous ceux qui L'environnaient des regards flamboyans et terribles.

Thibaut fut le seul qui ne tressaillit point. Madame Rougemont avait perdu la parole et regardait d'un air effaré le vieillard, qui, rajustant sa cravate et sa touffe de cheveux, tachait de prendre une attitude imposante.

— Ali, mon Dieu! que vous m'avez fait peur-, mon bon cousin , dit madame Rouge

mont , qui reprit un peu contenance. J'ai craint un moment

— Quoi ! quoi donc ! interrompit brusquement M. Montalbert. Ah! je comprends; mais ce n'est pas encore mon tour, cousine. Je n'ai pas un seul instant perdu la tête , ce n'était qu'un léger étourdissement. Oh ! oh ! je vous jure qu'il fera de vieux os, celui de vous qui me verra mourir! Croyez-moi, chère cousine , ne placez pas en viager sur nia tête, car vous pourriez bien attendre vos fonds jusqu'au jugement dernier !

Madame Rougemont se mordait les lèvres et préparait sans doute quelque réponse amère et piquante; mais elle crut devoir se contenir, et réfléchit que trente ou quarante mille livres de rente valaient bien la peine d'essuyer quelques rebuffades; quand, selon toutes les probabilités humaines, elle n'avait plus à patienter que peu de temps encore.

Néanmoins, malgré toutes ses cajoleries pour dissiper la mauvaise humeur du vieux cousin, elle ne put effacer l'impression fâcheuse que l'exclamation de Thibaut avait produite dans l'esprit méfiant et rancunier de M. Montalbert. 11 demeura sourd aux flatteries de madame Rougemont,etprétexta quelque affaire importante qui l'empêchait de rester àdîner. M. et madame Rougemont firent d'inutiles efforts pour le retenir.

C'est que tout à l'heure on l'avait cru mort; il le savait! On l'avait regardé quelques instans comme un cadavre, et cette pensée, qui n'aurait jamais pu lui venir en tête, l'avait terrifié un moment.

11 remonta dans sa voiture, et retourna sur-le-champ à sa maison de campagne éloignée de trois petites lieues, et qu'il habitait seul depuis un demi-siècle.

Ce jour-là, madame Rougemont fut très préoccupée et re<;ut moins bien qu'à l'ordi-

naire M. le curé, madame de Charbois et le receveur de l'enregistrement, M. Robin.

Ces trois personnages demeuraient dans les environs et cultivaient singulièrement la société de cette vieille dévote, qui, selon toute apparence, devait survivre à son mari, toujours souffrant et malade. Ils la considéraient comme une riche proie à dévorer.

Quelques jours se passèrent, et madame Rougemont ne répondit pas à la lettre de sa sœur; peut-être avait-elle oublié de le faire, mais ce n'est pas à présumer. Il est certain même que son mari essaya plusieurs fois de lui rafraîchir la mémoire à cet égard, mais elle lni ferma la bouche par cette froide e! sèche réponse: <* Je sais très-bien, mon

uni, ce que j'ai à faire. » Depuis une se*

maine à peu près madameRougemont n'ava i t pas entendu parler de sa malheureuse sœur, qui sans doute était morte; ou peut-être Finfortunée avait-elle assez d'orgueil dans son indigence pour ne pas implorer une seconde fois la pitié dune sœur dure et inflexible. Madame Rougemont pourtant n'avait jamais été plus généreuse que depuis un mois; on parlait dans tout le pays de ses libéralités : elle venait de faire babiller à ses frais une foule de pauvres et de petits enfans qui marchaient pieds nus sur les cailloux des chemins ; elle avait rendu trois fois de suite le pain béni, et M. le curé de la paroisse ne manquait pas tous les dimanches de vanter pompeusement du haut dç sa chaire la charité merveilleuse et inépuisable de madame Rougemont, modèle de toutes les vertus chrétiennes , et bienfaitrice de la commune* In jour que les mendians affluaient sur

vant leur habitude à la grille du château, et que le vieux domestique suivi de sa petite Jeannette leur distribuait de gros sous entassés dans une corbeille, et des morceaux de viande et de pain dur, un homme d'une cinquantaine d'années, à figure respectable, et décoré de la Légion-d'Honneur, pria Thibaut de l'introduire auprès de madame Rougemont.

— Madame est à la messe, dit le domestique; et comme c'est fête carillonnée aujourd'hui, je ne crois pas qu'elle rentre avant midi; mais si monsieur veut l'attendre, il en est bien le maître.

— Je l'attendrai, répondit l'étranger, qui semblait être un ancien militaire. Il faut absolument que je voie madame Rougemont; j'arrive de Paris pour lui parler d'une chose qui l'intéresse beaucoup. Veuillez me conduire dans l'appartement.

— Ah! monsieur, j'en suis bien fâché,

LES PUl.VSITES.

murmura le vieux domestique d'un ton bourru; madame a emporté la clé du salon dans son sac. Si vous voulez attendre dans l'antichambre ou sous le vestibule , il y a des chaises.

— C'est bien, dit l'inconnu.

Le vieux Thibaut mentait d'une étrange manière quand il osait dire que sa maîtresse avait emporté la clé du salon; mais la vérité pure, c'est qu'il venait de frotter consciencieusement le parquet de cette pièce; et pour tout au monde il n'aurait pas voulu que les bottes sales d'un étranger, qu'il estimait fort peu, ternissent l'éclat de son ouvrage où l'on pouvait se mirer comme dans une glace*

L'étranger alla s'asseoir dans le jardin, sur un banc de pierre adossé au mur de la maison, puis, croisant les bras, penchant la léte, il sembla réfléchir profondément. Sa ligure noble ci grave respirait la tristesse, et son

LLS PARASITES. 6 !i

front chargé de plis annonçait une extrême préoccupation.

Une heure à-peu-près s écoula. Enfin, le bruit d'une voiture se fit entendre : c'était le char-à-bancs de madame Rougemont qui revenait de l'église. Bientôt le domestique vint dire en grommelant à l'inconnu que madame Piougemont l'attendait au salon.

La maîtresse du logis était majestueusement assise sur un canapé de soie; elle se leva un moment et salua d'un air digne l'étranger qui lui répondit par une profonde inclination de tête.

— J'ai l'honneur de parler à madame Rougemont? dit-il, avec une politesse froide.

— Oui, monsieur, répondit sèchement madame Rougemont. Et moi pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de m'adresser?

— Je suis, madame, un vieux soldat; je me nomme Gérard. J'ai servi quatorze ans

06 les paiusues.

sous les ordres du colonel Ermann, votre beau frère. J'étais son intime ami.

— Je vous en félicite, monsieur, dit madame Rougemont, en se pinçant les lèvres; mais si vous avez cru qu'un pareil titre devait, monsieur, vous ménager un meilleur accueil chez moi. je suis fâchée, très-fâchée de vous dire que vous étiez dans une bien grande erreur, monsieur; je n'ai jamais eu le moindre rapport avec le colonel Ermann, et je désire même n'en avoir aucun avec les personnes qui s'intitulent ses amis.

— C'est possible, madame, répondit le militaire avec dignité ; mais soyez sûre que les amis du colonel Ermann ne viennent pas solliciter chez vous un bon accueil. Je viens seulement, madame, pour vous parler au sujet d'une personne qui vous touche de bien près, la malheureuse veuve de mon ami.

— Ali ! oui, oui, je sais très bien ce que

vous allez me dire; elle vous envoie sans doute pour in apitoyer en sa faveur, pour me demander encore de l'argent?

— Non, madame , elle ne m'envoie pas, repartit le militaire avec amertume. Elle nesait pas môme que j'ai quitté Paris pour me rendre auprès de vous. Elle, vous demander de l'argent! ah ! vous ne le croyez pas!... Elle souffre ! elle est malheureuse!.... mais elle ne vous demande pas l'aumône. C'est moi, madame, c'est moi qui n'ai consulté que mon cœur; je viens vous dire que votre sœur manque de tout, qu'elle est dans la dernière indigence, car il est impossible que vous sachiez combien elle est malheureuse! Depuis six mois qu'elle est sur un lit de souffrances, sur un lit de mort, l'infortunée n'a pas même de quoi se procurer les inédicaniens nécessaires et payer le médecin qui la soigne

— Encore une fois, monsieur, interrompit madame Kougemont d'un ton plus aigre,

je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et je trouve extraordinaire que vous ayez la prétention de m'enseigner mon devoir. Vous avez beau dire, je comprends fort bien que c'est elle qui vous envoie.

— Ce n'est pas elle, je vous le répète, madame, mais la pauvre femme est dans la plus horrible situation qu'on puisse imaginer. Moi, je ne suis pas riche, madame, et mes faibles secours ne suffisent pas! Madame Ermann,vous devez le savoir, n'a pour toute ressource qu'une modique pension, dont les deux tiers au moins sont absorbés par les dettes de son mari, qu'elle s'est engagée à payer.

— Tant pis! tant pis pour elle! ajouta madame Rougemont avec son accent accoutumé. Pourquoi a-t-elle épousé un joueur, un libertin, un homme peu honorable?...

— Peu honorable ! interrompit vivement le militaire. Madame, contentez-vous d'être

impitoyable, et de refuser un morceau de pain à sa veuve, à votre sœur!.... Mais n'insultez pas la mémoire d'un brave homme, dont le seul crime est d'avoir eu des passions trop ardentes, qu'il n'a pas toujours su modérer. Je vous le répète, madame, le colonel Ermann était mon ami, et l'amitié chez moi, est inséparable de l'estime!

— Chacun a sa manière de voir, monsieur; mais pour moi, je ne trouve pas estimable un homme qui n'a jamais fréquenté que les cercles et les maisons de jeu, un homme qui se t'ait tuer en duel après avoir ruiné sa femme , et laisse des dettes qu'elle ne pourra jamais payer! L'Église nous dit, monsieur, que l'homme qui se bat en duel n'est plus chrétien ! c'est un monstre, c'est un infâme!

— Silence, madame, silence ! cria Gérard d'un accent irrité; si vous n'étiez pas une lemme, vos discours outrageans et caloin-

7 0 I |f PARASITES.

nieux auraient déjà revu leur châtiment. Il a risqué sa vie dans un duel, madame, et c'est une faute sans doute, une bien grande faute! 11 laissait une femme avec un pauvre petit enfant, sans appui, sans ressource! Mais cette faute, ce crime, si vous voulez, sa malheureuse veuve en est-elle coupable?

que vous a-t-elle fait?

— Je voudrais savoir de quel droit vous m'adressez de pareilles questions, monsieur? Il me semble que je n'ai pas de comptes à vous rendre.

— Mais vous qui êtes si pieuse, madame, ne craignez-vous pas d'en avoir un jour de terribles à rendre devant Dieu?

— C'est bon , c'est bon ; je ne suis pas inquiète, monsieur. Dieu merci! je sais mes devoirs de bonne chrétienne; je me flatte <!<' les remplir exactement, et ce n'est pas un militaire qui me les apprendra. Une lois

pour toutes, monsieur, les affaires de ma sœur ne me regardent pas.

— Fort bien, madame; je ne vous parlerai donc plus de votre sœur. 3Iais serez-vous impitoyable aussi pour sa pauvre fille qui va lui fermer les yeux? Que voulez-vous qu'elle devienne cette malheureuse orpheline? Non, madame, non, vous n'aurez pas la cruauté de laisser mourir à l'hôpital ou sur le pavé des rues l'enfant de votre sœur!

— Monsieur! monsieur! interrompit madame Rougemont, les yeux brillansde colère. Qu'osez-vous dire? ètes-vous donc venu chez moi pour m'insulter! Je vais appeler mes gens! Je suis, j'espère, maîtresse de ma fortune, et je ne vous consulterai pas pour en disposer ! Je fais mes charités quand bon me semble , et je ne veux pas qu'on me force la main. Dieu merci , je n'ai pas un cœur de roche : j'aime à faire du

bien aux malheureux, et tous les pauvres de la commune sont là pour le dire !... Mais j'ai en horreur l'ingratitude!

— L'ingratitude! Eh ! madame, pour être ingrat il faut devoir quelque chose aux gens; et sur mon honneur, je crois que votre sœur ne vous doit rien du tout. Depuis qu'elle est veuve , madame , elle n'a jamais reçu de vous le plus faible secours , vous le savez bien, madame. 11 en est temps encore; allons, refléchissez! votre sœur n'a plus qu'un jour peut-être à vivre; mais au moins vous pourriez adoucir l'amertume de ses derniers instans : promettez-lui de prendre sa fille sous votre protection !....

— Moi ! Dieu m'en garde ! je ne lui dois rien, monsieur. Elle s'est ruinée, ce n'est pas de ma faute. Allez lui dire, si vous retournez à Paris, qu'elle devrait choisir de meilleurs avocats, de plus polis surtout. Monsieur, ma nièce n'a pas été bien élevée

par sa nière ; elle n'a jamais eu pour moi tous les égards qu'une nièce doit à sa tante; ses lettres du jour de Tan sont toujours pleines de grands mots qui ne partent pas du cœur. Croyez-bien, monsieur, que s'il me plaisait d'adopter quelque jeune orpheline , je ne serais pas embarrassée le moins du monde pour en trouver de plus tendres et de plus reconnaissantes. Adieu, monsieur, adieu. Je vous prie de vouloir bien m'excuser : c'est aujourd'hui grande fête , et j'ai mes dévotions à faire.

— Madame, répondit gravement Gérard, il est bon d'entendre l'office et de prier Dieu à l'église ; mais il aimerait encore mieux vos prières, ce me semble, au chevet de votre sœur mourante. Vous êtes dévote,... mais vous n'avez pas de religion, je suis fâché de vous le dire !

— Quelle insolence! s'écria madame Hougemont, en tirant avec force le cordon

de la sonnette. Sortez , monsieur , sortez , et ne remettez plus les pieds chez moi !

— Eh bien! puisque vous l'abandonnez, cette pauvre enfant, c'est moi qui lui servirai de père! Je ne suis pas riche, mais elle aura du pain !

Et, saluant avec froideur madame Rougemont pale de colère, il sortit du salon, à l'instant môme où Thibaut entrait d'un air menaçant; car le vieux sournois avait tenu son oreille collée derrière la porte pendant la conversation.

Ce soir-là , madame Rougemont fut sombre et pensive; elle chercha querelle à son mari qui, ne pouvant réussira la calmer, prit le sage parti de se coucher à neuf heures, pour avoir la paix. Il était facile de voir qu'une pensée pleine de trouble et d'inquiétude précccupail madame Rougemont. Son cœur, malgré cette couche épaisse d'égoï su le qui l'enveloppait, n'avait pas encore étouffé

entièrement ce germe de sensibilité native que Dieu nous a mis au fond de Famé , et qui se ranime de temps à autre , même dans le cœur des plus méchans. Mais le lendemain et les jours suivans , madame Rougemont trouva bien le moyen de setourdir; elle donna de grands dîners, invita beaucoup de monde , et grisa le curé de la paroisse qui, dans sa pieuse ivresse, voulut bénir toute rassemblée avec un verre de vin de Champagne.

Depuis quelques jours tous les habitans de la maison avaient un air étrange et mystérieux : c'étaient des colloques à voix basse, des chuchotemens continuels; les domestiques allaient et venaient de la cave au grenier; et Thibaut, dont la physionomie était plus boudeuse que jamais, querellait du matin au soir la pauvre Louison qui ne ré-

pondait rien et fondait en pleurs. Madame de Charbois, l'inséparable compagne de M. le curé, fesait de plus fréquentes visites à madame Rougemont; elles avaient ensemble de longs entretiens secrets, auxquels M. Rougemont n'était pas toujours admis. Madame de Charbois paraissait fort contrariée; son nez long et pointu atteignait presque à sa lèvre inférieure, qui s'allongeait plus que de coutume en signe de mécontentement.

Enfin, un jour Thibaut, en balayant derrière la porte du salon , entendit comme une altercation entre sa maîtresse et madame de Charbois. Les visites de cette dame cessèrent tout-à-coup pendant plusieurs jours, puis, une certaine froideur sembla régner efl t re les deux amies, qui j usqu'alors étaien t comme inséparables.

Madame de Charbois n'avait guère plus d'une soixantaine d'années.Elle était grande, .ivait un joli pied, une jolie main, et l'on

LES l'ARASITES. 7 9

pouvait distinguer encore dans l'arrangement de sa coiffure un certain instinct de coquetterie que l'âge avait dû refroidir, mais qui s'obstinait malgré la vieillesse et les rides. Elle était demeurée fidèle aux anciennes modes du temps de Louis XV ; et ses robes à larges fleurs venaient de sa grand'mère : c'étaient des velours autrefois magnifiques, des soieries à ramages, de superbes damas comme on n'en trouve plus maintenant que sur les fauteuils de nos ancêtres; mais toutes ces riches étoffes avaient perdu l'éclat de leurs couleurs; on eût dit ces vieilles décorations fanées qu'on tire du grenier de l'Opéra pour jouer, après douze ou quinze ans de sommeil , quelque merveilleuse partition de Gluck.

Madame de Charbois avait un de ces beaux profils romains que l'âge ne déforme jamais entièrement; mais sa bouche n'enfermait plus que sept ou huit dents cassées, et

de longues rides sillonnaient ses joues. Celte daine était comme une espèce de problême vivant; elle habitait le pays depuis une vingtaine d'années , et logeait dans le presbytère avec le curé de la paroisse. Une amitié profonde et inaltérable semblait les unir; et presque jamais on n'apercevait l'un sans l'autre : ils mangeaient ensemble, se promenaient ensemble, allaient faire leurs visites toujours ensemble; et pourtant jamais dans le pays aucune mauvaise langue n'avait répandu son venin sur une pareille communauté de ménage. Depuis tant d'années on voyait la même chose, qu'elle paraissait toute naturelle, bien qu'elle fût passablement étrange; mais en vérité, cette incompréhensible liaison n'avait rien que de fraternel et d'innocent. Tous les parens de M. le curé étaient morts, il se trouvait seul au monde ; et s'il n'avait pas eu la compagnie de madame de Charbois, qui sait:'

peut-être aurait-il pris une femme de chambre jeune et gentille, ce qui certainement n'eût pas été plus orthodoxe.

Madame de Charbois n'était pas dune humeur fort douce et très accommodante ; elle ne manquait pas même d'un certain esprit caustique et railleur qui la rendait formidable à ceux qu'elle n'aimait pas. Mais toujours ses paroles étaient d'ambroisie et de miel pour M. le curé qui la regardait comme une espèce de mère. Il avait peutêtre une vingtaine d'années de moins qu'elle, et dans les grandes circonstances il la consultait comme un oracle. Cependant, le digne pasteur n'avait pas non plus une douceur de caractère évangélique; pour lui rendre justice, on peut même dire que la colère était son péché de prédilection. Mais il faut bien pardonner quelques mnuvemens d'impatience à cet homme bâti en hercule, dont les passions fortes et brû-

lantes, refoulées tant bien que mal sous l'épaisseur de la soutane, s'échappaient quelquefois en orage de colère. Qu'on s'imagine un colosse de cinq pieds huit pouces, de quarante ans à peine , aux formes athlétiques , aux cheveux noirs comme une aile de corbeau, à l'œil vif et plein de flamme , aux lèvres rouges comme du sang : voilà M. le curé.

Lorsqu'on est fabriqué de la sorte, avec un tempérament volcanique, on n'est pas créé pour l'autel. Mais , hélas ! les circonstances nous font presque toujours ce que nous sommes, etcertes, M. le curén'avait pas une ardente vocation pour la soutane ; néanmoins, il disait la messe tout comme un autre, prêchait passablement malgré ses distractions continuelles, et s'acquittait de son ministère avec une certaine conscience, sauf qu'il lisait les vêpres un peu trop cou-

raniment, et qu'il en passait quelquefois un bon tiers, lorsqu'il dînait en ville.

On aurait pu trouver sans beaucoup de peine un curé de village plus respectable et mieux pénétré de ses devoirs, mais madame Rougemont aimait si passionnément les hommes d'église, qu'avec une soutanne sur les épaules on était sûr d'être le bien-venu chez elle, et de se mettre immédiatement dans ses bonnes grâces.

Il se passait donc quelque chose d'étrange et d'insolite dans la maison; madame de Charbois était restée plusieurs jours sans venir et tenait sans doute rigueur à madame Rougemont. Néanmoins, M. le curé, pour la première fois peut-être depuis dix ans , était venu seul un soir faire avec M. Rougemont la partie de trictrac. Dans toute autre circonstance, madame Rougemont se fut trouvée bien malheureuse de ne pas faire son piquet habituel, mais cette fois elle avait

une occupation plus importante qui l'absorbait tout entière.

On venait de coller du papier neuf dans une petite pièce qui servait comme d'antichambre à l'appartement de madame Rougemon t. Thibaut avait passé de l'encaustique rouge sur le carreau, et, monte sur la brosse dure, il dansait tout en grommelant. Mariane retournait les matelas du lit, enveloppait l'oreiller d'une mousseline, et priait Thibaut de vouloir bien clouer à la muraille , près du chevet, un crucifix d ebène avec une grosse touffe de buis bénit. Enfin, il était facile de voir aux préparatifs qu'on lésait dans cette chambre, qu'elle devait très prochainement recevoir un locataire.

M. Robin, le receveur de l'enregistrement, un des convives ordinaires de la maison Jïougemont, était plusieurs fois venu dans un même jour, l'air inquiet et préoccupé; ot , rodant près de la cuisine, il

LES PARASl'lLb. SJ

avait sondé la petite Jeannette, pour savoir la cause de tous ces apprêts; il avait accablé de questions plus ou moins insidieuses tous les domestiques les uns après les autres, mais ils fesaient tous la sourde oreille. Thibaut même avait répondu assez malhonnêtement au receveur abasourdi , qu'il ne se mêlait pas des affaires de sa maîtresse et qu'il exécutait les ordres qu'on lui donnait , sans faire d'observations.

Le vieux renard, malgré son impénétrable silence et sa discrétion sournoise, savait mieux que personne l'événement qui se préparait; et pourtant madame Ilougemont ne l'avait pas encore informé de ses intentions. Mais Thibaut, qui de temps à autre était d'une surdité desespérante lorsqu'on lui demandait un service qu'il n'avait pas envie de rendre , avait une oreille excellente pour entendre ce qu'on voulait lui cacher. Il ne perdait pas un mot de ce qu'on

Sti LES PARASITES.

disait à table; et très souvent, sous prétexte de ranger les chaises ou d'enlever les toiles d'araignées, il clouait son oreille aux trous de serrure, et rattachait avec une merveilleuse intelligence toute une conversation à quelques paroles presque insignifiantes, prononcées devant lui par mégarde. On aurait dit souvent qu'il était sorcier , car il devinait tout, lui, gros butor champenois, qui depuis trente ans qu'il était au service de madame Rougemont n'avait pas encore perdu ses manières de paysan. Lorsqu'il parlait à quelque personnage d'une classe supérieure à la sienne, ou quand sa maîtresse l'interrogeait, il ne pouvait expliquer nettement sa pensée , et ses paroles n'étaient qu'un assemblage confus de mots estropiés et souvent incompréhensibles; mais dans ses altercations journalières avec sa femme et les autres domestiques, il s'exprimait avec une singulière volubilité de langage qui, sans

être élégant, ne manquait pas néanmoins d'une certaine originalité. Enfin, Ton peut dire, malgré la trivialité de l'expression, que c'était une espèce d'ours sans poils, apprivoisé.

Ce jour-là le vieux domestique était d'une humeur massacrante; il allait et venait de la cuisine à la salle à manger, de l'antichambre à la cour, et par moment on le voyait perché sur un petit monticule de gazon, d'où l'on apercevait la grande route ; et dans toutes ces courses vagabondes la petite Jeannette suivait son père en haletant , à peu près comme un chien décrit exactement tous les pas de son maître. Mais Thibaut, qui ordinairement comblait sa fille de caresses, était ce jour-là pour elle d'une brusquerie étrange qui épouvantait quelquefois la pauvre enfant.

Enfin, las de courir et de voyager d'un boni à l'autre de la maison, il s'assit dans la

*** IES PARASIMv

cuisine sur une chaise do paille auprès de la cheminée; alors, poussant un gro s soupir, il se prit la tête à deux mains et resta comme plongé dans ses réflexions.

Louison s'occupait de faire le dîner, et n'osait pas adresser la parole à son mari de peur d'essuyer quelque nouvelle rebuffade. De temps à autre elle arrosait de jus un superbe gigot qui tournait à la broche1, ou bien elle découvrait ses casseroles pour v tremper une cuillère et juger des ragoûts. La petite fille s'était assise auprès de son père sur un escabeau, et jouait avec des châtaignes qu'elle avait ramassées dans le parc : elle en jetait deux en l'air et les recevait alternativement dans sa main; mais par malheur une châtaigne roula dans la cheminée au milieu des tisons, et, l'entant qui tremblait d'être punie cacha brusquement ses autres châtaignes dans la poche de son tablier, el

LES PARASJIK- 8 9

se mit à caresser la chatte angora le plus hypocritement du monde.

Mais voilà soudain qu'une explosion bruyante part de la cheminée; un nuage de cendre et de charbon enveloppe et noircit le gigot; la broche s'arrête un moment comme indécise. Thibaut relève convulsivement la tète, il regarde, et, frappant des pieds, serrant les poings :

— Chienne! maladroite! pécore! criet-il à sa femme; vieille bête , tu n'en fais jamais d'autres !

— Mais ce n'est pas ma faute, mon ami, répond la cuisinière d'une voix tremblante, en regardant tour à tour avec terreur le gigot noir de cendre et son mari tout rouge de colère.

— Ce n'est pas ta faute! c'est la mienne |>< ut-être, vieille paresseuse! vocifère Thibaut. Voilà ce que c'est que de balayer toutes les ordures dans !<• feu ! c'est la seconde

JE

fois que la même chose arrive ! Et madame, elle va être joliment contente ! un gigot perdu ! pas de gigot pourmonsieui le curé! Ah ! mon Dieu, comme on est à plaindre d avoir une femme pareille ! ayez donc des femmes ! Sotte, va! vieille sotte?

La pauvre Louison baissa la tête et se mît à pleurer. La petite Jeannette poussa des gémissemens hypocrites. Alors ce fut un concert bizarre de cris et de sanglots auxquels se mêlaient, comme un orchestre satanique, les juremens sourds du père, le bruit perçant de la broche, et le sifflement des casseroles toutes bouillantes sur les fourneaux.

Soudain un violent coup de sonnette se fil entendre. Thibaut reconnut la manière impérieuse et brusque de sa maîtresse ; il courut au salon.

— Thibaut, dit madame Rougemont avec un air solennel et triste, allez immédiatement clic/ M. le curé, et portez-lui cette let-

LLS PARASITES. 9 1

tre de ma part. Vous lui remettrez ces quatre louis qui seront consacrés à des aumônes. Demain, Thibaut, tenez- vous prêt avec votre femme et votre fille pour assister au service funèbre qui aura lieu avant neuf heures du matin à la paroisse. Vous serez tous les trois dans un costume décent, en deuil, s'il est possible. Ma sœur vient de mourir; priez Dieu pour elle.

— Que le diable emporte la sœur! pensa Thibaut, dont la mine boudeuse devint plus sombre encore.

TI

Cette mystérieuse et sourde agitation qui régnait depuis quelques jours dans le château provenait d'une lettre que madame Rougemont avait reçue de Paris. Cette lettre portait la signature d'un homme bien respectable, et dont l'estime n était pas indifférente à l'orgueilleuse madame llougemont.

EUe-étaitfière d'être en correspondance avec

M. l'abbé Mord, vicaire de Notre-Dame et prédicateur fort éloquent. Ce bon prêtre jouissait d'une considération universelle; les trois-quarts de ses revenus étaient consacrés toujours à faire des aumônes, et souvent même il se refusait presque le nécessaire pour donner du pain et des secours à de pauvres familles , mourant de froid , mourant de faim dans leurs greniers.

Madame Rougemont qui tenait singulièrement à sa réputation de femme charitable et pieuse , n'aurait pas voulu pour tout au monde la compromettre aux yeux du vénérable ecclésiastique.

Voici, à peu de chose près, la lettre de l'abbé Morel :

« Madame ,

c Je virus remplir auprès de vous un « devoir que je regarde comme sacré.

« J'ai reçu hier le dernier soupir de votre

LES PARASITES. «j |

t malheureuse sœur; elle est morte en « chrétienne, avec courage et résignat tion. Maintenant, sa pauvre fille n'a plus c de ressource et d espoir qu'en vous seule « et Dieu , madame ! Je sais que vous êtes « une personne généreuse et charitable , et * que les malheureux qui pleurent n'ont « qu'à venir à vous pour être consolés ! Ce t beau précepte de l'Evangile qui nous or- « donne de faire le bien pour l'amour de c Jésus-Christ, vous l'avez toujours prati- « que , madame , et vous ne cherchez que « l'occasion de répandre l'aumône. C'est « bien, madame, c'est bien! vous êtes « miséricordieuse, et vous trouverez un « jour la miséricorde.

« Tandis que je vous écris , madame, la <r malheureuse orpheline pleure et se la- « mente auprès du corps inanimé de sa « mère, que le cercueil va bientôt lui ravir. « Pauvre enfant! que deviendrait-elle sans

LES 1>AKASITES.

t vous? Sa misère est si protonde! Elle n'a « rien, absolument rien, |>as même de quoi c subvenir aux frais de l'enter renient, c Comme vous n'étiez pas là, madame, « j'ai cru devoir faire ce que vous auriez « fait à ma place ; j'ai fourni aux premières « dépenses que réclamait ce douloureux « événement.

« J'ai su, madame, indirectement, car 4 votre sœur n'a jamais fait entendre une « seule plainte ; j'ai su que depuis quelques <r années vous aviez cessé de voir madame « Ermann ; mais l'amour fraternel ne s'é- « teint jamais entièrement dans un cœur. « Peut-être votre sœur a-t-elle eu des torts « envers vous; je dois le croire, puisque * vous , si bonne , si charitable et si pieus< ' , « vous ave/ pu la regarder long-temps <i comme une étrangère. Mais enfin, quel « esi celui d'entre nous qui n'a pas commis « de fautes? Il faut pardonner , madame; le

LKS PARASITES. 9 7

c pardon des offenses, voilà ce qui nous « fait ressembler à Dieu.

« D'ailleurs, elle n'est plus, l'infortunée! « on vient de l'arracher aux embrassemens « de sa fille pour l'envelopper dans un lin- « ceul. Je connais une dame pieuse et res- « pectable, aux soins de laquelle je vais « confier la pauvre orpheline, en attendant « que vous puissiez la recueillir chez vous.

« Non, madame, il est impossible de « voir une jeune fille plus intéressante et t meilleure ! Ah ! si vous pouviez entendre « ses douloureux sanglots 7 ils vous arra- « cheraient l'aine !

« Vous n'avez pas d'enfant , madame ; t rendez-lui une mère , et votre bonne act tion trouvera sa récompense dans cette « vie et dans l'autre ! >

Madame Rougemont prit sur-le-champ sa détermination. Elle fit mettre un lit, une

commode et deux chaises dans une pelilc chambre qu'elle destinait à Pauline; et le jour même, elle répondit au bon vicaire :

« Monsieur l'aimé,

« C'est du profond de mon cœur que je

i vous remercie d'avoir bien voulu me rem-

« placer dans cette cruelle circonstance. Ma

<( pauvre sœur , pourquoi n'étais-je pas là !

« Si j'avais pu seulement prévoir que le

« malheur fût si prochain ! Mais , hélas ! je

« ne m'en doutais pas le moins du monde.

« Certes, monsieur l'abbé, j'aurais tout

« quitté pour me rendre auprès d'elle, car

« la charité , c'est le besoin de mon Ame î

« Si vous saviez combien je suis heureuse

c quand je puis faire des heureux ! Oh ! je

« vous remercie de me fournir encore une

« occasion de répandre l'aumône pour l'a-

« niour de notre divin Sauveur !

« Si j'avais pu savoir que ma pauvre

ILS PARASITES. jj

« sœur fût si malheureuse, dans une pa- « reille indigence , j'aurais bien trouve t quelques moyens de la secourir; mais « elle était si fière , si pleine d'aniour-pro- « pre ! Elle n'osait pas me dire qu'elle était a pauvre. Enfin, croiriez-vous, monsieur « l'abbé , qu'elle n'a jamais voulu rien ac- « cepter de moi , et qu'elle a toujours rea poussé la main que je lui tendais! Vous a sentez bien que malgré ses torts je ne c demandais qu'à lui pardonner; j'aurais « voulu partager avec elle toute ma for- « lune, moi, qui chaque jour de ma vie « distribue l'aumône et les consolations à i des malheureux qui ne sont rien de plus « que mes Itères en Jésus Christ. Croiriez- « vous, monsieur l'abbé, que je nourris « plus de cent-vingt pauvres, sans compter « une foule d'aumônes que je sème partout sur mon passage! Mais je suis discrète a dans mes bienfaits, et ne ressemble pas

100 1.1 s PARASITES.

« à ces personnes charitables par osten- « talion, qui ne peuvent donner une pièce « rie monnaie, comme dit l'Évangile de « Saint-Matthieu, sans proclamer leur au- « mône à son de trompe. Dieu merci , j'en- « tends la charité, moi; et j'ose dire que « ma main gauche ne sait jamais ce que i donne ma main droite.

" Je suis désolée qu'il ne soit plus temps i d'ordonner un convoi de première classe

• pour la défunte; maisje vous prie,monsieur a l'abbé , de vouloir bien faire dire pour le « repos de son Ame , à votre paroisse , une « grand'messe à laquelle assisteront vingt « pauvres avant tous un crêpe au bras

• et le cierge en main. Je désire que l'inté- « rieur de l'église soit tendu en noir , et

• (\ ne l'orgue se fasse entendre. Je paierai i tout. J'ai l'honneur de vous envoyer ci- •i joints trois billets de mille francs, dont i je vous prie de vouloir bien distribuer le

« tiers entre les pauvres de la paroisse qui « vous en paraîtront le plus dignes.

c Je vous suis très-obligée de prendre « un si vif intérêt à ma nièce. Elle est bien « à plaindre, mais je ne l'abandonnerai pas: « je lui servirai de mère, et j'ai tout lieu de « croire qu'elle ne perdra pas au change ; « car, je suis fâchée de le dire, sa mère ne « pensait qu'à des choses frivoles et ne son- « geait guère a l'éducation religieuse de « cette enfant. Mais elle est morte, c'est « Dieu maintenant qui la juge ; que Dieu « lui pardonne comme je le fais!

c Je prie l'excellente dame à qui vous t avez confié ma nièce, de vouloir bien * agréer toute l'expression de ma recon- « naissance; mais je neveux pas qu'elle se « gêne plus longtemps. Je suis la tutrice « naturelle de ma nièce , je suis presque « sa mère, et c'est chez moi qu'elle aurait « du se rendre immédiatement.

« Je viens de lui l'aire préparer un appar- « tenientdans mon château; et ma femme « de chambre, en qui j'ai toute confiance, « partira demain matin pour aller cher- « cher la pauvre orpheline.

« Permettez-moi, monsieur l'abbé, de « vous témoigner encore toute ma gratilu- « de, pour le service éminent que vous m'a- « vez rendu. J'espère bientôt pouvoir vous « exprimer de vive voix ma profonde re- « connaissance. En attendant, je vous prie

d'agréer l'assurance de la très-haute con- « sidération avec laquelle j'ai l'honneur « d'être, etc., etc. »

Madame Kougemont cacheta sa lettre avec une espèce de licorne en rubis qu'elle nommait ses armes de famille, puis, elle sonna brusquement, et Thibaut parut.

— Thibaut, dit-elle, portez celte leltre à la poste; vite! vite! vile!

TU

Mariane était partie la veille pour Paris et devait ramener mademoiselle Ermann; on les attendait dans la journée. Depuis quelques heures madame Rougemont et madame de Charbois s'étaient réconciliées, car cette dernière, dont la gourmandise n'était pas le moindre défaut, commençait a s'apercevoir qu'elle fesait maigre chère depuis une se-

maine, et que c'était vraiment boucler contre son ventre. Le nuage qui venait de passer un instant sur l'amitié réciproque des vieilles dévotes, était le résultat d'une assez vive discussion qu'elles avaient eue ensemble : peu de jours avant de recevoir la lettre de l'abbé Morel , madame Rougemont avait laissé entrevoir à son amie l'intention de recueillir chez elle et d'adopter Pauline Ermann, dans le cas où la pauvre enfant deviendrait orpheline. Madame de Charbois avait manqué de tomber à la renverse de saisissement, à la seule idée qu'une parente, que la nièce de madame Rougemont allait venir au château pour y demeurer. « Quoi ! » pensait-elle avec épouvante , <r cette petite « fille viendrait s'emparer à nos yeux d'un « héritage qui doit me revenir ainsi qu'à « M. le curé ! oh ! je l'en empêcherai bien ! » Madame Rougemont, par une es|>èce de malignité cruelle et tracassière, avait pris

LES l'AKASITES. 10."

plaisir à redoubler les inquiétudes de madame de Charbois; et bien quelle n'eût pas au fond du cœur une grande envie d'adopter sa nièce, elle avait répondu sèchement à toutes les objections de la vieille, que sa résolution à cet égard était fixe et bien arrêtée. Alors madame de Charbois, dans un transport de colère chagrine, n'avait pu retenir quelque parole aigre et venimeuse; la querelle s'était rapidement échauffée, et les deux amies s'étaient jeté à la face quelques bonnes vérités bien mordantes qui les avaient brouillées pour toute une semaine.

Enfin les deux bigotes étaient redevenues les meilleures amies du monde. Elles se promenaient ensemble dans le parc en causant d'une foule de misères triviales, qui font toutes les conversations de province; M. Ilougemont, en attendant l'arrivée de sa petite nièce, qu'il était fort impatient d'embrasser, disait-il, péchait, suivant sa coutume, des

carpes et des truites dans son canal. Le vieux Thibaut mettait le couvert et grognait; sa main tremblait de rage en plaçant le verre et la serviette destinés à la nièce de madame Rougemont.

— Bon! murmurait-il en allongeant ses lèvres en forme de groin. Encore une! que vient-elle faire chez nous, celle-là? Elle pouvait bien rester avec sa mère!.... Est-ce que nous sommes forcés de la nourrir ! C'est ennuyeux, ça, à la fin !

Pendant qu'il grondait de la sorte, un individu entra dans la salle à manger. Ce n'était pas un fashionable, ce n'était pas un paysan, mais une espèce de monsieur, gros et court, en cravate blanche, avec un habit marron, dont les basques avaient l'air de se fuir l'une l'autre et produisaient l'effet le plus étrange et le plus grotesque. Son pantalon de nankin, tout blanc cà force de lessives, élait < ollant, et se relevait près-

LtS PARASITES. 10

que à la hauteur d'un mollet monstrueux, qui descendait large et rond jusqu'à la cheville dans un bas de coton bleu; ses gros pieds se dilataient comme une patte d'oie dans une vaste chaussure grimaçante, dont la semelle armée de clous imitait le bruit d'un marteau sur l'enclume, à chaque pas qu'il fesait. Hiver comme été, par la pluie comme par le soleil, il portait sous le bras un énorme parapluie vert tout rapiécé, qui l'accompagnait fidèlement dans toutes ses visites; à peine l'avail-il mis dans un endroit qu'il le replaçait dans un autre ; il le déménageait continuellement d'une embrasure de fenêtre pour l'établir au coin de la cheminée, et ce parapluie était son éternelle préoccupation.

On ne saurait imaginer de caricature plus complètement burlesque : une grosse lé te à front bas et plat,garnied'épais cheveux noirs mal laillés, des joues hautes en couleur

et bourgeonnées, un nez eamard,une grande bouche fendue jusqu'aux oreilles, et découvrant de longues dents blanches dont une se dresse en avant connue la défense d'un sanglier. Qu'on ajoute à ce portrait une paire de boucles d'oreilles en or, des mains toujours sans gants, toutes rouges, avec des ongles noirs et déchiquetés, et l'on aura dès-lors M. Robin en personne, M. Robin, le receveur de l'Enregistrement et des Do maines. C'est un homme qui n'est jamais sorti du gros bourg qu'il habite depuis quinze ans ; il ne manque pas d'une certaine instruction de collège, mais son grand tort est de vouloir toujours viser à l'esprit, et personne au monde n'est moins sémillant que M. Robin. Son langage est boursoufflé de périphrases, sa bouche abonde en métaphores; il se ( roirait deshonoré s'il parlait sans figures <!<• rhétorique. Quand M.Robin veut dire qu'il pleut, HlofS il fait une des-

LES PARASITKS. 10!)

cription de tempête, il se met à peindre les vagues de l'Eure ou de la Seine qui s'élèvent en mugissant, et les hauts peupliers que l'ouragan ébranle, avec un accompagnement de tonnerre épouvantable. Les beaux esprits de l'endroit l'ont surnommé le fleuriste.

Ce personnage est fort bien reçu chez madame Rougemont qui l'estime singulièrement pour sa dévotion profonde et son exactitude à venir faire le piquet deux fois par semaine avec elle. Depuis quinze ans, M. Robin n'a pas manqué une seule fois la grand'messe ou les vêpres ; il accompagne le plain-chant de M. le curé avec une voix sourde et profonde qui ressemble au ronflement d'une contrebasse : aussi, madame Rougemont l'invite à dîner fort souvent; il dîne chez elle régulièrement tous les vendredis, et fait maigre avec la maîtresse de la maison, tandis que M. Rougemont a le privilège de manger un potage gras

moyennant une dispense de M. le curé.

M.Robin entra dans la salle à manger avec son parapluie vt ri, qui lui servait tout à la lois de canne, de parapluie, de parasol, et d'arme offensive et défensive contse les chiens de berger qui aboyaient de toute leur force quand il venait à passer dans leur voisinage.

Thibaut tourna brusquement la tête au bruit que fesaienl les souliers ferrés du receveur de l'Enregistrement.

— Bon ! encore un ! grogna-t-il entre ses dents, il a ilairé le dîner! ce n'est pourtant pas aujourd'hui vendredi.

— Eli, bonjour, bonjour, mon cher Thibaut ! dit M. Robin d'un ton mielleux et eaj i ^sant. Tout le monde va bien, j'espère?

— Personne n'est mort depuis hier, répondit le domestique d'un ton boudeur; mais je crois bien que vous ne pourrez pas voir aujourd'hui madame; elle est en affaire.

— Très bien, très bien, mon cher Thi-

LES PARASITES' I i 1

baul, je vous en prie, ne la dérangez pas. Je serais au comble de la douleur, au désespoir, de la troubler dans ses importantes occupations. Je ne vais faire que poser, mon cher Thibaut. Je viens de prolongerma promenade jusqu'aux rives délicieuses de l'Eure, et je voulais, avant de rentrer dans mon domicile, m'informer de quelle manière votre chère maîtresse avait passé la nuit.

— Elle a été bonne, la nuit, grommela Thibaut; mais c'est la dernière qu'elle passera tranquillement , cette pauvre madame.

— Et comment cela, mon cher Thibaut/ demanda le receveur avec un air de curiosité pateline. J'ai peine à vous comprendre.

— Et moi , je me comprends bien, reprit le domestique , en montrant du doigt un couvert. Elle a bien tort, madame! si elle voulait me croire tout ça n'arriverait pas.

I 1i LES PARASITES.

— Eh ! quoi donc, pour l'amour de Dieu, mon cher Thibaut? Vous paraissez bien triste! que vous est-il donc arrivé?

— Elle n'est pas encore arrivée , mais ça ne tardera pas, repartit sourdement le domestique; elle est en route maintenant ; et je parie bien qu'elle va nous tomber sur les épaules avec une faim dévorante, comme si elle n'avait pas mangé depuis huit jours. Ils mangent tant ces pique-assiettes qui dînent chez les autres!

— Ah ! oui , dit M. llobin d'un air signifiratif et mystérieux, je comprends maintenant En effet, j'ai entendu dire que vous

alliez avoir un nouveau commensal.

— Qu'est-ce qui vous parle de commensal? répliqua Thibaut avec brusquerie; je ne sais pas seulement ce que c'est. Parlez comme tout le monde. Je ne comprends pas toutes vos belles phrases , moi!

— Allons, allons, mon cher Thibaut, ne

LES PARASITES. 1 t 5

vous fâchez pas ; je voulais seulement vous dire que mademoiselle Pauline Ermann, la nièce de madame Rougemont, doit venir demeurer avec sa tante.

— Fallait donc le dire tout de suite sans passer par trente-six chemins, continua le domestique avec une intonation étrange , qui ressemblait moins à la parole humaine qu'au bourdonnement d'une cloche.

— Eh bien! mon cher Thibaut, que pensez-vcus de tout cela ? Étes-vous content que madame Rougemont ait pris une détermination semblable ?

— Oui, content , ça fait peur ! murmura Thibaut.

— Mais l'arrivée de cette jeune personne va jeter probablement un peu de gaîté dans la maison de sa respectable tante.

— Va jeter, va jeter de l'argent par les

fenêtres ! voilà ce que vous feriez bien mieux

dédire !

— Mais, Thibaut, on prétend que celte jeune personne est supérieurement élevée , qu'elle est charmante sous tous les rap ports

— Ça m'est bien égal , interrompit le domestique avec un accent de colère. Nous avions bien besoin d'une petite péronnelle qui voudra faire sa maîtresse dans la maison !

— Mon cher Thibaut , vous avez tort de vous exprimer de la sorte au sujet de mademoiselle Pauline. Si madame ttougemont \<>us entendait, j'ai tout lieu de croire qu'elle serait fort mécontente. Je sais pertinemment qu'elle porte à sa nièce un très-vif intérêt; on prétend même qu'elle a manifesté dernièrement ï intention |>ositive de l'adopter, Hein? n'est-ce pas vrai, Thibaut-/

nous devez savoir, à peu de chose près , quelles peuvent èlre les intentions de madame Rougemont à cet égard

LES I>AIIASITKS. 1 | .,

— Je ne m'occupe que de mon ouvrage , répliqua Thibaut; je ne fourre pas le nez dans les affaires des autres.

— Mais enfin , Thibaut , reprit M. Robin d'une voix doucereuse, il est impossible que vous ne sachiez pas quelque chose. Au surplus, je vous demande tout simplement votre opinion. Par exemple, ne crovez-vous pas que si la jeune personne veut bien se conduire, la tante n'aurait aucune répugnance à lui faire un sort , à lui laisser une I >artie de sa fortune, peut-être môme sa fortune tout entière ; car je ne présume pas qu'elle ail d'autre héritier que sa nièce

— Vous feriez bien mieux de vous taire, M. Robin , bourdonna Thibaut d'une voix enrouée de colère; mêlez- vous de ce qui vous regarde, et laissez-moi mettre mon couvert.

— Thib tut, mon cher Thibaut ! balbutia le receveur, en laissant tomber son para-

\ \ù LfcS PUUSITKS.

pluie de saisissement : vous êtes aujourd'hui d'une susceptibilité !

— Je ne connais pas ça ! murmura le domestique.

— Je veux dire qu'un rien vous fâche, Thibaut.

— C'est vrai, aussi! poursuivit le domestique; vous êtes drôle, vous, de me dire que cette mauvaise petite chipie aura la fortune de sa tante ! Elle ne lui doit rien , sa tante! C'est bien assez de la prendre chez elle! nos dépenses vont doubler! Ces petites lilles, c'est gourmand comme des chattes; ça mange tout ce que <;a trouve! 11 faudra tout mettre sous clé! Comme si on n'avait pas bien assez d ouvrage ici ! Elle va salir mes parquets!

— Allons, allons, Thibaut, calmez-vous, dit M. Robin d'un ton protecteur; que diable aussi , comme dit un proverbe excessivement trivial : vous ( riez avant qu'on ne vous

écorche. Mademoiselle Pauline n'est plus une enfant; elle est déjà raisonnable et presque en âge detre mariée. Vous ne savez donc pas qu'elle a déjà vu seize printemps? Hé, hé, c'est un joli parti!... car nous sommes tous mortels , et quand sa tante

— Il ne manquerait plus que ça! interrompit sourdement Thibaut. Depuis trente ans que nous sommes dans la maison , ça serait un peu dur de voir une petite morveuse nous oter le pain de la bouche ! Ce n'est pas au moins que j'attende après la mort de ma bonne maîtresse; bien au contraire, je me ferais tuer pour elle, car je l'aime comme le bon Dieu

Il aurait continué long-temps encore sa bourdonnante psalmodie, si le roulement d'une voiture n'était venu brusquement l'interrompre. On entendait fort distinctement le bruit d es chevaux et les claquemens du fouet. Thibaut demeura soudain

I 1 8 I KS PAUASIIKS.

comme peinlie , muet, immobile, et presque aussi pâle que la serviette qu'il tenait sous le bras.

La voiture entra bientôt dans la eour et ■Varréta près du perron.

M. Robin, qui était venu tout exprès pour voir mademoiselle Pauline au débarquer, courut à la fenêtre avec empressement, et colla sa tigure vineuse et son gros nez contre les vitres. Thibaut, lui , n eut pas la force d'aller jusqu'à la croisée; son cœur battait si violemment , ses jambes étaient si faibles qu'il se laissa tomber dans le fauteuil de madame Rougemonl.

TIII

Au moment où la voiture entra dans la cour, madame Rougemont revenait de sa promenade avec madame de Charbois, et passait dans l'antichambre.

— C'est ma nièce , dit-elle , avec un air digne et froid. Thibaut! Thibaut! poursuivitelle , en voyant dans la salle à manger son domestique anéanti sur un fauteuil; que

faites-vous donc là, comme une souche? allez prendre les paquets de ma nièce.

Mais Thibaut demeurait sans voix, sans mouvement, la tête et les mains sur les genoux.

— Eh bien! Thibaut, êtes- vous donc sourd? reprit madame Rougemont d'un ton sec.

Alors Thibaut se releva péniblement, et, poussant un gros soupir , il se dirigea d'un pied lourd et chancelant , vers une porte vitrée qui s'ouvrait sur la cour.

Déjà M. Robin était près de la jeune fille; et , déployant son monstrueux parapluie pour la garantir du soleil, il tenait avec deux doigts une espèce de sac de nuit que le cocher venait de lui remettre; puis, arrondissant le bras gauche, il le présentait galamment à mademoiselle Pauline. Quant à Louison et Jeannette, elles n'avaient pas bougé de la cuisine pour aller recevoir la nièce de

madame Rougemont ; Thibaut l'avait formellement défendu.

Madame Rougemont alla s'asseoir dans le salon sur un canapé, et madame de Charbois prit un fauteuil à quelque distance. Quand l'orpheline parut en grand deuil , accompagnée de M. Robin, le visage de la vieille tante demeura grave, impassible, et ne manifesta point la plus légère émotion.

Aussitôt la pauvre fille se précipite en sanglotant vers madame Rougemont, quelle arrose de larmeset tient long-temps pressée contre son cœur.

— Allons, ma nièce, allons; il faut être raisonnable, dit madame Rougemont avec une inflexion de voix un peu plus douce; cessez de pleurer, mon enfant, les larmes sont inutiles, absolument inutiles! Elles ne vous rendront pas votre mère.

Alors les sanglots de Pauline devinrent

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