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plus douloureux , et m-s pleurs coulèrent par torrens.
— Ah! mou Dieu! mou Dieu! disaitelle, d'une voix étouffée ; ma pauvre bonne mère! Ah! que je suis malheureuse!
— Non pas, non pas, mademoiselle, ivprit la tante, avee une intonation plus sèi hr; vous n'êtes pas malheureuse! Il vous reste une bonne tante qui ne vous laissera manquer de rien; et vous devez remercier Dieu qui, dans votre malheur, vous conserve une autre mère pleine de tendresse.
La jeune fille ne cessait pas de gémir, et ses larmes coulaient toujours en abondance.
— Allons , asseyez-vous près de moi , mon enfant , dit madame Rougemont d'une voix qu'elle voulait rendre caressante, et tachez de ne point vous désoler davantage; car, encore une fois, les pleurs etlesgémissemetl6 n<' son! d'aucune utilité. D'ailleurs,
mettez-vous bien dans la tête que rien n'arrive ici-bas sans la volonté de Dieu'/ S'il vous a retiré votre mère, c'était, mon enfant, pour vous apprendre, encore bien jeune, à connaître la douleur; c'était pour vous éprouver! Eh! qui sait, ma chère fille? peut-être, en vous frappant de la sorte, a-t-il voulu faire descendre sur vous les incompréhensibles trésors de sa grâce! Ce que nous déplorons souvent comme un grand malheur, loin de nous être funeste, est quelquefois, au contraire, la plus insigne faveur de la bonté divine! En tous cas, ma chère Pauline, vous êtes maintenant sous la protection d'une tante qui fera pour vous, certainement, bien plus que votre mère elle-même.
— Ah ! ma tante , s'écria Pauline en couvrant de pleurs et de baisers les mains de madame Kouf>emont, si vous saviez comme elleélail bonne pour moi, «vile pauvre mère!
Il i LES P Mi A SU ES.
— C'est possible , très pessibie , nia nièce, répondit un peu sèchement madame Rougemont; mais les en fan s prennent quelquefois pour de la bonté ce qui n'est que de la faiblesse. Une bonne mère, qui aime véritablement ses enfans, ne doit pas céder à leurs caprices, mais les plier de bonne heure à l'obéissance, et leur inculquer les principes de morale que notre sainte religion nous enseigne. Oui, Pauline, il faut être sévère avec les jeunes personnes , se faire craindre et surtout se faire obéir.
La pauvre orpheline dont le cœur gros de larmes ne demandait qu'à s'épancher, tressaillit de tout son corps à ces paroles froides et magistrales ; ses pleurs s'arrêtèrent brusquement, elle regarda sa tante, au visage toujours impassible, et sa douleur recommença plus violente.
— Allons, allons, ma chère demoiselle, un peu de courage, dit madame de Char-
bois , en prenant les mains de Pauline avec un air de tendresse officiel; l'Église nous dit qu il faut avoir de la patience et de la résignation quand Dieu nous frappe. Une bonne chrétienne doit porter sans murmure toutes les croix, qu'il plaît au Seigneur de nous envoyer : que sa volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel . voilà ce qu'il faut toujours se dire. Pesez, mademoiselle, pesez les excellentes paroles que vient de prononcer madame votre tante! Ah! mademoiselle , vous devez bénir le Tout-Puissant qui ne vous prive d'une mère, que pour vous en donner une autre aussi bonne, aussi dévouée, aussi tendre! Oui, mademoiselle, efforcez- vous de reconnaître par une conduite exemplaire la générosité de madame votre tante, qui a l'intention de vous élever comme sa propre fille , et de vous rendre heureuse. Imitez, mademoiselle, imitez votre tante, dont les vertus et la
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piété devront toujours vous servir de modèle. Entourez-la de soins et d'amour, cette excellente mère, qui va sacrifier le calme et le repos de sa vie à vous instruire dans notre sainte religion, catholique, apostolique etromaine,aun que vous soyez digne un jour detre admise parmi les élus , dans la demeure des anges et des bienheureux ! Quand madame de Charbois eut achevé son espèce de sermon, qu'elle avait emprunté sans doute à quelque prône de M. le curé, elle se bourra les narines d'une large prise de tabac, éternua bruyamment, puis, déployant un vaste mouchoir de couleurs , hideux à voir , elle se moucha pendant cinq minutes consécutives sur toutes les gammes. M. Robin se tenait coi dans une embrasure de fenêtre, appuyé d'une main sur le manche en corne de son parapluie; et pendant toute la scène il avait jusqu'alors figuré coinnie une espèce de comparse, sans
pouvoir placer une seule parole. Mais tandis qu'il s'effaçait de la sorte, muet et presque invisible, il examinait avec ses gros veux de faïence la jeune fille éplorée, et sa pauvre cervelle était pleine d'ambitieux projets.
Bien qu'il ne fût pas très habile appréc dateur du beau sexe, M. Robin ne pouvait toutefois rester insensible aux traits gracieux et délicats de Pauline , à ses yeux bleus d'une angélique douceur , à sa taille svelte et charmante. Elle n'était pas grande, mais si bien proportionnée , d'une si merveilleuse désinvolture que le receveur de l'Enregistrement ne se rappelait pas avoir jamais vu , même dans ses rêves , une plus adorable personne. Ses cheveux , d'un noir d ébène, fesaient mieux ressortir encore la pâleur de son visage , mais il était facile de voir que le chagrin seul avait effacé le coloris de ses joues.
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Un quart-d'heure encore s écoula, pendant lequel madame Rougemont et sa vieille amie firent de la morale à Pauline, qui ne les entendait pas sans doute et leur répondait par des gémissemens entrecoupés, quelle s'efforçait en vain de contenir.
Enfin, madame Rougemont sonna Mariane qui parut sur-le-champ.
— Mariane, dit-elle, vous allez conduire mademoiselle Pauline dans sa chambre , et vous l'aiderez à faire sa toilette. Allez, ma nièce, allez changer de costume, poursuivit-elle avec solennité, car vous êtes pleine de poussière , et je désire que vous paraissiez à table , avec une mise plus décente; madame de Charbois et M. le curé me font l'honneur de dîner avec moi aujourd'hui. Mais ne soyez pas longue à votre toilette; le temps perdu ne se retrouve pas. H faut qu'une jeune personne soit toujours propre et bien tenue dans ses ajustemens, mais
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toutefois sans recherche et sans coquetterie. Ainsi, nia chère enfant, ne mettez jamais plus de huit minutes à vous coiffer; prenez dès aujourd'hui de bonnes habitudes, un bon pli , pour mépargner la peine de vous répéter cent fois la même chose.
Pauline embrassa, tout en pleurs, madame Rougemont qui lui tendait la joue; puis, après avoir salué madame de Charbois, elle sortit du salon avec Mariane. Elle n'avait point remarqué M. Robin qui, la voyant se diriger vers la porte, l'attendait au passage avec un luxe infini de salutations respectueuses.
— Monsieur Robin , dit la vieille tante en appuya.nl d'un ton grave sur le mot monsieur, je vous prie en grâce de ne point saluer ma nièce avec une affectation pareille; songez qu'elle est encore fort jeune, et qu'une inclination de tête est bien suffisante; on ne t f. y
salue plusieurs lois que les grandes personnes. Il faut bien se garder de laisser voir aux enlans qu'on s'occupe d'eux; on leur rendrait un fort mauvais service, car ils sont déjà bien assez disposés à se croire d'importans personnages.
M. Robin s'inclina profondément trois ou quatre fois de suite, et promit de se conformer aux intentions de madame Rougemoni, qui ne pouvait avoir tort en pareille matière; car elle avait, disait-il, un sentiment parfait des convenances.
— Où dînez- vous aujourd'hui , monsieur Robin ? demanda madame Rougemont.
— Mais nulle part, madame , balbutia
le receveur en rougissant jusqu'aux oreilles.
— En ce cas, vous me ferez l'honneur de vouloir bien dîner avec nous; vous aurez la compagnie de M. le curé et de cette bonne madame de Charbois. Vous acceptez , j'espère.
— Oh! madame, répondit M. Robin en cachant son parapluie sous le piano, comment n'accepterais-je pas une si aimable invitation! Je suis trop flatté, madame, trop orgueilleux de l'honneur que vous daignez me faire !... j'accepte, madame, avec empressement, Theureuse occasion qui m'est fournie de lier plus intime connaissance avec mademoiselle Pauline Ermann, qui me paraît une jeune personne accomplie sous tous les rapports, dune grâce, d'une beauté
— Je vous en prie, monsieur Robin interrompit froidement la vieille tante, en se mordant le bout des lèvres ; pas un mot de toutes ces choses-là en présence de ma nièce : les complimens donnent del'amour-propreaux jeunes personnes, et je n'aime pas qu'on leur en fasse, vous le savez, surtout quand il s'agit de leur figure. Rien nVstplus dangereux,
I V2 USS PAHASlTKS.
vousdis-je; il n'en faut pas davantage pour exalter leur imagination. Que Pauline soit pieuse, docile et modeste, cela vaut beaucoup mieux que la beauté : alors je serai la première, peut-être, à lui faire des complimens. M. Robin s'inclina jusqu'à terre en balbutiant quelques mots d'excuse, et s'embarrassa dans une période enjolivée de fioritures et d'agrémens oratoires, laquelle se terminait par un éloge pompeux de madame llougemont. Il souhaitait bien ardemment que la nièce pût ressembler un jour sous tous les rapports à sa vénérable tante, et qu'elle devînt le plus ferme pilier de notre sainte Église et la consolation des pauvres affligés.
L'orateur allait s'engager dans une autre phrase plus ronflante encore, quand la voix claire et sonnante de M. le curé se lit entendre.
LES PARASITES. ISS
La porte du salon s'ouvrit, et le bedeau de la paroisse annonça M. le curé; le révérend père n'avait point d'autre domestique.
Les entrailles du saint homme avaient horreur du vide, et comme il était fort bien avec Thibaut, la cloche sonna presque aussitôt le dîner.
Quand M. Rougemont revint de la pêche et qu'il apprit l'arrivée de Pauline, il oublia bien vite carpes et brochets, et courut embrasser l'orpheline avec effusion. Le brave homme était d'un naturel bon et sensible; et, bien que son cœur se fut un peu racorni sous l'influence desséchante de la plus égoïste des femmes, il redevenait généreux et
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compatissant à la vue des misères d'autrui. Tandis qu'il mêlait ses larmes à celles de Pauline et la couvrait de baisers paternels, madame Hougemont impatientée le tira par la manche, en lui disant à l'oreille qu'une pareille scène était peu convenable en présence d'étrangers.
Après le dîner on se promena dans le jardin jusqu'au moment où la fraîcheur du soir commença de faire éternuer madame île Charbois. Madame Rougemont s'appuyait au bras de sa nièce, et l'interrogeait sur l'Evangile et le Catéchisme; la pauvre enfant toute absorbée dans sa douleur, répondait distraitement aux questions de sa tante,quiluidisaild'untonsévère:« Pauline, « je vois avec peine qu'on a fort négligé votre - éducation religieuse. Une jeune personne t de votre âge devrait savoir au moins sot» « catéchisme, el ne pas ignorer les fonde- * mens de noire sainte religion. »
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Pauline, accablée par la fatigue du vovage et les émotions douloureuses de la journée, avait grand besoin de repos; mais elle fut obligée d'attendre pour aller se mettre au lit, que madame llougemont eut achevé ses trois parties de piquet. Enfin, dix heures sonnèrent, et M. le curé regagna son presbytère avec madame de Charbois et le bedeau qui les précédait une lanterne à la main.
Pauline ne put fermer l'œil et passa presque toute la nuit à pleurer. Enfin, après «Je longues heures d'insomnie, elle s'endormait de fatigue, quand madame Rougemont vint lui dire qu'il fallait s'habiller sur-le-champ pour aller à la messe. L'air était vif, une abondante rosée tombait encore, et Pauline s'enrhuma, en traversant une toi gmà avenue de tilleuls pour se rendre a I enlise. Plusieurs fois madame Rouge» mont, (jii: epiail tous les mouvemens de sa
nièce, lui recommanda sévèrement de suivre* la messe avee plus d'attention, et de tousser d'une manière moins bruyante dans la maison du Seigneur.
Trois semaines se passèrent, et le chagrin de Pauline semblait un peu se calmer; elle soupirait bien encore et sentait de grosses larmes rouler dans ses yeux, en songeant à cette bonne mère qu'elle avait perdue. « Ah ! « pensait-elle, quelle différence, entre ma « pauvre mère et ma tante, qui me parle tou- « jours avec un ton sévère, comme si elle « était fâchée contre moi ! » Mais, à cet âge, le cœur enferme une telle surabondance de vie et d'impressions fugitives, que la douleur s'en échappe d'un seul coup etn'y laisse pas des traces bien profondes; à cet âge, le rire et les pleurs se mêlent, et le seul besoin qu'on éprouve c'est la distraction et la gaîté. Bientôt 868 joues reprirent leurs fraîches couleurs, et lajeune iille ne répandît plusdelar*
mes qu'aux amères observations de sa lanle.
M. le curé et madame de Char bois venaient toujours régulièrement trois fois par semaine au château ; et Pauline essuyait les fades complimens et les périodes emphatiques de M. Robin, pendant que M. Rougemont jouait au trictrac avec le pasteur, et que la vieille tante se livrait tout entière aux délices du piquet.
Un soir que M. le curé et sa compagne venaient de sortir du château, ils furent surpris en chemin par une forte averse. Le bras vigoureux du saint homme pouvait à peine résister à la violence du vent, qui voulait emporter le parapluie; et pour comble de malheur, la lanterne du bedeau s'éteignit au milieu de l'obscurité profonde.
— Saperlotte! dit le curé, en reployant son parapluie désormais inutile, et retroussant à deux mains sa vieille soutane qui traînait dans la boue; on ny voit pas! il lail
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noir comme dans un four! Eh bien ! maudit butor, tu viens d'éteindre ta lanterne ! nous allons nous rompre le cou, maintenant!
— Dame ! monsieur te curé, ce n est pas ma faute, répondit le bedeau; cette pauvre lanterne fait depuis trop long-temps le service; elle est toute démantibulée, et quand il pleut, dame ! elle s'éteint. 11 faut en acheter une autre.
— Et de l'argent, Briquet! de l'argent! répondit le curé, en as-tu? Moi, d'abord, je suis le plus gueux de tous mes paroissiens, je n'ai plus le sou ! la ( juéle ne va pas!
— En effet, c'est pitoyable! ajouta douloureusement madame de Charbois; les ri* • lies 16 donnenl plus : je n'ai fait dimanche dernier que dix-neuf sous.
— Et moi , seulement huit sous I repartit le bedeau, avec tristesse : CM je ne compte pas un boulon d'habit que j'ai trouvé dans le fond de ma bourse! J'ai du malheur! c'est
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la troisième fois que ça marrive , el je commence à soupçonner un petit scélérat do collégien de me jouer ce tour.
— Pour moi , je ne serais pas fort surpris que cette polissonnerie lût l'ouvrage de ce vieux fesse-Mathieu de Montalbert, qui est impie comme l'anté-Christ! observa le curé.
— Ces bourgeois , continua le bedeau , faut que ça meure, pour que ça donne queuqu'choseL.Et cane meurt pas souvent!
Il est bon de savoir que ce personnage , de même que la triple Hécate , exerçait trois fonctions bien distinctes : il était fossoyeur, bedeau et factotum de M. le curé. Quelquelois il abandonnait ses fourneaux et le rôti qui tournait à la broche, pour aller creuser une tombe ou sonner la cloche des morts; il ne se donnait pas même la peine de changer de costume en changeant de métier , et n'endossait la capote rouge de bedeau que ies dimanches et lête* à la gmàd'lBéSf
La pluie tombait moins fort , mais l'eau remplissait les ornières , et deux fois le soulier gauche de M. le curé s embourba dans la terre glaise. Cependant, le brave homme prenait son mal en patience et cheminait sans rien dire; quand, tout-à-coup, madame deCharbois s'arrêta pour éternuer quatre ou cinq fois de suite.
— Je m'enrhume, dit-elle, au milieu d'un grand bruit de mouchoir et d'éternûment.
— Ah! ma chère amie, soupira le curé, quand donc serons-nous assez riches pour avoir une jolie petite carriole qui nous ramènera le soir au presbytère sans être mouillés jusqu'aux os!
— La carriole se fait bien attendre, monsieur le curé, répliqua tristement madame de Charbois; tout cela prend une mauvaise tournure! On ne peut vraiment plus compter sur rien. Dites! cette madame Rougemont n'ost-elle pas incroyable? Du jour au
lendemain , elle change d'idée : c'est une vraie girouette! Qui aurait dit, il y a trois semaines, que cette petite fille allait venir au château? Non, voyez-vous, monsieur le curé , cette femme-là n'est pas franche ; elle nous fait toutes sortes d'amitiés et de cajoleries , mais ce n'est que du vent ! cette femme-là n'aime qu'elle. Vous rappelezvous comme elle nous disait encore le mois passé , que nous étions ses meilleurs amis , qu'elle ne voulait rien faire sans nous consulter, qu'elle avait pleine confiance dans notre sagesse et nos bons conseils! Eh bien ! elle n'a pas voulu me croire : elle s'est affublée de sa nièce , et je suis persuadée qu'elle nous voit maintenant le soir avec moins de plaisir! C'est une femme si capricieuse! Voilà qu'elle veut déjà faire apprendre le piquet à cette petite, afin de pouvoir se passer de nous! le n'aime pas non plus ce
petit monsieur de Cornille; ce petit fat, qui
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s est impal ionisé malgré nous dans la maison ! Ce jeune homme-là nous fera du ton. — Oh ! pour celui-là , ma chère amie, il n'est pas bien dangereux; madame Hougemont n'a pas grand plaisir à le voir : elle le souffre, voilà tout. D'ailleurs il ne vient ici que fort rarement, il est presque toujours à Paris , et passe tout au plus deux ou trois mois de l'année dans son mauvais petit manoir en ruines, quand il n'a plus le sou. C'est un jeune drôle qui ne pense qu'à s'amuser, et certes il ne doil pas trouver beaucoup d'agrément dans la maison Rougemont. 11 a en horreur le piquet... Tenez , je suis bien sûr que si nous voulions nous entendre ions les deux, ma chère amie, nous le ferions bientôt déguerpir. Un soir qu'il viendra, trouvez un prétexte quelconque pour ne pas jouer au piquet, et laissez-le faire deux bonnes parties m huit rois avec madame Rougemont; vous verrez, vous verrez!
LES PARASITES. ! I *î
il restera quinze jours au moins sans reparaître. Quant à moi , ce n'est pas ce petit gentillâtre qui me tourmente, mais la nièce, la nièce! De loin, elle n'était pas à craindre; aujourd'hui, c'est différent! Je ne vous cache pas qu'elle me fait peur. Toutefois, ma chère amie , il ne faut pas encore nous désespérer; madame Rougemont se lasse bien vite des figures qu'elle voit tous les jours, et je parie qu'avant six mois elle sera terriblement fatiguée de sa nièce.
— Quand bien même elle en serait fatiguée, reprit madame de Charbois, il faudra bien qu'elle la garde , maintenant que cette enfant est orpheline.
— Bah ! bah ! ma chère amie , avec douze
ou quinze cents francs de pension , elle sera
toujours a même de s'en débarrasser; cl
quinze cents francs de rente, c'est ma foi
très joli pour cette petite qui certainement
n'aurait p;is eu deux liards de sa tante, si T. i. 10
madame Ermann n'était pas morte. Non, non, décidément, je crois que cette nièce-là n'est jKis si dangereuse qu'on peut l'imaginer ; madame Rougeinont ne l'aime pas beaucoup plus qu'elle n'aimait la veuve Ermann. Nous avons eu l'an dernier bien d'autres sujets d'inquiétude ! J'ai vu le moment où cette femme inconcevable allait se réconcilier avec sa sœur; et sans vous, ma chère amie, sans vos bons conseils, jene sais pas trop ce qui serait arrivé! Mais vous avez déployé dans toute cette affaire une adresse , une habileté!...
— J'ai agi suivant ma conscience, monsieur le curé, dit madame de Charbois gravement; j'ai cru devoir prendre chaudement les intérêts d'une ancienne amie comme madame Kougeinont. N'était-ce point une folie? elle voulait se dépouiller pour la veuve Ermann de cent quatre-vingt mille francs, dont leur père ;i, je crois, avant,
madame Rougemont qu'il aimait beaucoup mieux que l'autre. La pauvre femme n'avaitelle pas des remords!., comme si elle n'était pas légitime propriétaire de cet argent! Il est vrai quelle n'avait plus son parfait bon sens et que la goutte faisait de terribles progrès vers l'estomac! Vous l'aviez administrée le matin.... %
— Il faut que cette femme-là ait lame chevillée dans le corps ! interrompit le curé.
— Oui, oui, c'est une nature sèche, reprit madame de Charbois. Mais comme je vous disais tout-à-1'heure , elle a fini par se rendre à mes raisons; je suis parvenue à lui faire comprendre que dans l'intérêt des pauvres et de la religion elle devait conserver tout son patrimoine, sans rien en distraire pour une sœur qui dissiperait encore en folles et scandaleuses dépenses une somme, qu'on pouvait employer saintement. Ah! monsieur le curé, Dieu qui lit dans les
l . - LES PARASITES.
cœurs sait que mon intention était pure.... La paroisse est si pauvre î le gouvernement rétribue si mal les ministres du culte! il laisse tomber les églises en ruines! La notre aurait besoin d'être recrépie de fond en comble; la pluie traverse le toit; l'autel de la vierge est dans un état pitoyable! il faudrait le repeindre du haut en bas , car la dorure et le vernis tombent par écailles aussi larges que la main. Cette madame llougemont ne fait jamais les choses qu'à moitié, elle avait promis un devant en marbre pour mon autel de la vierge; et les trois paires de flambeaux magnifiques qu'elle a donnés aju'és sa grande maladie ne font que rendre encore plus choquante la pauvreté de ma chapelle.
— C'est vrai ! c'est vrai ! dit le curé avec tristesse; notre église a l'air d'une véritable grange, et lotis les dimanches je manque de me rompre le cou en montant dans ma
chaire : il faut escalader trois mai elles brisées où je me suis déjà donné plusieurs entorses. Mais à la rigueur tout cela pourrait encore aller; ce n'est pas de mon église que je ine plains, car je n'y suis pas toujours fourré du matin au soir. Lorsqu'il fait trop froid ou que le vent souille par les vitraux cassés, j'en suis quitte pour dire la mes* un peu plus vite , à /'anglaise ; mais ce qui me désole, c'est mon presbytère ! il est épouvantable! c'est un nid à rats. Un papier qui tombe en loques, des cheminées qui fument, un mobilier vermoulu qui ne vaut pas trois livres dix sous!.... Ali! ma chère amie, quel Te Deum\u chanterai quand il nous arrivera quelque bonne succession d'Amérique, Si j'avais seulement dans mon portefeuille une vingtaine de billets de banqu<\de la grosse espèce» comme j'achèterais foui de suite la maison de M. Bordier!... Ai.i bonne heureau moins, voilà ce qu'on appelle
l M LES PARASITES.
une maison ! du parquet dans toutes les pièces, des glaces! et puis un jardin comme on n'en voit plus depuis le paradis terrestre !
— Et quels jolis meubles! ajouta madame de Charbois en soupirant : commode, fauteuils, armoires, tout en acajou! des tapis de haute laine où le pied s'enfonce comme dans l'herbe.
— Avec la différence que c'est beaucoup plus chaud, interrompit le curé. Nous serions là, ma chère, comme un roi et une reine ! Mais diable ! il faudrait vingt mille francs !... M. Bordier me la donnerait à moi pour ce prix-là : nous ferions, je vous jure . un fameux marché, madame de Charbois !
-Mais encore, il faut vingt mille francs !
— El vingt mille francs ne se trouve:, i pas sons le pied d'un cheval, monsieur le
curé!
A qui le dites- vous, ma chère! I\>ur-
tant si madame Uougemont voulait nous faire une petite avance, ça ne la gênerait pas beaucoup, et j'abandonnerais tout le reste à
la nièce
— Non pas , non pas, s'il vous plaît, M. le curé ! nons avons bien nos droits tout comme la nièce! Ce n'est pas que je souhaite la mort de cette pauvre madame Rougemont; c'est mon ancienne amie j et malgré son humeur bizarre je l'aime comme une vraie sœur ! Mais enfin , comme on dit , nous sommes tous mortels , et la bonne dame n'est pas jeune Certes, depuis une
douzaine d'années que je viens faire trois fois par semaine sa partie de piquet, je crois bien avoir quelques droits! Je vous le demande un peu, M. le curé, que deviendrait madame Uougemont, sans nous; toute seule avec son mari? Elle s'ennuierait à la mort ! et certainement la tristesse abrégerait son existence. Oh! non, non, il est impossible
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qu'elle nous oublie!.... Ce serait la plus noire ingratitude! Sur qui désormais pourrait-on compter?
— Prenez garde, madame, via un grand trou plein d'eau, cria le fossoyeur Briquet, pataugeant dans un bourbier; tournez à gauche !
Enfin, après un voyage assez pénible, entremêlé d'une foule de petits accidens plus ou moins désagréables, M. le curé et madame de Charbois arrivèrent chez eux, tout mouillés et (ouverts de bouc
Pendant que l'honnête curé et sa vieille compagne se communiquaient ainsi leurs craintes et leurs inquiétudes ausujetde Pau. line Ermann,une autre scène du même genre se passait dans la cuisine de madame llougemvont entre Thibaut et sa femme. Ils étaient assis l'un à coté de l'autre, en face de la clieminée on fumait encore un reste de tison; la
petite Jeannette, qui tombai! de sommeil, faisait néanmoins tout son possible pour tenir ses yeux ouverts ou plutôt ses oreilles afin de ne pas laisser échapper un seul mot de la conversation : on ne pouvait rien cacher à cet enfant sournois et curieux.
— C'est fini ! disait Thibaut en fumant sa pipe d'un air boudeur, elle ne s'en ira
plus d'ici ! Elle va tenir chez nous comme
une vieille tache ! Ouh ! c'est ennuyeux, ça ! Comme si la dépense n'était pas déjà bien assez forte ! Cette petite fille-là, elle mange plus qu'un homme!
— 11 m'a pourtant semblé qu'elle ne mangeait presque rien à table, répondit Louison avec douceur. La pauvre enfant est si délicate î
— Il lui faudrait des ortolans, murmura Thibaut d'une voix sépulchrale; maison lui en souhaite.
-—Mon ami, tu M l'aime pas, cette pauvre