VI. — VUES PRINCIPALES. VUES SECONDAIRES OU ACCIDENTELLES
Lorsque Ton contemple un tableau naturel, il ne produit tout son effet d'ensemble que de son vrai point de dislance : c'est la vue principale.
Il peut pourtant exister plusieurs vues intéressantes sur tel ou tel point de ce tableau : ce sont les vues secondaires ou accidentelles.
Il en est de même en architecture paysagiste où un point de vue est une ligne fictive laissant passer le regard et partant, à travers le parc, d'un point déterminé pour aboutir à un objet ou à un site intéressant situé à 1 intérieur ou à l'extérieur de l'enceinte réservée au parc ou au jardin.
Les vues principales sont celles qui, partant de l'habitation ou à proximité, embrassent le plus d'étendue possible de l'enceinte générale et unissent l'extérieur à l'intérieur.
Les vues secondaires ou accidentelles sont celles, moins importantes, qui permettent d'apercevoir des objets intérieurs de la propriété en les alliant les uns avec les autres.
Une étude bien établie ne doit négliger les ressources d'aucun des effets mis à sa disposition. C'est en explorant le sol de l'enceinte et même le pays environnant, en étudiant à la fois l'horizon, les lointains, les plans intermédiaires et les premiers plans des points choisis, en les envisageant sous tous les aspects, aux différentes heures du jour, en plan et en perspective, qu'on arrive à déterminer les vues principales dont on peut enrichir le site du parc ou du jardin que l'on compose.
La vue secondaire se détermine de la même façon, si elle intéresse des objets existants, ou par la composition, si elle intéresse des objets à créer.
Il ne faut jamais négliger, pour la détermination de certains points de vue, l'effet que peuvent produire du dehors les dispositions générales
du jardin, ses masses principales de verdure, son tracé et la répartition de ses divers accessoires et dépendances.
Après avoir déterminé les vues principales et les vues secondaires, on devra se rendre compte de leurs effets les unes par rapport aux autres ; avantager les vues principales pour ne donner aux vues secondaires que la valeur relative qui leur convient et ne pas hésiter à sacrifier de ces dernières, si cela est nécessaire, soit pour la mise en valeur des vues principales, soit pour l'homogénéité et l'harmonie de la composition d'ensemble.
Les points de distance des vues principales devront se trouver à l'habitation et partir des principales fenêtres, du perron ou des abords immédiats tels que le terre-plein entourant l'habitation et les bords des pelouses le limitant.
L emplacement de l'habitation — quand elle est à construire — se détermine en tenant compte pour une large part des points de vue principaux les plus agréables et les plus variés, à moins qu'on ne veuille ajouter au caractère sauvage d'une composition en isolant entièrement l'habitation.
Une vue panoramique est toujours à rechercher comme vue principale à la condition, toutefois que l'on puisse créer, dans le parc ou le jardin, des premiers plans assez vastes pour que l'œil s'y repose et ne se fatigue pas exclusivement sur des lointains indécis, et à la condition qu'elle jouisse de tout le charme possible. Dans le cas contraire, il faut l'utiliser comme point de vue accidentel, pourvu que son point de distance soit assez élevée pour que l'œil n'y puisse plonger qu'à vol d'oiseau.
11 est difficile, dans certains sites — particulièrement dans un pays plat et très boisé ou dans un jardin de modeste étendue — de trouver des lointains convenant à l'effet de perspective de vues principales. On surmonte cette difficulté en ménageant avec soin tous les fonds du paysage, en mettant à profit le moindre coin d'horizon, en l'agrandissant ou le démasquante! en le faisant fuir le plus possible par des plans intermédiaires bien combinés et par des masses d'un ton vigoureux sur les premiers plans. On doit ensuite disposer des masses en harmonie avec le caractère du site et répartir convenablement dans le tracé, par des dispositions heureuses des pleins et des vides, les points de distance qui conviennent le mieux à l'effet que doivent produire les vues principales et les vues acci-
dentelles. Il faut se rendre compte de cet effet aussi bien par l'examen du plan que par l'étude des perspectives et l'emploi de la photographie est très utile quand il s'agit de vues existantes et situées en dehors de l'enceinte à traiter.
Si l'on est forcé d'abattre des bois pour se ménager des lointains, on doit prendre la précaution de laisser sur pied les plus beaux arbres. En n'éclaircissant d'abord que juste ce qui est nécessaire pour se rendre compte de l'effet produit, on évitera de sacrifier quelquefois inutilement des arbres. On ne complétera l'abatage qu'après avoir bien arrêté ses effets et l'on se sera ainsi ménagé la ressource des groupes d'arbres et d'isolés existants, très utiles pour les plans intermédiaires. Les points de vue constitués de cette façon prennent le nom de « clairières » ; non seulement elles dégagent les lointains en ouvrant l'horizon; mais elles font aussi arriver la lumière et le soleil dans les allées d'un bois et dans certaines parties qui seraient trop sombres sans elles, ce qui justifie leur nom. Les clairières dans les bois peuvent être pratiquées pour le même motif, imitant en cela la nature elle-même qui, dans une forêt, laisse toujours çà, et là des vides par lesquels pénètrent les rayons du soleil.
Dans un pays plat où le même horizon enserre de toutes parts le terrain à transformer, il faut savoir le masquer, l'ouvrir et le laisser pressentir à propos. Ici, il n'y a pas de règles à appliquer; le seul guide est le goût, le savoir faire et l'expérience de l'architecte paysagiste qui doit composer des vues de toutes pièces. Tout au plus peut-on recommander les larges percées au levant et au couchant, susceptibles de développer les plus beaux effets de la lumière dorée du soleil le matin et le soir, en contraste avec les ombres grisâtres indéfiniment prolongées de la plaine environnante qu'on devra dégager.
Quel que soit le genre des vues fournies par la nature du site ou composées d'après ses indications, leur valeur ne peut être augmentée qu'en tenant compte des lois de la perspective, par les jeux des hauteurs et des tons, sans toutefois abuser des changements continuels de lignes et de couleurs.
Les vues accidentelles s'animent par les objets de main-d'œuvre que 1 on juge convenable d'employer et qui doivent rester en rapport avec le site environnant.