‹ Les parasitesChapitre 7 sur 9 · BARON DE CORNILLE · texte numérisé non relu

BARON DE CORNILLE

Une quinzaine de jours après, le gentilhomme courait en malle-poste sur la route de Paris.

ZIT

Comme le baron n'avait pas la moindre envie de passer tout l'hiver dans son vieux manoir, où le vent souillait terriblement par les portes disjointes et les fenêtres mal closes , il s'était décidé à faire sa demande en mariage; mais au seul mot de mariage, la vieille tante avait pris un air grave et sévère qui ne présageait rien de bon.

2 A S LES PARÀS1TKS.

— Qand ma nièce aura ses vingt-et-un ans accomplis , monsieur le baron , je pourrai songer à la marier, mais pas un jour avant cette époque.

Voilà ce qu'elle avait répondu ; et le baron , qui n'était pas d'humeur à s'enterrer tout vif dans sa maison de campagne, pour l'amour d'une jeune fille , à laquelle il ne pouvait prétendre que dans cinq ou six ans, partit le lendemain même avec toutes ses économies, pour aller rejoindre ses compagnons de libertinage.

Pauline fut très affligée de ce départ, et sa vie monptone devint plus triste encore: pas la moindre distraction, toujours les longues et insupportables visites de trois personnages qui semblaient avoir pris racine dans la maison. Du malin au soir il fallait que la pauvre fille demeurât comme enchaînée auprès de sa tante; assise , quand madame Rougemont voulait

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être assise, — debout et marchant par la pluie ou la grande chaleur, lorsqu'il prenait fantaisie à la vieille capricieuse de faire une promenade ou d'aller à l'église. Pauline commençait à connaître l'ennui , ce lent et cruel poison qui dessèche le cœur et glace le cerveau. Elle, si amoureuse autrefois de lecture, elle l'avait prise en dégoût, à force de lire et relire tout haut de stupides volumes jésuitiques en mauvais français.

Et les jours, les mois s'écoulaient sans apporter le moindre changement, le moindre plaisir dans l'uniformité de son existence : elle n'osait plus ouvrir le piano , et n'essayait qu'en tremblant sa voix fraîche et mélodieuse, lorsque madame Rougemont ne pouvait l'entendre.

Chaque fois qu'elle pensait a sa pauvre mère, les larmes coulaient par torrens de sis veux. Autrefois pourtant sa vie n «iai( pas ru he en plaisirs! ses jours »!<• sortie*

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la jeune pensionnaire restait à lire auprès de si mère qui travaillait à l'aiguille tout en récoulant: ou bien ellesallaient faire ensemble un tour de promenade aux Tuileries, au Jardin des Plantes, sur les boulevards, el Pauline revenait toujours contente et le cœur gai; ses joues étaient plus fraîches, son œil plus vif, et sa brillante imagination se colorait sans cesse de tout ce qu'elle voyait dans ses promenades. Et puis elle ne lisait que des ouvrages , chefs-d'œuvre de si vie et de pensée, qui développaient son intelligence d'une manière merveilleuse : c'étaient les tragédies de Racine et de Corneille, les comédies de Molière, enfin toute cette grande littérature du grand siècle, qu'il faut lire et méditer continuellement.

Pauline eut pourtant quelques jours de distraction et de bonheur. Elle fit la connaissance d'une jeune personne de son âge, qui demeurait dans les environs. Celte jeune

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personne fort bien élevée et parfaitement belle se nommait Elisa : ses parens Tidolàtraient. Les deux jeunes filles ne tardèrent pas à se lier d'une amitié profonde et sympathique; et chose étrange! madame Rougemont, qui se plaisait généralement à contrarier presque tous les penchans de sa nièce, permit à Pauline d'aller de temps à autre arec Mariane rendre visite à la jolie voisine. Elisa venait aussi fort souvent voir se chère compagne, et toute la journée s'écoulait en causeries charmantes , pleines de gaîté, de candeur et d'esprit. Enfin , au bout d'un mois, on les nommait dans le pays les deux inséparables.

Mais, hélas ! cette union si douce ne lut pas de longue durée! car les plus belJ< $ choses ont le pire destin , comme dit notre vieux Malherbes. Élisa devait se mai icitrès prochainement, bien que fort jeune encore et d'une coroplexion frêle et délicate.

tftfl I.KS PARASITES.

Sa mère, ivre de joie et d'espérance, préparait déjà le trousseau et brodait le voile de mariage , quand la pauvre fille tomba toulà-coup malade et se coucha pour ne plus se relever.

Quelle douleur affreuse pour sa chère Pauline! Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, et plongée dans une tristesse morne et profonde elle faisait mal à voir. Car elle n'ignorait pas que ce lit de souffrance où gisait l'infortunée devait être son lit de mort. C'était une phthisie pulmonaire, dont la malheureuse Élisa portait le germe dès sa plus tendre enfance, et qui s'était développée tout à coup avec une effrayante rapidité. On s'attendait d'un moment à l'autre à la voir mourir.

La consternation régnait dans tout le pays, car Élisa était généralement aimée. Chaque jour, toutes les jeunes filles du village e( des environs venaient demander àe

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ses nouvelles avec le plus vil intérêt; l'église était pleine de bons paysans qui priaient pour elle. M. llougemont poussait de gros soupirs , en songeant à sa pauvre petite voisine; Madame Rougeinont elle-même ne pouvait se défendre d'une certaine émotion pénible et douloureuse, lorsqu'on parlait d'Élisa. Le vieux cousin Montalbcrl était le seul qui ne laissât pas échapper le moindre soupir, quand la conversation tombait sur l'infortunée jeune fille. Au contraire, il se frottait les mains avec un étrange sourire qui faisait grimacer hideusement son visage , plein de rides et de plis.

— lié! bel disait-il, on a beau être jeune! ce n'est pas une raison , pour ne point descendre la garde, tout comme les vieux! Au contraire même, tant qu'on n'a pas soixante, dix ans on a beaucoup moins de chances de vie! Le tempérament n'est pas encore iormé; l'estomac, la poitrine, !<' ïoie . la raie,

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n'ont pas encore pris l'habitude de fonctionner régulièrement : un rien les détraque. Il n'y a que les vieilles montres qui ne se dérangent pas ! Allons, allons, pourvu qu'il fasse beau le jour de l'enterrement , c'est tout ce que je demande !

Quand il parlait de la sorte, madame Rougemont se mordait les lèvres pour ne point se fâcher; M. Rougemont faisait entendre un léger claquement de langue en signe de mécontentement; M. le curé souriait d'un air sardonique , et Pauline baissait la tête pour cacher ses larmes.

M. Monialbert ne croyait pourtant pas affliger Pauline ; il disait tout cela naturellement , sans aucune affectation d'égoïsme ou d'insensibilité: c'était son cœur de pierre qu'il mettait a nu. Peut-être s'il avait cru faire autant de peine à Pauline, aurait-il parlé moins impitoyablement d'une malheureuse jeune fille à l'agonie, car il aimait

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Pauline, il l'aimait aussi tendrement qu'il était capable d'aimer! Pauline était pour lui pleine de soins , de respects et d'égards ; et le vieux , dans ses momens de bonne humeur, s'oubliait parfois jusqu adiré qu'il lui ferait un jour du bien.

Élisa était au plus mal ; et, comme celte lente et douloureuse agonie semblait devoir se prolonger plusieurs jours encore , madame Rougemont, dont la tristesse et la compassion étaient presque usées, et qui n'aimait pas à se gêner pour les autres, entra dans la sacristie après la messe pour inviter à dîner madame de Charbois et le Pasteur.

C'était un dimanche. Le receveur de l'Enregistrement avait eu soinde venir, suivant sa coutume, une heure avant qu'on ne se mît à table; puis, après avoir prodigué à la maîtresse de la maison les plus grossières flatteries, entremêlées do fleurs <!<•

rhétorique, debout, la main droite appuyée sur le manche de son parapluie, et la gauche sur le marbre de la cheminée, il avait l'air d'examiner curieusement l'Apollon en cuivre doré de la pendule; et plein d'espoir et de crainte , le cœur battant à coups pressés dans la poitrine, il attendait que madame Rougemont lui fît sa demande habituelle. « Où dînez-vous aujourd'hui, M. Robin ? t> pour répondre : « Nulle part , madame! »

Enfin, la bienheureuse question résonna mélodieusement aux oreilles de M. Robin , dont les entrailles à jeun commençaient à se plaindre ; mais Thibaut devint pourpre , et ses gros yeux lancèrent des flammes, quand sa maîtresse lui dit de mettre le couvert de M. Robin. Il ne fit aucune réponse , et ses deux lèvres s'allongèrent de trois pouces en avant; mais quand madame lîougemontfot sortie delà salle-à-manger, alors

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le vieux Caleb délia sa langue trop longtemps captive , et des torrens d'injures tombèrent sur M. Robin qu'il chargea de malédictions.

— C'est boni c'est bon ! murmurait-il en mettant le couvert du receveur avec des mouvemens si brusques, si furieux, qu'il brisa le verre en le posant sur la table. Puis sa colère et ses blasphèmes redoublèrent.

— C'est bon! c'est bon! reprit-il en secouant la tète , c'est bon ! nous allons voir ! tu me le paieras , vieux pique-assiette !

La petite Jeannette semblait presque aussi courroucée que son père ; et tous les gestes menaçans de Thibaut, toutes ses paroles, tous ses grondemens sourds, elle les répétait fidèlement, comme un miroir, comme un écho.

— Jeannette! dit le prie dune voix rauque et profonde qui ressemblait à l'aboie-

ment d'un bouledogue, va chercher le pain dur à la cuisine , — il est dans le tiroir de la table.

Il n'eut pas besoin de le dire une seconde fois : Jeannette courut toute joyeuse à la cuisine ; elle avait compris l'intention cruelle de son père.

Cependant la cloche sonna bientôt pour le dîner. M. le curé s'empressa d'offrir le bras à la maîtresse du logis; M. Robin s'avança galamment vers Pauline en lui présentant sa main rouge et moite ; mais l'amphytrion femelle se retourna brusquement vers M. Robin en lui faisant signe d'un air impérieux de garder sa main et ses politesses pour madame de Charbois, qui restait comme oubliée dans un coin du salon et se mordait les lèvres de dépit.

Le receveur de l'Enregistrement sentit couler une sueur froide de tous ses meni- !>res, (-1 , saluant madame do Charbois

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d'une manière prétentieuse el gauche , il arrondit son bras et l'offrit à la vieille délaissée qui l'accepta d'un air maussade et dédaigneux : Pauline demeura seule derrière tout le monde. M. Rougemont qui se faisait presque toujoursattendreauxheures des repas, n'était point encore descendu de sa chambre ; il achevait de s'habiller.

Au moment où l'on entrait dans la salle-àmanger , le bruit d'une voiture se lit entendre à la grille. C'était l'équipage de M. Monlalbert.

— Bon! encore un ! bourdonna Thibaut, prévoyant qu'il aurait à mettre un couvert de supplément. En effet le centenaire parut dans la salle à manger , le sourire sur les lèvres et se frottant les mains.

Thibaut lit une moue hideuse.

— Ah! mon cher cousin! dit madame Rougemont en allant à sa rencontre avec empressement, vous êtes vraiment bien ai-

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niable ! à la bonne heure vous venez dîner avec nous!

— Eh! certainement, cousine! répondit le centenaire , la figure toute rayonnante. Et, prenant le bras de madame Rouge mont, il se dirigea vers la table.

— Hé! hé! hé! dit-il en riant, M. le curé! madame de Charbois et l'éloquent M. Robin! à merveille ! Parbleu ! cousine, je ne savais pas trouver aujourd'hui chez vous si nombreuse et si aimable compagnie !

— Vite ! un couvert, Thibaut! dit madame Rnugcmonlà voix basse. Là, près du mien, vite, vite !

— Ouh! ouh! grommela Thibaut en allant prendre un couvert dans le buffet , c'est ennuyeux ça , à la fia ! Ouh ! ouh ! faut déranger maintenant toute ma table! Fallait dire ça plus lot! j'aurais mis la rallonge !

Mais il grognait uniquement pour sa propre satisfai lion; il savait très bien qu'on ne

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pouvait l'entendre. Enfin le vieillard s'installa dans un bon fauteuil rembourré que madame Rougemont venait de placer ellemême près de sa chaise.

— Bonjour! bonjour, petite, dit M.

Montalbert en se tournant vers Pauline qui paraissait fort triste. Allons, viens m'einbrasser , mon ange.

Pauline se leva pour embrasser le vieillard, qui lui donna deux baisers et une petite lape sur chaque joue, et lui dit en riant par secousses :

— Eh ! ma bichette, comme tu es sérieuse! on dirait que tu as pleuré? Qu'as-tu donc? J'espère bien que tu n'as pas mal à l'eslomac?

— Non, monsieur, répondit-elle d'une voix altérée, je me porte bien! Plût à Dieu que j'en pusse dire autant de tout le monde !

— Eh! eh! dit le vieux d'un air surprix je ne suis point malade, moi! je me porte

au contraire comme un charme! Va, tu peux être tranquille , ma petite , je vivrai plus long-temps que toi.

M. le curé lit une espèce de grimace goguenarde qui pouvait se traduire à peu près de la sorte : nous verrons ça , mon vieux !

On servit le potage. M. le curé en mangea trois assiettes pleines avec une avidité gloutonne.

— Il est excellent, Thibaut , votre potage, dit-il en balayant ses lèvres avec le bout de sa langue. Vous en ferez compliment de ma part à votre femme. Elle réussit très bien dans les purées aux croûtons, votre femme.

Les paroles élogieuses du pasteur firent naître un sourire de satisfaction sur la figure sombre du vieux domestique. 11 avait un faible pour M. le curé. De tous les convives affamés qui dévoraient madame Rougemont, M. le curé était le seul que Thibaut n'eût

pas en exécration; car le révérend ministre des autels , en politique habile et profond , commençait toujours par flatter l'amourpropre du vieux grognon ; il l'accablait de complimens, lui demandait plutôt vingt fois qu'une des nouvelles de sa femme Louison , et le félicitait sur la gentillesse et l'esprit de la petite Jeannette. Et puis il assaisonnait toutes ces cajoleriesd'un gros rire pantagruélique et goguenard , qui déridait la maussade physionomie de Thibaut. Enfin seul, peut-être, M. le curé pouvait dire : « j'ai trouvé le chemin de son cœur. »

Quand M. Rougemont arriva dans la salle-à-manger, la soupière n'était plus sur la table. 11 n'en fut pas quitte pour]manger son potage froid : le pauvre homme essuya fort tranquillement les gronderies de sa femme qui lui dit d'un ton sec et doctoral : « Monsieur Rougemont, il n'est pas du tout ronvo-

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nable de se faire attendre, lorsqu'on a du inonde à dîner chez soi. »

M. Robin était placé près de Pauline; et tout en mangeant comme quatre, il trouvait le moyen de glisser entre deux bouchées de viande une figure de rhétorique en l'honneur de la jeunefille,quinerécoutaitpasetne mangeait rien. M. Robin souffrait encore d'une gastrite, occasionnée par sa gloutonnerie qui, toujours plus indomptable, menaçait d'éterniser le mal, dont quelques jours d'une diète sévère auraient probablement triomphé.

Ce vorace convive n'avait pas encore entamé le morceau de pain placé devant lui ; il s'était précipité d'abord sur la viande et le vol-au-vent dont les débris s'amoncelaient en pyramide dans son assiette. Enfin, il prit son pain qu'il essaya de rompre avec les doigts , mais il n'y put réussir , tant le morceau était dur el coriace. Alors son vi-

sage, qui rayonnait , se couvrit tout à coup de ténèbres ; une singulière expression de tristesse rembrunit ses traits; puis, se tournant vers Thibaut qui se tenait debout derrière sa maîtresse avec une serviette sous le bras, il lui fit signe de venir et dit à voix basse :

— Thibaut! Thibaut!

Celui-ci fit la sourde oreille et ne bougea point.

— Thibaut ! mon cher Thibaut ! continua le receveur d'un ton presque suppliant.

Le vieux Caleb dirigea lentement vers M. Robin un œil plein d'arrogance et d'un superbe dédain.

— Vous m'avez mis du pain rassis, mon cher Thibaut, poursuivit M. Robin tout doucement. Puis, d'une voix encore plus mielleuse :

— Est-ce que vous ne pourriez pas

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disposer d'un petit morceau de pain tendre, mon cher Thibaut?

— N'y a plus , répondit sourdement le domestique ; puis il courut offrir une assiette blanche à M. le curé.

— Thibaut! du Madère, mon garçon!

dit le curé en levant son verre vide.

Thibaut circula pour la troisième fois autour de la table avec une bouteille de vin de Madère; mais cette fois encore il oublia M. Robin.

— Tout plein! tout plein! Thibaut! dit M. le curé d'une voix forte et vibrante. Je lèverai mon verre quand j'en aurai suffisamment ! Versez , versez ! ne craigniez rien, mon garçon.

— Mon Dieu ! vous ne buvez pas, M. Robin? dit madame Rougemont avec étonnement. Thibaut, offrez du Madère à M.

Robin.

— Il n'en veut pas, madame, répliqua

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sournoisement Thibaut, sans se déranger.

M. Robin tressaillit convulsivement de la tête aux pieds, et fut sur le point de s'écrier dans son indignation : « Il en a menti , l'infâme!! Je veux du Madère! Voilà quatre fois qu'il passe derrière moi avec sa bouteille sans m'en offrir! » mais il n'osa point, la colère de Thibaut était formidable! 11 calcula dans une pensée toutes les conséquences terribles qui pouvaient résulter d'un pareil démenti. C'était bien assez déjà de ne pas être en faveur auprès du tout-puissant domestique! devait-il encore s'en faire un ennemi déclaré, un ennemi mortel qui trouverait mille et mille occasions de vengeance! Non, non. C'est pourquoi IL Robin répondit à madame Rougemont d'une voix émue et tremblante, en fermant son verre avec la paume de la main :

— Merci, madame! Vous (les <li\ uni-

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lions de fois trop bonne LMais je n'ose vraiment pas à cause de ma gastrite!... Le Madère est un peu chaud...

— Oui, vous avez peut-être raison, M.

Robin, dit madame Rougemont; mais tout à l'heure, j'espère que vous accepterez du vin de Bordeaux? Vous savez que le mien est excellent.

— Oh! j'en accepterai, madame , avec reconnaissance! repartit vivement M. Robin qui ne put retenir un léger soupir de tristesse, en songeant qu'il venait d'élever désormais entre lui et le vin de Madère une barrière insurmontable; car, pensait-il avec douleur, je ne puis plus me dédire! « je « passerais maintenant pour un ivrogne , <r pour un gourmand qui s'est l'ait un dieu « de son ventre, pour un homme adonné o furieusement aux plaisirs de la table, « et qui n'ayant jamais su modérer ses pas- « sions, se rue dans les excès les plus hon-

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c teux, les plus impardonnables, au ris- « que de compromettre son existence !

M. le curé et madame de Charbois ne mangeaient point, ils dévoraient. Les assiettes arrivaient toutes pleines de viandes, de poissons et de légumes devant le pasteur; mais au bout de quelques secondes elles s'en allaient aussi vides, aussi nues que la main d'un mendiant. Il fallait voir ce respectable ecclésiastique, l'œil ardent, les joues vineuses, et dont la mâchoire faisait un bruit de marteaux sur l'enclume, il fallait le voir promenant sa grosse main sale, ans ongles longs et noirs, dans son assiette qu'il raclait et balayait jusque sur les bords avec une croûte de pain ! cette effroyable croûte il la portait sans relâche de sa bouche à son assiette et la suçait plus de trente fois comme une éponge, avant «le se résoudre enfin à l'avaler. C'était un horrible spectacle ! Kt malheur aux voisins du pieux darganlua :

les jus, les sauces, les morceaux de viande tombaient de sa fourchette comme d'un goupillon et pleuvaient au hasard sur les manches d'habits et de robes. Son affreuse soutane, qu'il avait retroussée jusqu'à la ceinture, lui tenait lieu de serviette, car il avait laissé tomber la sienne qu'il ne songeait pas à ramasser; et Ton voyait l'empreinte grasse de ses doigts reluire sur le noir de cette vieille toge, niarbrée de taches, comme une carte géographique. Souvent même il se trompait d'essuie-main, et prenait dans ses distractions gastronomiques le pan d'habit ou la manche du receveur de l'Enregistrement qui lui disait chaque fois avec une douceur craintive :

— Pardon, monsieur le curé, je crois que vous êtes dans l'erreur. C'est ma manche, c'est mon pan d'habit!

Quant à M. Montalbert, il paraissait avoir forl bon appétii, et mangeait d'une rude fa-

çon pour un hommede quatre-vingt-dix-sept ans passés. II faisait continuellement l'éloge des ragoûts et de son estomac, qui , certainement, devait être de fer, de bronze, ou d'acier.

— Voyez-vous, monsieur le curé! disaitil d'un air triomphant, vous ne mangez pas trop mal : l'estomac est passable chez vous! Mais en comparaison de moi, vous n'êtes qu'un mirmidonî Croiriez-vous, mon digne pasteur, qu'il m'est arrivé plus de cent fois dans ma longue vie de manger à moi seul un gigot de mouton tout entier, et que cela passait comme une lettre à la poste? Ah! par exemple, je me suis toujours ménagé sur l'article des liqueurs fortes, et c'est par elles que vous périrez, je vous le prédis ! Vous aimez beaucoup trop les boissons alcooliques.

— Bah! bail! mon cher monsieur, reprenait le saint homme en avalant un grand

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verre de vin de Bourgogne, quand on mange bien, il faut boire de même pour dissoudre les alimens ! Je ne connais pas de meilleurs sucs digestifs qu'un bon verre de kirch et de vieux Cognac au dessert ! Il n'y a que les petites maîtresses qui refusent un verre de liqueur. Oh! oh! soyez tranquille sur mon compte, M. Montalbert! je vous assure que j'ai l'estomac bon, très bon, et la tête encore meilleure! En ma qualité d'ecclésiastique, je suis forcé de m'observer, de ne boire jamais que iii.i soif: mais si j'avais moins d'empire sur moi-même, mon cher monsieur, apprenez que sept ou huit bouteilles de vieux Bourgogne comme celui-ci ne m'effraieraient pas dans un bon dîner!

— Peste! dit M. Montalbert, quel gaillard! Ndë lui-même n'était qu'un buveur d'eau, en comparaison de vous!

— Ah ! de grâce, cousin, interrompit madame Koii^cinonl un peu sèchement, ne

plaisantons point sur de semblables sujets ! madame de GharboisetM. le curé, moi-même enfin nous en serions tous scandalisés.

— Certainement! ajouta madame deChar.

bois d'un air pincé.

— Quant à moi, j'ose le dire, continua gravement le curé en tendant son verre à Thibaut qui le remplit jusqu'aux bords, je ne crains nullement la comparaison avec Noë! Certes, je sais trop le respect que je dois à ce fameux patriarche, pour vouloir rabaisser son mérite!... Mais franchement, pour le constructeur de l'an lie, il n'avait pas la tète forte, et je parie bien que je ne me serais pas grisé comme lui pour une demi-bouteille de vin doux qu'il a bue sans eau!

— Chut! chut! dit madame de Charbois en faisant un signe de tète à M. le curé.

Le brave homme, qui buvait toujours commençait à voir tourner- la table e\ hs

convives; il était profondément plongé dans les vignes du Seigneur! Mais la capacité merveilleuse de son estomac lui aurait permis d'engloutir encore une fois autant de vin, sans craindre de fâcheuse catastrophe. Sa tète n était point trèssolide, bien qu'il s'en flattât cependant, mais par bonheur il avait un estomac doublé de fer et de bronze comme celui de M. Jlontalbert.

Si tout autre que M. le curé se fût permis une semblable diatribe sur le constructeur de l'arche, il eût très probablement encouru la disgrâce de madame liougeinont; mais il avait son franc parler : sa robe noire, sa tonsure et son effronterie faisaient passer une foule de choses, souvent fort inconvenantes, que l'humeur susceptible et hère de madame Kougemont souffrait de lui seul au monde»

— Mais décidément, qu'est-ce que tu as donc, ma jolie petite Pauline? demanda

M. Montalbert. Tu ne manges pas, tu ne dis rien !

— Ah ! répondit, M. Robin d'un air de tristesse officielle, avec un long soupir, je sais bien, moi, d'où naît le silence mélancolique de mademoiselle Pauline ! Sa pauvre jeune compagne....

— Tiens! est-ce qu'elle est morte? interrompit M. Montalbert avec indifférence en suçant une aile de perdrix.

— Non, pas encore, ajouta le curé, mais elle n'en vaut guère mieux. Il est très probable que nous sonnerons les cloches demain ou après demain.

— Oui-dà? reprit M. Montalbert en dépeçant avec sa fourchette et son couteau le blanc de sa perdrix le plus tranquillement du monde. En voilà une qui n'aura pas fait de vieux os. Dix-sept ans, je crois? poursuivit-il en se tournant vers M. Rougemont.

— Mon Dieu oui, tout au plus encore!

dit M. Rougemont avec un soupir. Mais que voulez-vous? nous sommes tous mortels!

— Tous ! tous ! d'accord ; mais plus ou moins cependant ! repartit le vieillard qui ne goûtait guère les paroles consolantes de M. Rougemont. Moi , par exemple, moi qui vous parle , je ne vois pas trop en quoi je suis mortel! Depuis quatre-vingt-dix-sept ans et huit mois que je me porte bien , que diantre 1 je crois avoir de fameuses chances pour continuer toujours de la sorte !

— Hé ! hé ! hé ! dit M. le curé avec une expression de malin plaisir que trahissait malgré lui sa face luxuriante et Rabelaisienne, on se porte bien jusqu'à ce qu'on tombe malade! on vit jusqu'à tant qu'on meure! Vous savez par cœur l'axiome:

c Contra vim mords, nullum est medicamentum in hortis. » Eh! parbleu, mon cimetièreest tout plein de gens qui se portaient bi<'n!

— Monsieur le curé ! monsieur le curé , dit madame Rougemont d'une voix tremblante, en laissant retomber sur l'assiette un morceau quelle portait à sa bouche; vous nous faites frémir avec une pareille conversation! Allons, Thibaut, offrez du vin à ces messieurs.

Le curé se hâta d'avaler le lond de son verre, « car, disait-il, rien n'est plus malsain et plus contraire à l'estomac qne le mélange des vins. » Alors, Thibaut, prenant une bouteille dans chaque main, fit le tour de la table, en répétant d'une manière presque inintelligible, a Madère ou Bordeaux ?

— Bordeaux! s'il vous plaît, dit M. Robin d'une voix flûtée en levant son verre à patte.

Mais le vieux échanson n'eût pas l'air de l'entendre , et s'adressant au cui < :

— Madère ou Bordeaux? continua-t-il sourdement.

— Bordeaux et Madère, mon brave Thibaut , répliqua vivement le pasteur.

Et Thibaut s'empressa de remplir les deux verres que lui tendait M. le curé.

— Bord à bord !... bien ! merci ! à votre santé, mon vieux Thibaut! a la santé de Louison et de votre charmante petite Jeannette !

La figure de Thibaut s épanouit. Il remplit une seconde fois le verre que M. le curé venait de boire d'un seul trait.

M. Robin, la bouche béante et l'œil stupide, considérait d'un air morne l'impitoyable Thibaut qui circulait toujours avec ses deux bouteilles.

— Thibaut, mon ami! murmura-t-il enfin d'un accent faible et timide, en lui montrant son verre vide.

Thibaut demeura impassible.

— Kh bien! Thibaut, dit madame Rougemont avec sévérité, à quoi pensez-vous

donc? Vous ne voyez pas que le verre de M. Robin est vide! Allez donc, allez donc! Thibaut reprit, en grommelant, ses deux bouteilles qu'il venait de poser sur le buffet, et les oreilles toutes rouges de colère , il se dirigea lentement vers M. Robin.

— Madère ou Rordcaux ?

— Rordeaux, s'il vous plaît! dit M. Robin, dont le visage consterna s'illumina tout à coup d'une joie indicible.

— Quand on a une gastrique , on ne boil pas devin, bourdonna Thibaut, en versant quelques gouttes de vin de Madère dans le verre de M. Robin.

— Mais vous êtes dans l'erreur, mon ami, dit M. Robin déconcerté. Je souhaitais du Rordeaux.

Le domestique ne voulut pas entendre et CGurut à la cuisine chercher 1rs plats de crème et les entremets Micrés. Le receveur de l'Enregistrement sentit quelques larmes

rouler dans ses yeux; mais en cœur stoï- (juc, en vrai Romain, il se résigna, et but le Madère jusqu'à la dernière goutte en ayant bien soin toutefois d'entourer avec une main son verre, pour que madame Rougemont ne remarquât point la couleur jaune et transparente du breuvage exotique.

— Ma chère demoiselle, dit le curé dont le cerveau plein de vapeurs bachiques commençait depuis quelques minutes à s'enfumer terriblement, croyez-moi , buvez un verre de Bordeaux. C'est un vin qui no porte pas à la tête. Buvez, jeune fille , ça vous donnera des couleurs et de la gaîtéï

— ?STon, mademoiselle ne boit pas de vin, répondit mielleusement le receveur. Elle aime mieux la bière.

— Chacun a son goût! dit le curé d'une voix de Stentor. Je parie néanmoins que mademoiselle Élisa préférerait toute autre chose à la bière. Mais il n'y a pas à dire

mon bel ami! Il faut qu'elle en tate , et bientôt!

Cette aimable et fine plaisanterie de M. le curé fut accompagnée d'un gros rire, qui ne trouva d'écho parmi les convives qu'auprès de M. Montalbertqui s'écria : « Charmant ! charmant! Bravo, monsieur lecture, le calembour est délicieux !

Madame Rougemont se mordit les lèvres avec colère; M. Rougemont ne put s'empêcher de dire i « Ah ! monsieur le curé, c'esl trop fort ! »

Soudain un gémissement douloureux se fit entendre... Pauline était évanouie.

On attribua 1 évanouissement de Pauline à l'extrême chaleur qu'il faisait dans la salleà-manger, et la conversation, interrompue un instant , reprit de plus belle.

— Ces jeunes filles î dit M. Montalbert en haussantles épaules, ça ne mange pas, ça ne boit pas ! je crois , pardieu ! qu'elles viventdel'airdu temps. Et l'on s'étonne ;ipi«'^

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cela qu'elles meurent toutes de la poitrine ! C'est comme si l'on trouvait singulier que les feuilles sèches tombent quand le moindre vent souffle. La mort, voyez-vous, c'est le vent ; nous sommes les feuilles , nous ! Tant pis pour les feuilles sèches. Moi , sacrebleu ! je suis encore vert et plein de sève, comme si je n'avais que trente ans ! Tenez , cousin , poursuivit-il en frappant sur l'épaule de M. Rougemont , j'ai vingt-cinq ans de plus que vous, eh bien ! j'aime dix mille fois mieux être dans ma peau que dans la vôtre!

— C'est possible! répondit M. Ilougemont avec un accentue bonhomie. Je crois très fort que vous m'enterrerez.

— Je l'espère bien! interrompit M. Montalbert.

— Quand on a mauvais cœur et bon estomac , dit M. le curé , dont le vin redoublait encore la hardiesse naturelle et la brutale

LES PAKAS1TI 5& ••!

franchise, on a des chances pour voir la lin du monde.

— Oui ! oui , pardieu ! j'ai bon estomac ! reprit M. Montalbert , qui n'avait pas entendu le commencement de la phrase. Jamais rien ne m'a fait mal!

— Pas même la mort de tous sesenfans , continua M. le curé à demi-voix.

— Moi, d'abord, ajouta le centenaire avec un accent de triomphe, j'ai toujours eu pour principe, pour base d'hygiène universelle qu'il faut éviter les émotions, les secousses morales , et porter de la flanelle des pieds à la tète! Avec ce régime -là, quand on est bien bâti , morbleu ! onattein. drait 1 âge de Mathusalem !

— Mathusalem avait, je crois, neuf cents ans lorsqu'il est mort, dit le curé m souriant d'une manière tant soit peu satanique. Pour en arriver là , mon cher monsieur , il VOUÉ reste encore à faire huit cent trois ans.

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— Et je les ferai, cordieu! ajouta chaleureusement M. Montalbert. En vérité , je ne vois pas trop pourquoi je vivrais moins longtemps que messieurs les patriarches!

Que diantre! ils n'étaient pas plus vigoureux, mieux établis que moi! J'aurais bien voulu voir Mathusalem à quatre-vingt-dix-huit ans! Morbleu! je l'aurais défié à tous les exercices du corps, à la lutte , à la course , oui, morbleu! à la course !

M. Rougemont partit d'un grand éclat de rire qui fut réprimé aussitôt par un cltul impérieux et sévère de madame Rougemont, dont la dévotion scrupuleuse était tort scandalisée de voir pour la centième fois Mathusalem sur le tapis.

— Mais sans remonter aux patriarches , poursuivit M. Montalbert, toujours avec le même feu , je vous demande pourquoi je referais point tout comme une foule de gens qui certes n'avaient pas ma forci*, et qui ont

tKS PARASITES. ! ï

vécu cent trente, cent quarante, cent quatre-vingts ans et plus!... Henri Jankins, par exemple, est mort en 1670, à l'âge de soixante-neuf ans, le Hongrois JeanRovin et sa femme ont vécu l'un cent- soixantedouze ans, et l'autre cent-soixante-quatre! Pierre Zorten , du même pays, avait centquatre-vingt-cinq ans, lorsqu'il est mon en 1724; si le Norvégien Hildeberghoff ne fût point tombé de cheval à cent- vingt sept ans, il aurait sans doute poussé beaucoup plus loin!... et tant d'autres encore; (jue je pourrais vous citer. Eh , mon Dieu ! rien n'est plus facile que de vivre! c'est la chose du monde la plus simple ! Il suffit d'être philosophe el de n'avoir jamais de chagrin. Moi, qui vous parle, diable m'emporte si j'ai versé trente larmes depuis que j'existe! Je ne me souviens pas même d'avoir pleuré ! Ah! si pourtant! une fois, une seule fois ! J'avais une migraine épouvantable, et mon

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inibécillede valet de chambre me laissa tomber sur la cuisse une cafetière d'eau bouillante ! Ah! ce jour-là par exemple, j'ai souffert le martyre ! mais voilà tout. Depuis je n'ai jamais souffert ; je ne sais vraiment plus ce que c'est que la douleur.

— La douleur du corps, peut-être? dit M. Rougemont, mais celle de l'âme, vous l'avez éprouvée tout comme un autre, je présume.

— Celle de l'aine? (répéta M. Montalbert avec une surprise qui n'était pas affectée ; que voulez- vous dire ! je ne vous comprends pas, cousin.

— Vous aimiez vos enfans, cousin!... Vos sept enfans que vous avez perdus tour à tour! vous les aimiez, n'est-ce pas !

— Certainement, répondit M. Montalbert avec une effrayante naïveté, quand ils vivaient.

— Mais chaque fois que la mort vous en

prenait un, continua M. Rougemont d'une voix pleine d'attendrissement, ce devait être comme une part de votre aine quelle vous arrachait ! Votre cœur était brise!...

— Pas du tout, cousin, interrompit vivement M. 3Iontalbert. Ali 1 parbleu, j'aurai i, étéfortà plaindre si je n'avais pas eu le cœur plus solide, et qu'il se lut brise chaque fois que la mort est venue faire un tour dans ma famille. Savez-vous, mon vienxRottgemont, qu'outre mes sept enfans et mes trois femmes successives, j'ai enterré dans ma vie, sans compter père, mère, frères et sœurs, douze tantes, quatorze oncles, vingt-trois cousins et cousines, ce qui fera vingt-c dnq, lorsque vous et votre chère femme

— Ah! c'est trop fort! interrompit madame Rougemont qui n'élait pas très persuadée non plus qu'elle fut mortelle. Ed vérité, cela passe les bornes!

lu, comme on venait d'achever ledessert ,

:.on 1 ES PARASITES.

elle se leva brusquement de table; M. le curé s'empressa de lui offrir la main, après s être emparé d'une meringue à la crème dont il se barbouilla toute la figure. Alors M. Robin jetant les yeux à droite et à gauche, bien sûr que Thibaut n'était point là, saisit une poignée de figues et de raisins de Malaga, qu'il cacha promptement dans une poche de son habit. Ensuite il arrondit son bras pour l'offrir à madame de Charbois, mais trop tard; M. Rougemont l'avait prévenu.

Toute la soirée, le pasteur fut d'une gaîté convulsive; il fit des calembours, des jeux de mots détestables qu'il accompagnait chaque fois d'un gros rire de béatitude. Il ne laissa point échapper une occasion de mortifier M. Montalbert qu'il avait en horreur; car ce vieillard était d'une lésinerie sans pareille et d'une irréligion presque voltairienne : il n'avait jamais rendu le pain bénit, el quand il allait passer un quart-d'houre

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à l'office pour se distraire, jamais il no donnait un liard à la quête pour l'entretien de l'église.

— Ce vieux ladre ! dit le curé à madame de Charbois en regagnant le presbytère, ce vieux Harpagon, il a beau se croire une vie de rechange, toi ou tard je l'aurai dans mon cimetière!

M. le curé se trompait rarement dans ses présages funèbres, il était comme les oiseaux de nuit. Deux jours après, son cuisinier-bedeau sonnait la cloche des morts, et toutes les jeunes filles du village suivaient le cercueil de la pauvre Élisa. Le désespoir de Pauline fut si violent qu'elle tomba sur- le champ malade et ne put se rendre au convoi de sa malheureuse amie. Ses laitues ne tarissaient pas; jour et nuit elle sanglotait, et ne voulait prendre aucunenourriture.Knfin, la voyant inconsolable, madame Kougomont, qui jugeait des autres par eHe-mème, lui dit

qu'une pareilledouleur n'était pas naturelle, et devenait ridicule à force d'exagération.

— Puisque vous donnez tant de larmes à une étrangère, que feriez-vous donc, Pauline, si vous aviez le malheur de perdre une tante qui vous tient lieu de mère? Je n'aime point l'affectation, ma nièce ! je n'aime point l'affectation !

Une semaine environ s'écoula. Un jour que M. le curé et sa compagne étaient venus faire une visite à madame Rougvmont, le pasteur se trouva seul en tête à tète avec Pauline, tandis que M. Piougcmont était à la pèche et que les deux vieilles daines causaient mvstérieusement ensemble, suivant leur habitude.

— Eh bien ! ma chère demoiselle, dit !e curé d'un ton doucereux en sassc\ant dans une bergère à coté de Pauline, vous avez donc laissé mourir votre pauvre amie?

LES PARASITES. ÔO"

Pauline voulut répondre, mais sa voix s'éteignit dans les sanglots.

— Allons, allons, allons, mademoiselle, ne vous désolez" pas ainsi ! que diantre ! il ne faut pas toujours pleurer!... D'ailleurs, voyez -vous bien, la jeune défunte est beaucoup moins à plaindre que vous ne pensez. Elle est très probablement dans le ciel avec les anges! et puis, en vérité nous lui avons fait un convoi magnifique.

Puis, comme Pauline penchait douloureusement la tête, et demeurait silencieuse, le curé s'empressa de lui faire une description pompeuse du service funèbre.

— C'était, ma loi ! superbe ! figurez-vous, ma chère demoiselle, que toutes les jeunefl filles du canton suivaient le cercueil, recouvert d'une belle nappe damassée, éblouissante de blancheur et semée de lai nies d'argent, de roses, d'immortelles et de fleurs

d'oranger. Ali î je peux dire que la fille d'un prince n'aurait pas été plus choyée! Il y avait au moins deux cents robes blanches à la file les unes des autres, chantant le De profundis et plusieurs cantiques parfaitement choisis. Mon cimetière fourmillait de inonde ! Je suis vraiment fâché que vous n'ayez pu venir aux obsèques ; vous auriez tenu un coin du poêle!... Mais comment! comment ! vous pleurez à chaudes larmes ! Ah ! mon Dieu ! mais vous avez tort ! Je vous répète que votre jeune amie est maintenant dans les* jour des élus! elle est morte comme une sainte ! elle ne souffre plus enfin, et c'est bien quoique chose! Seulement je trouve singulier que son papa ait voulu à toute force jeter le bouquet de fleurs d'oranger et le voile nuptial dans la fosse! un voile brodé magnifique, qui valait bien cent cinquante francs, a ce que dit madame de (Iharbois! Justement notre slatue de la vierge n'a pas

LES PARASITES. r,oi,

de voile, et celui-là aurait fait admirablement son affaire !

Pauline souffrait le martyre pendant cette funèbre amplification ; heureusement la cloche sonna le dîner, et délivra la pauvre fille des persécutions du pasteur qui trouva pourtant le moyen de lui dire encore :

— Parbleu ' mademoiselle , je ne vous conseille pas de mourir, car c'est vraiment fort inutile, mais enfin s'il vous prenait fantaisie d'aller rejoindre votre chère compagne, vous seriez beaucoup mieux enterrée ici que partout ailleurs: je vous traiterais en ami, et vous auriez un petit convoi délicieux!

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M. Robin était plus obséquieux et plus empressé que jamais auprès de madame Kougemont; il llattait servilement toutes les idées , tous les caprices de la vieille dévote, même les plus absurdes; il ne trouvait point dans le Dictionnaire de ï Académie assez de termes emphatiques pour célébrer la haute et profonde sagesse de la ; ieuse madame

Rougemont. Tous les jours il se levait dès l'aurore pour escorter madame Rougemont à l'église avec une charge de Paroissiens et cXEucologes, car elle n'allait jamais à l'office, sans emporter toute une bibliothèque de livres de messe. Mais, tout en cajolant son amphitryon femelle, comme il nommait quelquefois madame Rougemont , l'habile receveur tâchait de s'attirer les bonnes grâces de Pauline et lui prodiguait des flots d'encens et d'adulation : enfin, il lui faisait la cour à sa manière. Parfois il se trouvait dans une position délicate et fort embarrassante quand madame Rougemont adressait à Pauline des admonestations peu maternelles : alors, ne sachant quel parti prendre m sous quel drapeau se ranger, le fonctionnaire se posait en médiateur et s'efforçait do calmer l'orage; puis, afin de ne pas blesser l'orgueil irascible de la vieille tante et ménager en même-temps l'amour- propre de

là nièce, il donnait raison à l'une et a l'autre, mais tout bas, en chuchotant.

C'est que M. Robin nourrissait d'ambitieux désirs et de hautes espérances qui pouvaient fort bien se réaliser, s'il continuait de mener sa barque habilement !

Un jour, madame Rougemont vit chez une vieille chanoinesse, qui venait de louer une maison de campagne dans le voisinage, un fort beau perroquet, dont les ailes grises étaient frangées d'écarlate : sa tête blanche avait l'air d'être poudrée et secouait parfois une poussière argentée et fmequi s'attachait aux habits. Ce magnifique oiseau, que messieurs les naturalistes ont baptisé du nom de perroquet-meunier, faisait les délices de la vieille chanoinesse qu'il s'amusait a becqueter du matin au soir et caressait amoureusement avec sa huppe enfarinée.

Madame Rougemont fut émerveillée dé < e volatile dont le ramage épouvantable ;iu-

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rail lait blasphémer un sourd. Dès-lors elle ne rêva plusque perroquet-meunier. C'était là son désir, sa pensée du jour et de la nuit, son idée fixe : elle aurait donné quinze louis pour avoir tout de suite un perroquet-meunier, absolument conforme à celui de la chanoinesse.

Enlin ce caprice étrange devint si impérieux qu'elle résolut d'aller à Paris pour se procurer un perroquet semblable qu'elle voulait choisir elle-même; lorsqu'un matin le receveur de l'Enregistrement entra dans le salon, en grande toilette, et la figure toute rayonnante de joie. Il avait le bras gauche tendu en avant; et sur le dos de sa main se cambrail majestueusement un perroquet énorme.

— Grand Dieu, c'est un meunier ! s'écrie madame Rougemont qui, dans un transport difficile à peindre, laisse tomber sa tapisserie cl son aiguille pour courir au-devant de AI. KabÛ*. Celui-ci fait un signe de tclcaflir-

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matif , et la salue d'un air triomphant.

— Oui, madame, c'est un meunier, et de plus votre esclave très humble et très heureux, dès ce moment ! répond le receveur avec un ton de galanterie burlesque. Il arrive du Sénégal pour vous servir et vous adorer, madame? Dès qu'il a su que sa compagnie vous pouvait être agréable il s'est hâté de se faire prendre ! il est venu de lui-même dans le filet de l'oiseleur ! Oui, madame, c'est à vous seule qu'il veut bien sacriiier sa liberté ; c'est à vous enfin qu'il vole à tire d'ailes! Et puis, il est parfaitement élevé, dressé, façonné, j'ose même dire initié à tous les secrets de la politesse! Vous pouvez san> frayeur l'accueillir sur l'une de vos blanches mains: c'est un oiseau de bonnes et décentes manières !

Madame Rougemont était si transport* de joie qu'elle demeurait en contemplation devant l'oiseau du Sénégal, sans pouvoir té-

g i 1 1 ES PARASITES.

moigner sa reconnaissance à M. Robin.

— Oh! madame, reprit le receveur en caressant le dos velouté de son perroquet, bannissez toute crainte; vous pouvez le prendre sans danger, il ne mord point. Madame, permettez-moi de le transvaser de ma main sur la votre ! Certes, il ne perdra pas au change, le petit coquin!

— Et vous m'en faites cadeau, mon cher monsieur Hobin ! ajouta vivement madame Kougemont.

Puis elle voulut prendre à deux mains I oiseau grave et sourcilleux , qui fit un cri terrible en ouvrant un large bec.

— Ah! mon Dieu ! mais il n est pas doux, monsieur Robin ! dit madame Rougemont effrayée. C'est une bête féroce!

— Madame, il est d'une angélique dou- « nu, répondit M. Robin en grattant du boni de l'ongle le crâne emplumédumons(requi fermait à demi les \<>ux de plaisir. Seule-

les parasiti & s i s

ment il faut quelques précautions ingénieuses pour s'en emparer. Il faut bien se garder, par exemple, de lui tirer la queue, madame ; car c'est apparemment son endroit sensible! et je me suis laissé dire qu'il pourrait fort bien alors (je parle de l'oiseau), vous couper le doigt ou même vous crever un œil avec la pointe recourbée de son bec. Pour le prendre, vous n'avez tout bonnement qu'à lui présenter l'index, la main ou le bras, à volonté, et ce volatile industrieux viendra s'y poser de lui-même, avec la douceur et l'obéissance d'un agneau.

Après quelques hésitations craintives, madame Rougemont eut enfin le courage d'offrir une main tremblante au perroquetmeunier qui ne tarda pas à venir s'y placer docilement. Alors, elle est au comble de l'ivresse: elle appelle son mari, Pauline, Manane et tous les domestiques, pour leur faire admirer colle huitième merveille du monde!

3 1 i LES PAUASHES.

Thibaut seul demeura triste et morne à h vue du perroquet : l'installation d'un nouvel hôte dans la maison lui portait ombrage, il calcula dans une seconde tout le surcroît de besogne, d'embarras et de dépenses que ce parasite d'une autre espèce allait occasionner; les graines, les miettes de pain, les saletés innombrables que le vilain oiseau répandrait continuellement sur les parquets cirés et frottés.

— C'est ennuyeux ! bourdonna-t-il en retournant à sa cuisine, ces bêtes-là, ça mange comme un homme! Ouh! ouh! encore une bouche de plus !

Madame Rougemont fit confectionner immédiatement un perchoir en bois des îles pour son perroquet, et pendant plusieurs jours elle lui consacra toutes ses pensées, tous ses momens ; elle n'eut plus d'autre affection. Avant do se mettre à table, elle faisait place* !<• perchoir :» celé d'elle* et f oi-

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