LES ÎWIÏASITES
le plus insupportable , c'est encore M. Robin, avec ses phrases longues d'une aune, et ses fleurs de rhétorique , qui ne sentent pas du tout le jasmin ou la rose , rosa rosœ. Pauvre jeune fille , ô puella /je vous plains, foi de gentilhomme ! car vous devez vous ennuyer comme une morte dans la maison de votre respectable tante. Au moins , si de temps en temps elle donnait des bals!
— On dit que c'est bien amusant, le bal ! ajouta Pauline avec un soupir involontaire.
— Quoi! mademoiselle, est-ce que vous n'y avez jamais été?
— Jamais , monsieur !
— Oh! mais alors vous ne connaissez rien! absolument rien! répliqua vivement le baron. Vous êtes innocente comme un enfant au berceau. Le bal, mais c'est délicieux, c'est enivrant ! c'est magnifique ! Partout des fleurs! des lumières I des diamans! Et puis des femmes ! Oh! des femmes décolle-
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tées, mademoiselle, décolletées !... Mais par. don , c'est encore un lapsus iinguce : Je voulais dire que les femmes ne mettent pas de robe montante pour aller au bal. Ah! mademoiselle , pulchra , pulchrissima virgo ! comme dit Horace, il faut décidément que madame votre tante vous mène à Paris cet hiver. Je me charge, moi, de vous procurer une invitation de bal pour tous les soirs, et je vous ferai danser, gambader, valser? Vous aimez la valse, n'est-ce pas?
— C'est une question à laquelle je ne puis répondre, monsieur, dit Pauline avec un sourire mélancolique, je n'ai jamais valsé, et je ne valserai pas encore cet hiver!.. Je vous jure que je n'ai point le cœur à la danse.
Et sa voix s'altéra tout à coup; une larme vint au bord de ses paupières.
— Mon Dieu! mademoiselle, VOUS pleurez, !
— Ma pauvre mère! continua Pauline en
soupirant. Ali ! d'ici à bien long-temps , monsieur, je ne pourrai songer au plaisir, je vous assure.
— Ah! oui, oui, oui! c'est tout simple! repondit M. de Cornille, en poussant un gros soupir et s'époussetant les jambes avec sa cravache. Vous avez fait là une fameuse perte! Multùm perdidisti ! J'en sais quelque chose , moi ! Quand ma pauvre mère est morte il y a six ans , je suis resté presque tout un hiver sans danser. Il est vrai que j'allais le plus souvent possible au spectacle pour me distraire! Mais que diantre! mademoiselle, on ne peut pas toujours pleurer: il faut se faire une raison, comme dit M. Robin; et dans trois ou quatre mois, il me semble que vous pourrez très bien danser une petite contredanse de temps en temps. .Mais, qu'est-ce que vous avez donc mademoiselle? comme vous paraissez émue!
Pauline venait d'apercevoir au bout de
LKS PAKASlTfcS. e-2J
l'allée la petite Jeannette, qui, à demi-cachée derrière un buisson d'aubépine, la regardait avec une expression de malice diabolique.
— Pardon, monsieur, pardon,... balbutia Pauline en changeant de couleur, je crois avoir entendu la cloche du dîner... Je ne voudrais pas faire attendre...
Et s'enfonçant aussitôt dans une petite allée tournante, elle laissa M. de Cornille, immobile et muet de surprise.
— Ces mijaurées-là sont bien capricieuses ! murmura-t-il en sautant sur le dos de son cheval.
Le soir, madame Kougemont dit à sa nièce d'un ton grave et sévère :
— Pauline, on vous a vu dans le parc avec un jeune homme! Quel était donc ce jeune homme?
Ce disant, elle interrogeait Pauline d'un regard fixe et scrutateur.
La jeune fille ne put s'empêcher de baisser les yeux ; et toute pale elle répondit :
— C'était M. le baron de Cornille.
— Bien ! très bien ! dit sèchement la vieille tante; je voulais voir si vous nie diriez la vérité. 31ais, écoutez-moi, Pauline ; à l'avenir, j e vous défends expressément de causer avec ce jeune homme, en mon absence. Vous avez l'ait, mademoiselle , une chose fort inconvenante, et qui montre que vous n'avez pas été bien élevée !
Une nouvelle attaque de goutte, assez violente, retint madame Rougemont plusieurs jours dans sa chaise longue; et M. Robin, M. le curé et madame de Charbois redoublèrent d'assiduités et de cajoleries. Le révérend père, qui avait quelques notions de médecine, comprenait fort bien que l'existence de madame Rougemont ne pouvait traîner
long-temps encore : « Patience! disait-il à sa vieille compagne, je l'attends à l'extrêmeonclion pour lui dire trois ou quatre mots en notre faveur. » M. Robin, lui, n'enfermait pas dans les replis de son cœur de si orgueilleuses espérances, d'aussi hautes prétentions que le porte-soutane; il voulait tout simplement se ménager un petit coin dans le testament de la vieille et manger de bons dîners en altendant.Quant à M. Montalbert, malgré ses quatre-vingt-dixsept ans passés, il regardait comme devant lui revenir tôt ou tard la fortune de M. et madame Kougemonl; très sérieusement il se croyait immortel. Mais de son côté, madame lîougemont dévorait déjà en idée les grands biens du centenaire qu'elle accablait de caresses et de prévenances. Au milieu de tout oe conflit d'intérêts divers qui se croisaient l'un l'autre et s'enchevêtraient sourdement, !<■ vieux Thibaut, qui espérai
avoir la plus grosse part dans le gâteau, était le seul peut-être qui ne désirât point la mort de sa maîtresse.
Enfin la santé de madame Rougemont se rétablit un peu , et les parties de piquet recommencèrent de plus belle. Le baron de Cornille était fort assidu auprès de la vieille tante qui n'avait plus la moindre prévention contre lui; elle trouvait seulement qu'il parlait trop et mesurait bien peu ses expressions , qui n'étaient pas toujours parfaitement chastes et de bonne compagnie. Toutes les extravagances et les fanfaronnades du baron enchantaient Pauline , qui, n'ayant jamais vu le inonde, prenait ce flux de paroles oiseuses et ces manières bruyantes et dégagées pour le suprême bon ton de la haute société parisienne. D'ailleurs, quand bien même elle eût remarqué les ridicules de ce jeune fat, une jolie figure à moustaches noires et luisantes* une mise
ûù* l.LS PARAsill.s.
toujours élégante et distinguée, en fallait-il davantage aux yeux d'une jeune personne simple et naïve pour compenser quelques légers défauts, et tourner une faible tête de quinze ou seize ans !
M. Robin , qui trouvait Pauline fort à son goût et qui se promettait bien de faire tout son possible pour l'épouser, tâchait de nuire au baron de Cornille dans l'esprit de la vieille tante; et malgré sa lourde épaisseur physique et morale, il ne manquait pas au besoin d'une certaine adresse hypocrite et plate qui souvent portait coup. Cette espèce de rustre connaissait à fond le caractère bizarre et presque insaisissable de madame Ilougemont; il flattait servilement toutes les idées, tous les caprices de la vieille dévote, dont il partageait, du moins en apparence, les préjugés étroits et mesquins. L'horreur du baron de Cornille pour M. Robin deven.it <l( jour en jour plus
forte : il ne pouvait plus adresser une parole à mademoiselle Ermann sans avoir pour auditeur l'insupportable fonctionnaire qui venait s'installer chaque soir à côté de Pauline, et l'écrasait du poids de ses métaphores louangeuses. Quelquefois M. Robin , pour humilier la profonde ignorance du baron, tâchait de l'embarrasser dans une foule de questions insidieuses sur l'histoire et la géographie, mais le gentilhomme, conservant un aplomb imperturbable lui jetait à la tête pour toute réponse une poignée de mots latins, horriblement défigurés, ou des lambeaux de Virgile et d'Ovide, des éclats d'hémistiches brisés, rompus, tordus, qui pouvaient comme une i^rèle de balles et de boulets. Dans cette mitraille de barbarismes, de solécismes et d'anachroiiismes,il brouillait tous les noms, tous les pays, tous les temps, confondait Horace et Boileau, Homère et Virgile, Annibal et l<* chevalier
Bayard,la bataille de Marengo et celle de Marathon. Il ne voulait jamais convenir de ses bévues, au contraire, il les soutenait avec plus de force, d'insolence et d'opiniâtreté; et grâce à la chaleureuse volubilité de son langage , à l'impudence extraordinaire de ses assertions , il finissait par foudroyer la pesante phraséologie de M. Robin, que Pauline considérait toujours comme battu. Plusieurs fois le baron fut au moment de faire à Pauline une véritable déclaration d'amour; mais n'osant encore demander la jeune fille en mariage à madame Rougemont de peur d'essuyer un relus, il préféra ne rien brusquer dans une affaire si importante, afin d'agir à coup sûr, dès que l'occasion lui semblerait favorable. D'ailleurs il n'était pas fâché d'attendre encore un ou deux ans avant de se marier; sa liberté déjeune homme lui paraissait une bonne chose qu'il fallait faire durer le plus longtemps possible,
LES 1»AKAS1TES. 3 7,7
comme le plaisir : néanmoins, sans être éperdûment amoureux de Pauline, un certain charme le retenait auprès d'elle; et bien que ses amis le rappelassent de toutes leurs forces, il ne pouvait se résoudre à quitter la campagne pour retourner à Paris, où les bruyans plaisirs de l'hiver ramenaient le beau monde en foule. Chaque jour il recevait lettre sur lettre, plus pressantes les unes que les autres; et, flottant dans une irrésolution continuelle, il différait toujours son départ. Parmi toutes ces lettres, voici la seule qu'il eut la patience de lire jusqu'au bout, car elle était de son meilleur ami, Gustave de Frémeuil, gentilhomme et libertin comme lui :
« Que diantre! mon cher Alexandre;
« tu t'oublies ! que fais-tu donc dans le
respectable château de tes ancêtres?...
« au milieu des hiboux et des chauve- « souris! foi de gentilhomme, tu vas te « couvrir d'un ridicule ineffaçable ! Songe « que maintenant Paris est superbe ! c'est « un bruit d'équipage à ne plus s'entendre ! « Et puis les chevaux anglais, les jolies fem- « mes, les pièces nouvelles! Viens donc, « viens donc! Ah! mon pauvre Alexandre , « tu baisses d'une manière affreuse ! Il est « impossible de s'encroûter davantage! Je « te le demande un peu, est-ce qu'un homme « de bonne compagnie doit moisir encore « au milieu des champs et des feuilles morc tes, quand les Bouffes ont déjà donné huit € représentations! Mon cher, figure-toi « que madame Pasta est magnifique, est « sublime ! Mais à quoi bon te parler de ma- « dame Pasta et de tous les rossignols d'I- « talic!... loi qui chantes faux comme un co- « saque, et n'es guère plus musicien qu'un " agfpt <!«' change!
<r Je te dirai donc, mon cher, pour t'en- « gager à prendre bien vite la poste, que ta « brune andalouse, ta Gamilla, est revenue « la semaine passée d'Angleterre, plus « belle et plus resplendissante que jamais! « Elle a fait à Londres de magnifiques afc faires, et ramène en laisse un petit chien « griffon tout blanc, avec un gros milord « tout rouge! Le dernier vaut son pesant «. d'or; il n'a guère, à ce que l'on prétend, « que six ou sept mille livres sterling de <r rentes, c'est fort gentil ! Je t'avertis , ô le « plus aimable des barons, que la sirène an- « dalouse est, comme toujours , enveloppée * d'un nuage d'encens ! on tombe en foule « à ses genoux, et si tu n'arrives pas à vol « d'oiseau, je connais un certain gaillard <t qui va faire ton intérim, et que tu ne pour- « ras plus déloger. Je n'aurais pas cru, vrai- « ment, Cainilla si bonne lille! elle esl tou- "• jours folle de toi, malgré ta félonie et ton
« ingratitude : elle veut bien te donner en- « eore huit jours de grâce, après lesquels, « si tu ne viens pas implorer ton pardon à « ses pieds , elle disposera de son cœur ! elle « a dit son cœur !
t Mais Cainilla n'est point la seule, je te « jure, qui soit dans les meilleures disposi- « tions à ton égard ! Il y en a vingt autres , « moins brunes, mais tout aussi appétis- « santés, qui parlent de toi. Et nos amis, « cruel baron! nos bons, nos fidèles amis! « ils tendent vers toi leurs mains supplian- « tes, ils t'implorent ! tu leurs manques « horriblement ! Sans toi, volage, il n'y a « pas d'orgie possible! c'est absolument < comme un dîner sans vin de Champagne. « Mais à propos d'orgies, ô délicieux baron, « tu sais lY[>ou\antable et magnifique sa- « lurnah* que nous avons ruminée, médi-
t«'»', combinée tous les deux, une certaine « nuit en bavant du punch : eh bien! notre
t plan vient d être adopté, mon cher, à l'u-
« nanimité! on le trouve sublime et pour
« l'exécuter, on n'attend plus que toi !
« Voilà ce que nous avons décidé : nous
« serons quinze, pas plusl tous de bons
« garçons, de bons vivans! à trois cents
« francs par tête, sans compter les hors-
« d'œuvre et les caprices du moment. Nous
« avons déjà retenu trois naïades, deux si-
« rênes, cinq amadryades, cinq autres di-
« vinités de fantaisie, toutes charmantes et
« de fort bonne maison. Chacun de nous,
c comme tu vois, aura sa déesse pour le
< servir à table, ce qui est vraiment très « commode et d'excellente compagnie : on « n'en faisait pas d'autre sous la Régence!
« Tous nos amis sont revenus de leurs « terres avec de belles économies ; nous aui rons de quoi nous amuser comme <l( s
< bienheureux cet hiver, si toutefois, mon c cher baron, tu n'as pas éparpillé ton ar-
T. I. ifi
Hî LES PARASITES.
* gent à droite et à gauche, dans les mains « rouges des griseiles campagnardes, que « tu paies généralement vingt fois plus « qu'elles ne valent. Garde-toi bien par a exemple d'offrir encore douze louis à la « plus belle fille du village, comme je t'ai « vu faire l'an dernier. Elle pourrait fort « bien maintenant te prendre au mot! lu « es ma foi, très heureux qu'elle t'ait donné « une paire de soufflets. Ces gaillardes-là ne « sontpas touslesjourssi vertueuses! Viens, « cher ami , nous soupirons tous après toi ! c P.-S. J'oubliais de te dire que j'ai ga- « gné hier deux mille francs à Frascali. « Diable m'emporte ! je commence à croire « tout de bon qu'il y a vraiment des calculs « arithmétiques pour bien jouer à la rou- « lette! Je te ferai part de mes découvertes... « mais viens, viens, viens ! »
Le baron de Cornille fut au moment de
retenir une place dans la malle-poste, pour le soir même, afin de s'épargner la peine de répondre à son ami ; car il ne connaissait pas de plus affreux supplice que l'obligation d'écrire une lettre : mais, réfléchissant qu'il n'était pas encore assez maître du cœur impressionnable et mobile de Pauline, pour risquer une absence pendant laquelle M. Robin ne manquerait pas de faire jouer toutes ses batteries, il jugea sage et politique de ne pas lever le siège et d'attendre un résultat définitif. Il prit donc une plume, en baillant, une plume à peine fendue et qui ne marquait pas; puis, après l'avoir taillée tant bien que mal avec une lame de poignard, car il ne trouvait plus son canif, un coude appuvé nonchalamment sur la table, la tête dans sa main, il se mit à écrire cinq ou six pages, toutes noires de pâtés d'encre et presque indéchiffrables. Les voici :
t Chevalier, tu m'en écris bien long!
I i i LIS PAR AMIES.
c Pour la peine, je vais le répondre, et « c'est une fameuse preuve d'amitié que je « te donne là, car vois-tu, mon cher , vingt a cinq lieues au grand galop ne me fatiguent « pas tant que vingt-cinq lignes d'écriture! « Et puis, décidément, nous autres, gen- « tilshommes, ce n'est pas notre métier,
< la plume ! A propos , la mienne est dé- « testa ble, elle bave, elle crache, absolu- « ment comme une vieille femme! te sou- « viens-tu qu'en pension, c'est toujours toi « qui me taillais mes plumes? Bon ! encore a un paie ! Attends, attends un peu que je a la fende, et je reprends notre conversait tion. Chevalier, je commence par te dire « que je ne courtise pas du tout les griset- <r tes de village : nous visons beaucoup « plus haut pour le moment! Mais, patienc ce , tu sauras la fin tout à l'heure.
« Parbleu ! mon cher ami , tu crois donc
< que c'est pour m'amuser que je restr
LES PAlVVSi 1 iv. ->4r,
« dans mes terres! Non, pas le moins du « monde! et dix heures à peu près sur « douze je m'ennuie presque autant qu'un <r mort. Lanuit, oh! la nuit, je ne rêve que « Frascati, Rocher de Cancale, jeu, bom- « bance, orgie de toute espèce! Mais le « diable, c'est qu'il faut que je mette i c< présent de l'eau dans mon vin ! car je « baisse comme tu dis, oh ! je baisse ! L'es- « tomac me tiraille d'une manière atroce . « les poumons ne battent plus que d'une « aile , et la bourse, Chevalier, ah! la bourt se est encore plus malade ! J ai déjà « fait une furieuse brèche au capital , et le « trou menace de s'élargir terriblement. Je « suis un farceur, un mauvais sujet oomme « vous; mais .ouïes les farces du monde ne « m'empêchent pas de savoir compter, ti- « meo Danaosl C'est-à-dire je crains de « faire des bêtises et je n'ai pas envie de me « ruiner. Je parierais dix mille francscontre
il» LES PARASITES.
« vin^t-einq louis que je ne ferai pas de
« vieux os, mais que diantre ! j'ai 1res pro-
c bablemenl encore huit ou dix ans dans
« le ventre , et jusqu'au dernier moment
« je veux boire du Champagne et du Laf-
« fitte! Tout de bon, il faut que je tache
< de me faire un peu sage; j'ai dans la tête
« un eei tain plan de réforme!.. .Par exem-
« pie , je renonce au creps , c'est une in-
« vention diabolique ! Décidément la rou-
« Jette vaut mieux. Ah! mon brave cheva-
« lier, j'aime à jouer un jeu d'enfer, à jeter
« l'or à pleines mains sur le tapis, mais je
t suis vraiment trop malheureux! Chaque
« soir , brascati m'arrache un lambeau de
t moi-même! timco Danaos ! Eh bien!
c mon cher , tu ne sais pas? je mitonne un
« mariage! Tu vas lire! C'est drôle, mais
« c'est pourtant vrai, .le parie que tu no
« peux guère t"ima^iner Alexandre, baron
« de Cormlle, avec une femme sous le
« bras ! une femme légitime, bien entendu ! « Oui , chevalier , je suis maintenant « comme Achille aux 'pieds d'Omphale;je « file, mon ami, je file! La beauté, la « vertu, l'innocence m'enchaînent à leurs « genoux! C'est que, vois-tu, chevalier, t à tout prendre, une jeune et fraîche per- « sonne de seize ans, à l'Ame vierge et pu- « dibonde , qui rougit et baisse les yeux au « moindre mot un peu leste, une jolie petite « mignonne de la sorte a bien son mérite « et vaut certainement toutes les brunes et « blondes odalisques du la rue du Helder , « sans Blâme en excepter mon andalouse a t tout crin, la superbe Camilla ! Cependant c ne t'avise pas de lui faire cette confidence! « Diable! diable, ménage - moi un port « dans la tempête : que je sache ou rentrer « mes vaisseaux, œquorcas navis jactatn « per undas ; et puis la gaillarde est vraiment « terrible, quand elle se fâche Alors
« ce n'est plus une femme , c'est une lionne < de Russie. — Timeo Danaos !
« iMais je bavarde-là comme une vieille t femme î Foi de gentilhomme, n'est-ce pas « singulier? maintenant que ma plume est « bien fendue, j'écrirais jusqu'à demain « malin sans me fatiguer : ce qui me coûte « dans une lettre, ce n'est guère que la pre- « mière page , les autres vont toutes seules. « Je te disais donc que je rumine un ma» « riage : voilà mon plan, mon projet, ma <r tactique. Figure-toi d'abord que je suis a au mieux avec madame Ilougemont ; M. « le curé commence à trouver que je suis « fort aimable.... Mais diantre ! je te parle « de madame Rougemont, et tu ne la con- « nais, je présume, ni d'Eve ni d'Adam î « Tu sauras, mon cher, que parmi les hit boux, les chauve-souris et les corbeaux « dont tu me partes* il y en a quatre plus « ravissans les uns que les autres, et que je
LES PARASITES. i i 9
« nommerai M. et madame Rougemont, M.
« le curé et madame de Charbois , ou plu- « tôt, par abréviation, monsieur et madame c le curé, car ils logent ensemble, ils man- « gent ensemble , ils sont inséparables, ils « ne font qu'un!... Mais je commence par « le personnage important, par madame « Rougemont. Pour une vieille femme , sè- « che, bête, acariâtre, bigote, elle est exces- « sivement aimable , c'est une espèce d'Eu- < cologe en chair et en os. Cette vieille est la « femme d'un vieux, d'un brave homme « qui pêche des carpes et des truites depuis i le 1er janvier jusqu'au 51 décembre; exa cellente ganache , honnête perruque, qui « a du sang de mouton dans les veines, et « que madame Rougemont met au pain sec « et fouette de temps en temps, je parie.
« Cette vieille bique-là peut avoir vingtc cinq ou trente mille livres de rente; sa « maison est belle, sa table fort bien .servie.
« Elle n'a pas d'enfant , rien qu'une nièce, « mais une jolie petite nièce, rose, gaie, « rieuse, qui ni aime déjà passionnément. « Mais j'ai des procédés , de la délicatesse, t et je ne veux pas abuser de l'innocence! « Pourtant je suis presque amoureux, et t je me sens capable d'aimer à la folie, dès * que cette vieille magicienne m'offrira sa « nièce avec une légère dot de trois cents « mille francs, et même un peu moins... je « prends encore , pourvu que la tante s'ent gage à mourir avant dix ans, pour nous « laisser toute sa fortune. Mais voilà juste- « ment le hic ! hic, hœc, hoc, le grand point! « la difliculté? Cette vieille guenuche a « toujours sa maison pleine de pique- « assiettes, de flaire-cuisines, qui mangent « comme cent mille hommes et qui ne fec raient qu'une bouchée des trente mille « livres de rentes. Ces gens-là viennent « faire tous les soirs la partie de piquet
c chez madame Ilougemont; ils y dînent « trois lois par semaines , ils la cajolent , et « n'attendent, pour se jeter sur le testac ment , comme des loups affamés , que le c dernier hoquet de la vieille. Je t'assure « que Al. et madame le curé sont de fiers « matois, de vrais renards, pour l'astuce « comme pour l'odeur : par les temps de « pluie surtout, la soutane de M. le curé « dégage un fumet pestilentiel on suivrait le « saint homme à la piste. Mais j'oubliais de « mentionner ML Robin, véritable homme « sauvage, ou plutôt singe habillé dont le « collet gras fait horreur ; il a des pieds « d'éléphant, un gros parapluie vert eu « guise de badine, des souliers à clous, et « des ongles noirs comme les griffes du a diable. Eh bien ! lu ne croirais pas, che- « valier, que ce monstre-là est mon rival et « qu'il fait la cour à mademoiselle Pauline t (à propos elle se nomme Pauline). Tu
2o-2 LES PARASITES.
« sens bien qu'il a presque autant de chance vf pour plaire, qu'une araignée; la petite « recule sa chaise avec dégoût, chaque « fois qu'il s'en approche; mais le cuistre «i est dans les bonnes grâces de la tante « qui pourrait bien lui donner un coup « d'épaule!... Ah! si j'en étais sûr, je lui « donnerais toujours en attendant vingt- « cinq coups de pied au derrière pour le « rappeler à Tordre ! Je le forcerais bien à t se battre , je le tuerais ! Mais ce Robin-là « n'est qu'un Robin -Mouton, un cuistre « qu'on bàtonne et qui fait le gros dos, « voilà tout!
« Tu vois , chevalier , que je suis là dans « une ménagerie d'animaux fort peu diver- « tissans ; et tu penses bien que si je n'avais « pas l'espoir qui me fait patienter , il y a « beau temps que je les aurais envoyés à « tous les diables pour vous aller rejoindre « à Paris, dans la capitale du monde civi-
« lise. Par bonheur j'ai dans ma manche un <r drôle de corps qui peut m être fort utile : « c'est un vieux roué de quatre-vingt-dix- € huit ans, une espèce de Mathusalem qui « s'imagine très sérieusement qu'il vivra « usquè ad vitam œternam. Cet original-là « veut hériter de tout le monde , des jeu- « nés comme des vieux , de moi enfin ! Il a « pourtant près de quarante milles livres « de rentes. Le vieux fou va crever d'un < jour à l'autre et toute sa fortune passera « très probablement à son cousin M. Rou- « gemont qui n'est pas trop solide non plus. « Une fois l'oncle et la tante dans le trou, « Pauline demeure seule héritière ! et puis « je me vois à la tète de soixante ou quatre- « vingt mille livres de rente ! Alors, alors, c quelles bombances ! quels torrents d'ex- « ces! J'aurai dix chevaux dans mesécu- « ries, ou plutôt dans mes haras! et quelles € orgies nous ferons, chevalier! Du matin
« au soir et du soir au matin des lleuves de « Champagne et de Sautcrnc couleront « chez moi pour mes amis les bous enians! « Mais, chevalier , il faut bien mener ma « barque , je t'assure ! il faut que je dé- « ploie une adresse vraiment diplomati- « que, afin de ne pas effaroucher la lante, « qui, pour une vieille rosse poussive, est « encore terriblement ombrageuse et revê- » che. C'est un vrai fagot depines; on ne « sait jamais par quel bout la prendre. Je « n'ose pas lui faire encore d'ouverture, « car elle est si bizarre et si quinteuse a qu'elle pourrait fort bien me répondre € non avec sa petite voix sèche;et quand une « fois elle a dit non, je sais qu'on a grand' - « peine à lui faire dire ou?. 11 faut que je « tache de minsinuer encore mieux dans c ses bonnes grâces; trop de précipitation « fourrait tout faire manquer. Mon sca- ^ pulaire a déjà produit le meilleur effet !
t Elle aime tant l'odeur de sacristie ! Si j'o- « sais, foi de gentilhomme, je porterais « chasuble et tonsure pour achever plus « promptement la conquête de cette vieille « fée Carabosse. Ah! chevalier, porte un « scapulaire, je te le conseille! c'est un pal- « liatif qui fait pardonner bien des fredaia nés : d'ailleurs ils deviennent fnri à la « mode; cela ne gène pas le moins du mon- « de , et peut servir beaucoup dans l'oera- « sion.
t Cependant, chevalier, avertis les bons « enfans que je ne tarderai pas à venir leur a donner ma bénédiction. Dés que mes af- « faires seront en bon train, pardieu ! je c prends la poste et je vole dans vos bras!.. « et puis, mes braves, je vous délie à tous « les excès possibles, femmes , chevaux , « Champagne, etc.
« Mais en voilà , j'espère , diablement « lon^ pour un gaillard qui n'écrit pas
2 5t> LES PARASITES.
« trente lignes dans son année! Aussi, je « tombe de fatigue et je vais faire trois ou c quatre lieues au grand galop , pour me « dégourdir un peu les jambes.
« Dis à Camilla, que c'est une bonne a fille, et que je lui suis très fidèle , fidelis « fidelior, passiïjîdelicissimus.
« Pour le coup , j'ai fini ! teneo lupum aua ribas. »
Tuus amicus Alexander