LES V A ■ A S! TES
songes dorés du noble séducteur , avait eu lieu de se repentir.
Le baron de Cornille est ce qu'on appelle un joli cavalier ; il n'a guère plus de cinq pieds deux pouces , mais ses gentilles vassales, comme il nomme ordinairement les jeunes paysannes des environs, admirent sa taille fine et bien prise, sa figure vermeille et régulière, ses petites moustaches noires, et de jeunes favoris lustrés et frisottans qui encadrent son visage; mais ce qui les émerveille surtout et leur fait tourner la tête , c'est la coiffure à grosses boucles ondoyantes qu'il arrose tous les matins d'une huile parfumée, et ses pantalons toujours à la dernière mode, ses gilets de coupe bizarre et de couleur éblouissante, ses bottes étroites et vernies qui font mieux ressortir la délicatesse d'un pied mignon; puis enfin col air de haute assurance, celte
tête fière et droite, ee grand bruit d'éperons qui Tan no née de loin !
Le baron de Cornille avait alors vingttrois ou vingt -quatre ans. Il n était pas riche — cinq ou six mille livres de rente à peine. — Aussi , malgré son aversion pour la vie de campagne, passait-il les trois quarts de l'année dans un vieux château patrimonial qu'il i*e faisait point réparer, et dont chaque hiver emportait quelque chose. Pendant ses trois mois de séjour à Paris, il dépensait les deux tiers au moins de son revenu, en dîners, en maîtresses , en excès de tout genre; il jouait à la roulette, au creps, à l'écarté, perdait, gagnait tour à tour, et quand ses trois ou quatre mille francs étaient mangés, il retournait dans son manoir, la bourse et l'estomac délabres, pour faire de nouvelles économies.
<]e jeune homme était d'une fort bonne famille, m;»is ses prétentions à la haute aris-
tocratie le rendaient souvent très ridicule. C'était un de ces petits hobereaux qu'on rencontre encore en province , et qui, pour avoir quelque vieille masure féodale, quelque vieille armoirie de famille, s'imaginent que leur noblesse vaut celle des Condé, des Larochefoucauld , des Montmorency.
Alexandre de Cornille avait eu le malheur de perdre, fort jeune, son père et sa mère ; presque au sortir du collège , il avait joui de ses revenus, et s'était lié avec de jeunes et riches libertins , qui passaient leur vie au Rocher de Cancale et dans les maisons de jeu. On peut dire néanmoins qu'il ne manquait pas d'une certaine prudence, d'un certain empire sur lui-même , qui l'empêchait presque toujours de faire de trop grosses sottises; etdepuiscinqans qu'il était maître absolu de sa fortune, elle n'avait guère diminué que d'un tiers. Il comptait bien , suivant son expression favorite ,
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sur les crus de l'hymen, pour réparer les brèches que Bacchus et l'Amour avaient faites à son patrimoine, niais, comme il ne fréquentait guère à Paris la bonne société et figurait plutôt qu'ailleurs dans les salons de Frascati , on ne s'empressait pas de lui jeter à la tête les jeunes et riches héritières. C'était du reste un bon garçon dans toute la force du terme : ses amis venaient passer de temps en temps huit ou quinze jours à sa campagne, monter ses chevaux, boire son vin , tuer son gibier; et toujours ils étaient les bienvenus. Le baron avait aux alentours de son château plusieurs étangs fort poissonneux, où M. Hougemont allait pécher de magnifiques anguilles : aussi professaitil une haute eslime pour le petit gentilhomme, dont madame Rougemonl semblait beaucoup moins entichée.
— J<> n'aime pas son genre, disait-elle quelquefois a son mari , quand le brave
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homme lui demandait la permission d'inviter à dîner le baron de Cornille.
Le noble fashionable entra donc dans l'église ; tous les regards étaient dirigés sur lui. Il alla se placer près de l'enceinte où se tenait la famille Rougemont. Il salua gracieusement la tante et la nièce: Pauline lui répondit par une aimable inclination de tète, accompagnée d'un sourire ; quant à madame Rougemont , elle ne bougea pas , rien ne lui semblait plus inconvenant que de saluer dans une église.
— Ma foi! pensait le hobereau, en lorgnant Pauline avec un binocle d'écaillé, festonné de perles, et suspendu à son cou par une chaîne d'or magnifique, elle n'est pas si mal! Une jolie taille! de grands yeux bleus! un teint de rose et de lys, comme dit M. Robin! Diable! diable, si la tante voulah me donner avec fout cela dovze ouqomze
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mille livres de renies, je ne nie ferais pas tirer l'oreille !
L'arrivée du baron de Cornille était une bonne fortune pour M. Montalbert , que l'ennui commençait à gagner terriblement. Il n'attendit pas même la fin du Gloria in excelsis, pour aller prendre une chaise près du jeune élégant, dont la conversation leste et sémillante lui plaisait presque autant qu'un roman de Crébillon. Mais le baron de Cornille répondit à peine aux questions multipliées du vieillard; sa pensée était, comme ses yeux, attachée sur Pauline Ermann, qui regardait elle-même du coté de M. de Cornille , chaque fois qu'elle tournait une page.
— Pauline! Pauline, marmottait sévèrement la tante, suivez donc mieux l'office. Vous oubliez qu<i vous êtes dans le temple du Seigneur!
Pendant <<• tnnps-là, M. le curé chantait ;i s'époimionixT, la cloche sonnait toujours.
et les paysans accompagnaient tout ce vacarme d'une manière atroce et discordante.
— Que diantre ! mon jeune ami , qui lorgnez-vous donc comme cela? dit M. Montalbert avec un sourire malicieux. Ah! ah ! vous faites les yeux doux aux griseltes? Vous êtes un gaillard î
— Non , non , je ne m'occupe pas des paysannes, répondit le gentilhomme d'uu air fat et dédaigneux. Il y a quelqu'un ici qui m'intéresse beaucoup plus.
— Ah î ah ! ah ! Dieu me pardonne ! reprit le vieillard, c'est mademoiselle Pauline que vous examinez de la sorte. Elle est gentille, ma foi! très gentille! et dans un an ou deux, elle fera, je vous jure, une bien jolie petite femme.
— Oui, vraiment ! dit le baron qui ne savait pas cacher un instant sa manière de penser, et qui parlait avec une liberté franche et parfois cynique; je l'épouserais vo-
I8i m;s pàrasiti s.
lontiers, moi! si la tante voulait y mettre in ]>eu du sien! Vous devez savoir ça, vous qui êtes de la famille, M. Montalberl? Qu'est-ce qu'elledonne en mariage àsa nièce, madame Rougeinont?
— La table et le logement! répliqua M. Bfontalbert. Mais, pardieu! mon jeune ami, vous êtes un bon garçon, un gaillard! et quand cette petite fille-là sera sous ma tutelle, je vous la donne!
— Comment, sous votre tutelle? M. Montalbert, demanda le baron d'un air étonné.
— Oui, oui ; cVst-à-dire après l'oncle et la tante, mon jeune ami. Vous sentez bien que jerfaurais pas le cœur de laisser la pauvre petite au beau milieu de la rue! Je la prendrai chez moi , pour lui faire un sort.
Le baron de Cornillc regardait M. Montalbert, sans paraître le comprendre ; il crut un moment que le vieux s;il\re plaisantait.
— La tante, continua M. Montalbert après
avoir compté sur ses doigts, peut avoir vingt cinq mille livres de rente en bien fonds, la fortune du vieux Rougemont y comprise.
Eh bien ! moi là-dessus je garde dix ou douze mille livres de rente, et j'abandonne le reste à la petite, en la mariant; pourvu néanmoins qu'il soit clairement stipulé dans le contrat de mariage que, la petite venant à mourir, toute cette fortune me reviendra; c'est bien juste. Dites, mon jeune ami, la chose pourra-t-elle vous arranger comme cela?
— Mais parfaitement, répondit le baron qui ne put réprimer un sourire tant soit peu goguenard. Seulement, je crains d'attendre beaucoup trop long-temps, monsieur Montalbert; et les jeunes personnes, comme vous savez, sont des roses qui se fanent vite! Moi, d'abord je vous en préviens, je n'aime pas les vieilles femmes!
— Et vous avez bien raison, dit M. Montalbert dont les veux pétillaient, les vieille-
femmes sont laides, bossues, bigotes! elles sont insoutenables! à la bonne heure, les vieillards ! Oh ! rien n'est plus beau qu'un vieillard, bien frais, bien conservé, comme moi, parexemple! Ce nest point cette beauté fade, insipide, efféminée, dont vous êtes si iiers, vous autres jeunes gens!... ces joues roses, ces cheveux noirs ou blonds sans caractère, ces figures d'anges bouffis, mais une beauté grave et maie, un large et noble front qui n'est pas enterré dans une forêt de cheveux, une physionomie expressive et marquée; les rides même , quand elles sont bien distribuées, ne font que rendre une tête plus imposante.
Et comme le vieillard élevait un peu haut la voix, madame Rougemont se tourna vers lui d'un air scandalisé; M. le curé s'interrompit au milieu d'un verset, pour crier chut! et soudain le bedeau frappa les dalles avec le manche de sa hallebarde rouiller.
M. Montalbert garda quelque temps le silence.
Mais , après avoir dégusté une prise de tabac pendant cinq minutes, il se pencha vers le baron et lui dit à l'oreille :
— C'est convenu, mon cher. Dès que la tante ira faire un somme dans le cimetière de la paroisse, je vous donne la petite Pauline avec deux cent quarante mille francs de dot : et ça ne peut tarder beaucoup ! Elle et son mari n'ont pas, je suis bien sûr, plus de quinze ou dix-huit mois dans le ventre. Tout ce que je puis faire pour eux, c'est de leur donner encore deux ans. L'estomac de la tante ne vaut pas le diable ! il ne faut plus qu un accès de goutte : la poitrine de l'oncle ne fonctionne plus, tous les jours un nouveau catarrhe! Patientez, jeune homme, patientez !
— Le vieux fou ! pensa le baron qui toussa long-temps flans son mouchoir pour coin-
primer ses éclats de rire. 11 parle sérieusement, Dieu nie pardonne!
Le curé lançait à chaque instant des regards furieux sur M. Montalbert; il grommelait tout en disant sa messe: plusieurs fois même il fut sur le point d'éclater et de lui dire que la maison de Dieu n'était pas une foire, mais sa colère se contint. Madame Rougemont observait continuellement Pauline, et la poussait du coude chaque fois que la jeune fille détournait les yeux de son paroissien. En face de madame Rougemont, à la droite de l'autel, on voyait M. Robin agenouillé sur les dalles : son chapeau et son parapluie vert étaient posés derrière lui sur une chaise; et le pieux receveur se frappait la poitrine comme un pécheur contrit.
— Tenez, Pauline, disait à voix basse madame Rougemont, regardez M. Robin, quelle ferveur, quelle componction! Imitez-le, si vous pouvez! C'est un homme pieux, celui-là !
Enfin le curé monta en chaire, pour débiter son prône. Il jeta, en passant, un regard sombre et venimeux à M. Montalbert. Le bedeau , empaqueté dans son manteau rouge, alla prendre contre un pilier une longue perche couronnée d'un éteignoir; et le nez en l'air il se mit en devoir d'éteindre les six chandeliers de l'autel, qu'il ne voulait pas laisser brûler pendant tout le prône. Mais, par malheur, sa vue était si courte et sa main si tremblotante, que malgré les lunettes qui lui serraient le bout du nez, il ne parvenait à placer l'éteignoir sur la mèche d'un flambeau qu'après cinq minutes de travail et de tâUmnemens; et le bonhomme parlait tout seul comme un aveugle qui ne trouve pas son chemin, et pestait tour à tour contre l'éteignoir et les chandeliers.
Le curé annonça d'abord qu'il allait prècher sur la plus grande fête de l'Église , sur lafùtedc Pâques; puis, s'interrompant tout à
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coup dans son exorde, il se mit à fulminer comme un prophète contre l'impiété des gens qui causent à l'église et prennent du tabac pour tuer le temps; ensuite, retournant à la fête de Pâques au moyen d'une transition fort inattendue, il fit un long panégyrique des vertus chrétiennes de madame llougemont.
Mais, dans ses plus beaux mouvemens oratoires, l'Isaïe de village s'arrêtait quelquefois brusquement pour crier: « Silence ! silence! Bedeau, faites donc taire les enfans! A la porte les enfans qui crient! Qu'on ne se mouche donc pas si fort , je ne m'entends plus! »
Tous les genres d'éloquence venaient se < onftmdre dans le sermon du pasteur: il passait continuellement d'une période emphatique et sonore au style burlesque; et par momens on aurait cru entendre un de ces prédicateurs du quinzième siècle, qui
mariaient l'Évangile au langage des halles. Mais le triomphe de M. le curé, c'étaient les descriptions terribles du purgatoire et de l'enfer : un frisson d'épouvante courait dans son auditoire villageois , et M. Montalbert secouait la tête en riant d'un air incrédule et moqueur.
Cependant , malgré les exclamations furibondes de l'orateur et les menaces du bedeau, la voix plaintive et criarde des petits enfans continuait à se faire entendre; et le curé suspendait son torrent d'éloquence , pour frapper du pied dans sa chaire, et montrer le poing aux nourrices. Ses yeux lançaient des éclairs.
Enfin , les cris , les vagissemens , les plaintes redoublèrent avec tant de violence et d'opiniâtreté que le pasteur descendit furieux de sa chaire , et saisit par le bras une pauvre femme qui ne pouvait réussir à calmer son enfant.
— Sortez! sortez! dît-il en grinçant des dents, malheureuse femme, qui troublez les cérémonies de l'Église !
— Mais, ce n'est pas ma faute, M. le curé! répondit la mère d'une voix suppliante, ce pauvre innocent crie, parce qu'il a mal à ses quenottes! Il fait ses
dents!
— Qu'il aille les faire à la porte ! interrompit le curé d'un accent terrible. Allons , bedeau , chassez-moi celte femme !
Puis, remontant au pas de course dans sa chaire, il reprit d'une voix tonnante :
— Notre Seigneur a dit : « Sinite parvulos venire ad me, — Laissez les petits enj ans venir à moi — j> mais cela ne regarde pas du tout les marmots en nourrice. Nous ne sommes pas ici dans l'enfer, pour qu'il y ail des pleurs et des grincémens de dents!
Npus disions donc, quand ce petit drôle m'a i;iii sortir de mon caractère évangélique, et
qui plus est, de ma chaire, — que Notre Seigneur est ressuscité le troisième jour d'entre les morts!
Il partit de là pour faire une sortie vigoureuse contre les Juifs qui ont crucifié Notre Seigneur , et termina sa pieuse imprécation , en disant que la paroisse était bien pauvre , et que s'il avait seulement dix louis dans sa poche il se chargerait d'acheter pour l'église un morceau de la vraie croix, qu'on lui céderait à bon compte, et qui attirerait sur toute la commune un orage de grâces et de bénédictions.
— Nous prierons, continua-t-il, pour sa majesté le roi Louis XVIII qui a chassé l'usurpateur et qui ne peut chasser la goutte; nous prierons pour l'âme de Nicolas [3ontemsquiadonné le saint ciboire et le devant en marbre du Maître-autel; nous prierons pour l'âme de Mathurine Crochin , bienfaitrice de cette paroisse et morte en odem
lis PAHA9OT&
de sainteté, l'an 17H(>, après avoir lait badi- MMinnor l'église du haut en bas. (11 n'y parut plus guère maintenant, mes frères, ajouta-t-il en secouant la tète d'un air triste, IV glise est dans un état pitoyable!) Mais nous prierons surtout pour la conservation défi jours de l'excellente madame Rougemont , <[ui a donné les six chandeliers magnifiques dont l'autel est décoré, et qui se propose de faire établir à ses frais dans la paroisse un bullt t d'orgue, chose absolument nécessaire pour former l'oreille de mes enfans de chœur, qui chantent faux comme des jetons.
Kn attendant, nies frères, nous allons tout à l'heure faire une petite quête pour le buffet d'orgue
Quand M. le ebré eut fini son prône, il retourna majestueusement à l'autel; et le bedeau, qui v< naît de casser un verre à ses lunettes, manqua de jeter pat terre un chan-
délier qu'il voulait rallumer sans besicles. — Maladroit! tu n'en fais jamais d'autres! marmotta le curé, dont la mauvaise humeur ne cherchait qu'un prétexte pour éclater; puis il continua l'office; mais sa voix était pâteuse, enrouée, on l'entendait à peine. 11 avait tant crié, chanté , grondé, qu'une toux opiniâtre lui raclait la gorge; une soif brûlante le dévorait. Enfin l'enfant de chœur apprêta la burette , fort heureusement pour le curé qni sentait sa langue se coller à son palais desséché : cette vue lui rendit un peu de courage. L'enfant de chœur, petit espiègle aux joues couleur de cerise, à l'œil vif et spirituel, emplissait ordinairement la burette de vin pur, et n'v versait que deux ou trois gouttes d'eau, seulement pour la forme, — car M. le curé n'aimait pas les mélanges; mais «.jour-là, soit que ta p«iil drôle eût une distraction , soil qu'il voulût faire une ma-
lice au pasteur altéré, il ne mit presque pas devin dans la burette et la remplit d'eau jusqu'aux bords.
— Assez! assez, polisson I dit vivement le cure.
Mais il n'était plus temps, le vase débordait!
— Polisson, tu me le paieras!
M. le curé n'en put dire davantage ; le vase de sa colère débordait aussi. L'enfant de chœur vil bien que l'affaire était sérieuse, el se mit à trembler de tout son corps.
Le moment de la quête arriva. Le curé marchait en avant, une grosse bourse de velours rouge à la main; venait ensuite madame Kougemont, avec une bourse verte ornée de broderies en fils d'or, puis mademoiselle Lrmann toute confuse, avec un plat en vermeil dans sa main tremblante, puis enfin le bedeau tenant avec trois doigts une horrible assiette en étain qui servait proba-
les parasita. 197
blement de plat à barbe, lorsqu'il rasait Mi le curé. C'était comme une procession.
— Pour l'entretien de l'église , disait le curé.
— Pour les pauvres, continuait madame Uougemont.
Pauline ne disait rien et présentait son plat en vermeil, d'un air timide et troublé.
— Pour le buffet d'orgue! reprenait le bedeau d'une voix sonore , accompagnée du retentissement de sa vieille hallebarde.
En passant près de M. Montalbert, le curé lui tendit sa bourse; mais le vieux singe, comme le nommait M. le curé , n'eut pas l'air de s'en apercevoir et prit très gravement une prise de tabac. Le baron de Cornille fut beaucoup plus généreux ; il mit une pièce de quinze sous dans la bourse rouge. Puis, quand la vieille tante vint lui présenter sa bourse verte, le fashionabl*
LfcS PARASITES.
laissa tomber une pièce de cinq francs qu'il tenait avec le pouce et l'index , pour la faire voir : en munie temps il salua profondément madame Rougemont qui l'honora d'un sourire presque aimable. Ce fut ensuite le tour de Pauline : elle devint toute rouge et baissa les yeux en Rapprochant du baron, qui fit sonner contre le plat de vermeil une pièce de quarante sous toute neuve. La jolie quêteuse le remercia par une révérence pleine de trouble.
— Pour le buffet d'orgue, s'il vous plaît ! cria le bedeau en allongeant son plat sous le nez du baron, qui rejeta vivement la télé en arrièit?. M. de Cornille ne lui donna qu'un sou.
Lnsiiiic le bedeau lit le tour de l'église
i ><•<• une corbeille plein:' do pain bénit, h - » hé si menu qu'il était presque insaisissable
LfcS PAUASITLS. iùd
et tombait en miettes au toueher. Parmi toute cette poussière de brioche apparaissaient néanmoins quelques rares portions un peu moins friables, qu'il avait rangées en dessus avec beaucoup de symétrie pour les offrir aux personnages importans de la paroisse : les atomes de pain bénit étaient pour la foule sans nom ; et quand les enfàns et les femmes de paysans voulaient prendre à la fois plusieurs miettes , l'impitoyable bedeau leur faisait bien lâcher prise | et rejetait les morceaux dans la corbeille, au fond de laquelle il plongeait sa main rouge et suante pour mêler toute tettfi pâte glutineuse.
Le baron de Coi nille attendit la famille Kougeinont à la sortie de l'église; puis, après avoir adressé mille et mille rompliinens flatteurs à la vieille tante, il engage* tout «le suite la conversation avec Pauline
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qui lui parut fort bien disposée pour lui. Madame Rougemont était si ravie de la générosité du baron , et la pièce de cent sous avait produit sur elle un si merveilleux effet , quelle l'invita fort gracieusement à venir manger l'agneau et le jambon pascal, avec M. le curé, madame de Charboif et le pieux receveur de l'Enregistrement M. de Gornille se garda bien de refuser.
Cependant le curé, bouillant de vengeance et de colère , était rentré dans la sacristie avec son enfant de chœur pâle et tremblant ; il ferma brusquement la porte à double tour, et Ton entendit bien longtemps un bruit sonore et sec, entremêlé de gémissemens et de paroles suppliantes , qu'étouffait par intervalles une voix rauque et furieuse. Ce n'était rien qu'une correction paternelle, administrée par le saint homme au petit téméraire, qui mangea du
pain noir pendant huit jours , et ne but que de l'eau , pour en avoir mis dans le vin de M. le curé.
ZII
Plusieurs mois siétaient déjà écoulés depuis que Pauline avait perdu sa mère; les larmes n'obscurcissaient plus que rarement ses beaux yeux bleus où le sourire étincelait parfois. Le fond de son caractère candide, c'était la gaîté naïve et l'enjouement; mais la pauvre jeune fille menait une rie bien triste et bien monotone dans la maison
de sa lante. Jamais la moindre distraction! toute la journée les mêmes lectures, le même travail insipide en tête à tête avec madame Roogemont; tous les soirs trois ou quatre personnes, toujours les mêmes , M. le curé, madame de Charbois et M. Ilobin. De temps à autre cependant le baron de Gornille venait faire la partie de piquet , et pour complaire à la vieille tante il s'immolait d'assez bonne grâce. Ces jours-là on aurait pu remarquer un sourire de bonheur sur le visage de Pauline; ses joues étaient plus roses, ses yeux plus vifs, une expression de joie indéfinissable éclatait dans toutes ses paroles comme dans sa charmante physionomie.
C'est qu' elle trouvait le baron de Cornille si gai, si aimable! 11 avait toujours quelque histoire originale et piquante pour animer la conversation <>t neutraliser l'en-
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dormante et lourde phraséologie de M. Robin.
Le jeune baron n'était pourtant pas un homme spirituel ; mais il possédait une assurance imperturbable, un front d'airain , et disait au hasard tout ce qui lui passait par la tête, les choses les plus folles , souvent même les plus inconvenantes. Il enveloppait tout ce creux et plat bavardage dans une espèce de jargon f as hionab le , qui fascinait la naïve simplicité de Pauline. Comme il se proclamait de l'ancien régime, et faisait chorus avec madame Rougemont pour crier à l'impiété du siècle et pour anathématiser tous les hommes du côté gauche qu'il nommait tour à tour libéraux, bonapartistes et sans-culottes, la vieille dame était pour lui très indulgente , et ne se formalisait pas des gaillardises un peu mondaines qu'il jetait quelquefois à travers une conversation dévote.
lOto LES PARASITES.
Mais ce qui surtout lui avait concilié l'estime de madame Rougemont, c'est une espèce de petit scapulaire bénit qu'il portait en l'honneur du révérend chef de Tordre des Jésuites : la sainte compagnie se réorganisait déjà sourdement, bien quelle n'osât point encore lever la tête ; et le scapulaire ou le cilice étaient les signes de ralliement dans cette franc-maçonnerie souterraine qui étendait ses ramifications d'un bout de la France à l'autre. Du reste ce pieux emblème n'empêchait pas le petit gentilhomme de fréquenter les maisons de jeu et de libertinage: c'était l'être du monde le plus incompréhensible et le plus héléi •< gène ; on le voyait porfois le matin à tonfesse, et le soir à Frascati;il passait de la sainte Table au Rocher de Cancale avee une merveilleuse facilité : toute sa vie enfin n'était qu'une perpétuelle contradiction. Depuis sa huitième jusqu'à sa
rhétorique inclusivement il avait presque toujours été le dernier de sa classe; et son ignorance tenait du prodige. En fait de géographie et d'histoire, il n'en savait guère plus qu'un enfant au maillot , et vous aurait soutenu gravement que Vienne est la capitale, de la Suisse, et qu'Henri IV vivait du temps de Jésus-Christ; Maltebrun lui-même et M. Guizot en personne n'auraient pu réussir à le persuader du contraire. Aux yeux des ignorans et des sots M. de Cornille se posait en homme fort instruit , car il parlait à tort et à travers politique, chimie, physique, littérature, et donnait son opinion d'un air tranchant et fat. 11 avait rapporté du collège sept ou huit citations latines qu'il estropiait horriblement , et qu'à tout propos il vous lançait à la tète, pour faire voir qu'il savait le latin comme un nuire. Néanmoins, malgré sa réputation de
bon enfant il était passablement querelleur et n'entendait pas du tout la plaisanterie ; son adresse au pistolet et à l'épée lavait rendu fort susceptible , et pour la moindre chose il voulait se battre en duel.
Depuis que Pauline habitait la maison de sa tante, elle n'avait point vu d'autre jeune homme que le baron de Cornille; et la simple et candide enfant s'était laissée éblouir par les fastueuses paroles et les brillans dehors du gentillâtre. 11 montait supérieurement à cheval, ne parlait que de meutes, d'équipages, de haras, et sa tournure parisienne contrastait si étrangement avec la mise campagnarde et grotesque de M. Robin , que le jeune fashionable apparaissait comme un type d'élégance et de grâce aux yeux de Pauline enthousiasmée.
Et puis, quand il venait le soir, M. de Cornille était pour elle si galant, si plein
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de prévenances et d'attentions délicates ! Il s'occupait d'elle toute la soirée et lui débitait mille niaiseries charmantes, maigre les regards inquiets de madame Rougemont et les coups-d'œil jaloux et furieux du receveur de l'Enregistrement.
Quand Pauline avait lu à haute voix pendant deux ou trois heures l'Imitation de Jésus-Christ ou l'évangile du prochain dimanche , elle obtenait quelquefois de sa tante la permission d'aller faire un tour de promenade dans le jardin. Alors elle s'arniaitd'un léger fdet de gaze, et courait poursuivre les papillons et les insectes bourdonnant au soleil : c'était là son unique plaisir , sa plus douce récréation.
Un jour donc que Pauline, son filei à la main, et coiffée d'un petit chapeau de paille à rubans roses, courait dans une allée pleine d** fleurs après un !>• M papillon, dont les ailes changeantes >e <<>-
loraicnt louff à tour d'or et d'azur aux ravons d'un soleil magnifique, — elle arriva toute haletante au bout d'une avenue plantée de grands Brbfës. Cette avenue donnait sur la campagne et se terminait par une espèce de sauf de-loup assez peu large ' mais qui avait bien dix ou douze pieds de profondeur. Au fond de ce trou croissaient pêle-mêle une foule d'arbustes épineux et de plantes sauvages, qui d'en haut semblaient des serpens de toutes couleurs, entrelacés. Ce lieu le plus solitaire du parc inspirait à Pauline une sorte de répugnance vague et superstitieuse; elle évitait presque toujours I v passer, et marchait plus vite quand elle s'y trouvait seule. Quelquefois pointant le vol d'un papillon fugitif l'attirait jusqu'au bord du saut 'le loup, mais elle n'osait plonim'i tel veux dans cet horrible fouillis d'herbes et de ronces, au fond desquelles résonnaient du matin au soir le croassement des
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grenouilles et la plainte monotone des crapauds. Le papillon venait de s'envoler dans la campagne , et Pauline regagnait précipitamment le jardin, quand elle entend le galop d'un cheval et retourne vivement la tête. C'est le baron de Cornille qui vient à bride abattue sur un beau cheval anglais : il n'est plus qu'à vingt ou trente pas du fossé qui le sépare de Pauline , et l'intrépide cavalier ne ralentit pas encore l'impétuosité de sa course; au contraire, il appuie la cravache à l'épaule de son cheval , et lui serre les flancs avec ses talons éperonnés.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! il va se tuer! s'écrie Pauline avec un geste d'épouvante.
Aussitôt l«k cavalier s'arrête comme par enchantement à trois ou quatre lignes du précipice.
— Honjour, mademoiselle, dit le baron en la saluant avergraee; puis, arrondissant
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le poignet dune manière presque imperceptible, il fait reculer son cheval de trois pas égaux, et le ramène en caracolant Pauline demçure un instant muette et comme en contemplation devant l'agilité merveilleuse du cavalier, qui semble ne faire qu'un avec son noble quadrupède.
— Saluez, saluez mademoiselle Pauline!
reprit le baron en faisant lever et baisser alternativement la tète souple et docile de son cheval qu'il récompense d'un grand coup de cravache surla croupe. Enfin, charmante jeune fille! nymphe de ces bois, continua-t-il avec une inflexion de voix mélancolique, enfin vous m'apparaissez! De loin je vous ai prise pour une déesse! etvera incessu paluit dea, comme dit Homère dans ses Géorfjitjties! Ce qui signifie, mademoiselle, qu'au reconnaît tout de suite les gens comme il faut à la démarche, et surtout à l'aristocratie du pied! Le \<>n< , parole d'hnn-
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neur, est le plus mignon que j'aie vu de nia vie, oui, parole d'honneur, sans même en excepter un seul dans tout le faubourg Saint- Germain.
Les joues de Pauline se couvrirent dune extrême rougeur.
— Oui ! foi de gentilhomme ! poursuivit le baron de Cornille en éperonnant son cheval qui lançait des ruades et se cabrait, pendant que le maître ferme en selle, la tête haute et fière comme s'il eût craint de perdre une seule ligne de sa petite taille, lui tenait la bride courte et serrée, — oui, foi de gentilhomme! vous êtes rose et fraîche comme l'aurore au printemps, aurora aurons auroram sur rosa rosœ qui est la première déclinaison. A la bonne heure, mademoiselle! vous reprenez votre joli teint, les couleurs de l'innocente et fraîche adolescence! Ah!- mademoiselle, comme toutes
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les iilles des environs enragent de vous voir si vermeille' et si jolie!
— C'est bien mal, monsieur, de vous moquer de moi, balbutia Pauline dont l'incarnat devint plus vif. En même temps elle souriait d un air embarrassé.
— Moi ! me moquer de vous, mademoiselle! cria le baron en se frappant la poitrine d'un grand coup de poing, foi de gentilhomme! je me brûlerais plutôt la cervelle! Je ne vous dis pas seulement le quart de ce que je pense, ni la millième partie des éloges que vous méritez!... Aussi vrai, mademoiselle, que ma Belsy, cavale anglaise demisang, va franchir ce fossé.
Et, ramenant en arrière la nerveuse et souple encolure de son cheval, il lui rendit soudain toutes les rênes et l'enleva d'un coud d'éperon.
Pauline, effrayée, poussa un grand cri...
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Le cheval et le cavaliervenaient de franchir le saut du loup.
— N'ayez pas peur, adorable jeune fille, dit le baron de Cornille en rectifiant son équilibre sur la selle ; avec ma Betsy, je sauterais un fossé trois fois plus large.
— Ah! monsieur, comme vous êtes imprudent! répondit Pauline encore tout émue. Vous m'avez fait trembler !
— Ah! ah! ah ! repartit le baron avec de grands éclats de rire, vraiment? vous avez eu peur pour moi! Vous êtes dix millions de fois trop bonne, optima ! parole d'honneur! optissima! Je vous remercie, agimus libi grattas ! Mais foi de gentilhomme, je ne courais pas le moindre risque! Tenez, mademoiselle, voulez-vous que je recommence?
— iSon , non, monsieur, je vous en conjure! interrompit-elle vivement. Ilien nV>t plu> dangereux uuc de franchir 1rs 1<>
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avec un cheval! Il arrive tous les jours des malheurs !
— Bah! bah! mademoiselle, ces malheurs-là n'arrivent qu'aux maladroits, aux
us qui ne savent pas manier un cheval. Mais je n'ai rien à craindre, moi, qui depuis lage de huit ans fréquente les manèges! moi qui ai monté les chevaux les plus fringans de Paris, des chevaux entiers, mademoiselle, des chevaux entiers! Oh! si vous m'aviez vu sur l'Automédon , pur sang , qui Faisait le tour du Çhamp-de-Mars en une minute quinze secondes! Oh ! alors , c'était bien autre chose! Vous seriez morte de peur! A chaque coup d'éperon le scélérat
levait tout debout sur ses pieds de derrière et loin hait quelquefois à la renverse avec son cavalier ! C'est comme cela, mademoiselle, qu'il a tué trois jokevs dans une année.
— Ah! mon Dieu! s'écria Pauline ave<
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uji mouvement d'effroi, et vous avez eu l'imprudence de monter un pareil cheval !
— J'en monterais bien d'autres! reprit fièrement le baron en sautant tout debout sur le dos de son cheval, comme un écuyer du Cirque-Olympique.
— Monsieur, monsieur!... s'il prenait le mors aux dents!...
— Je lui casserais la tête , mademoiselle! J'ai toujours une paire de pistolets chargés dans mes poches. Soyez tranquille ! Credo deum esse sanclum! liber petn! Je ne suis pas M. Robin , moi ! Je monterais un lion ! Oui, oui, corbleu ! et je le monterais à poil encore ! Vous n'avez qu'à m'en délier , mademoiselle! cria-f-il en s 'échauffant , et tonnerre ! je me charge, moi, de seller, de brider un lion de Madagascar, et de franchir avec lui fossés < i barrières!
— Ah! monsieur! mais vous êles d'une
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i< mérité !.... Vous ne songez donc pas que ce serait risquer votre vie !
— Ma vie! eh! parbleu, je l'ai déjà risquée bien souvent! Je ne demande pas mieux que de la risquer encore! Après sept ou huit duels à lepée, au sabre, au pistolet, on peut bien....
— Comment, Monsieur! interrompit vivement Pauline, vous vous êtes battu en duel?...
— Hé! tout le monde s'est battu en duel au moins deux fois dans sa vie!... excepté M. le curé de la paroisse et M. Robin-Mouton.
— Mais c'est bien mal, monsieur, de se battre en duel ! continua Pauline avec un accent de reproche amical. Je ne vous aurais pas cru mauvaise tète! Vous qui semble/ si doux !...
— Que diantre! aussi, mademoiselle, je ne me laisse pas marcher sur le pied ! Je ne Miis pas mauvaise télé, Dieu m'en préserve!
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niais quand les gens me déplaisent , je commence par leur appliquer une paire de soutilets ; et je suis bien sûr que vous feriez la même chose à ma place.
— Oh ! non , monsieur , je vous le jure! car je ne suis pas du tout querelleuse !
— Ni moi non plus , foi de gentilhomme! Je ne chercherais pas dispute à une mouche. Mais vovez-vous, mademoiselle, il y a des circonstances où l'honneur se trouve piqué au vif! Par exemple, mademoiselle, vous êtes au spectacle, au balcon de l'Opéra, je suppose! Vous sortez un instant pour aller voir madame la comtesse une telle dans sa loge , et quand vous revenez au balcon , votre place est prise! « Monsieur , dites-vous très poliment , j'en suis bien fâché, mais vous occupez ma place. JVrafe mis un gant beurre-frais sur la banquet h
il est tombé apparemment. Ayez donc la bonté, l'exfréirie bonté de me rendre ma
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place. M. l 'impertinent vous répond qu'il ne bougera pas, qu'il n'a pas vu de gant. Alors, comme vous pensez, la discussion peu à peu s échauffe; on échange deux ou trois mots piquans, et vous êtes obligé, absolument obligé d'administrer une paire de soufflets au malotru!... et puis, le lendemain matin il faut aller se couper la gorge au Bois de Boulogne , ou s'envoyer du plomb dans la tête. Je vous assure, mademoiselle, foi de gentilhomme ! que je suis doux comme une fille avec les gens qui me plaisent, mais pour les autres, je suis pire qu'un diable ! Et ce Robin, par exemple, ce Itobin-Mouton qui a les ongles noirs et ne met pas de gants, je prévois qu'un beau jour, s'il a le malheur de m'échauffer les oreilles; je lui couperai les siennes! teneo lupnm auribus, Mademoiselle, lenco lupum! — Mon Dieu! vous lui en voulez donc bien, ;i< c pauvre M. Robin! dit Pauline avec
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uu air de compassion malicieuse. Qu'est-ce qu'il vous a donc fait ?
— Rien du tout! et c'est bien heureux pour lui ! répliqua le baron en secouant la tête d'une manière menaçante, car je le cravacherais comme l'Automédon, ce lourdaud, ce manant , ce plat roturier aux mains sales, qui devrait se montrer pour de l'argent dans les foires , comme une bête curieuse !
— Oh! monsieur! monsieur, que vous êtes caustique ! dit Pauline en riant aux éclata , et fort peu scandalisée d'entendre comparer M. Robin à une bête curieuse; car elle éprouvait pour le pauvre receveur une espèce d'antipathie instinctive qu'elle ne pouvait pas définir.
— C'est un cuistre! s'écria le baron en sautant par-dessus la tête de son cheval , sans lâcher la bride.
— Ah! monsieur, toujours des imprudences! VOUS auriez pu vous tuer!
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— Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Cornille , en attachant son cheval à un arbre ; il faut se donner un peu < l'exercice, mademoiselle, pour empêcher la titille de grossir et les vaisseaux de s'engorger. Mais à propos, de quoi parlions-nous donc tout à l'heure? Ah! j'y suis ! loquebamur de M. Robin-Mouton, de ce gros malpropre qui a toujours l'air d'un cuisinier endimanché!
\a le baron marchait en se dandinant à enté de Pauline, qui baissait la tète et n'osait le regarder. De temps à autre , le gentilhomme s'arrêtait tout court pour fouetter l'air avec sa cravache, quand il vovait un paj.illon ou une mouche voler; ou bien il se tusti^eait le bas des jambes, et bondissait comme une hevalrétifqui ne veut pas avancer malgré les coups d'éperons cl de cravache
— Ca monsieur Robin! Dominus Robinu$ , continua-t-il, vous ne nouiez pas, ma-
m:s parasites. iîs
demoiselle , qu'il me prend quelquefois des envies de lui casser le manche de son parapluie vert sur les épaules!
— Si ma tante vous entendait, monsieur! dit Pauline en riant , elle ne vous le pardonnerait pas, car elle aime beaucoup M. Robin.
— Aussi je me contiens devant madame Rougemont, et ce n'est pas sans peine, je vous jure! car le bras me démange quand je vois ce monstre- là vous regarder avec ses yeux de faïence, et se pencher sur vous on parlant, comme pour vous dévorer! Mais ce qui m'exaspère encore davantage, c'est lorsqu'il vous offre sa main calleuse , rouge et sans gant pour vous conduire dans la salle à manger! Oh ! alors, je n'y tiens plus, et j'éprouve une tentation presque irrésistible de lui asséner au beau milieu du museau le plus fameux coup de poing, qu'on ait jamais donné depuis la création du monde l'an six mille et tant!
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— Vous laites très bien de ne pas céder à la tentation, monsieur, répondit Pauline avec un nouvel accès d'hilarité. Ma tante serait dans le cas de vous appeler en duel pour venger son cher M. Robin.
— Soyez tranquille, soyez tranquille, mademoiselle ! Je ne salirai pas mes gants jaune glacé contre les joues mucilagineuses de ce portefaix. Le malheureux n'a jamais touché de sa vie un pistolet ou une épée, et je ne pourrais seulement pas lui offrir salisfaction les armes à la main. Parbleu ! mademoiselle . il faut convenir que vous n'êtes pas dans une société fort divertissante ! Madame Kougemont est une femme des plus respectables ; mais elle n'est pas gaie avec son éternelle partie de piquet...
— Monsieur, je suis heureuse auprès de ma tante, interrompit chaleureusement Pauline; je l'aime de toute mon aine î
— Ça D'empêché pas , mademoiselle
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C'est comme moi , je possède un grand-oncle que je vénère, que je respecte, mais qui m'ennuie à mourir, si j'ose m ex primer ainsi, ut ità dicam !
— Monsieur...
— Eh bien ! si vous voulez , ne parlons plus de madame Kougemont; je dirai, pour vous plaire, qu'elle est très amusante, excessivement gaie! Mais, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis vraiment pas dire la même chose de M. et madame le curé...
— Oh ! monsieur, interrompit Pauline en riant.
— C'est un lapsus linguœ, reprit gravement le baron, je voulais dire M. le curé et madame de Charbois. L'un traîne partout une effroyable odeur de soutane mouillée qui soulève le cœur, l'autre est une vieille radoteuse qui fait toujours de la morale, et se mouche avec an bruit désespérant. Mais