‹ Les parcs et les jardinsChapitre 15 sur 61 · VILLA D'ESTE · texte numérisé non relu

VILLA D'ESTE

qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps; enfin tout ce qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode, ajoute au charme de ces solitudes, et sert à conserver, comme dans des sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale beauté des ombrages. » (G. Sand.)

Il n'est pas de site plus privilégié que Tivoli. Sa grotte des Sirènes, ses eaux jaillissantes et claires, réternelle fraîcheur des ombrages qui garnissent les flancs de sa vallée profonde, y avaient attiré Mécène, Quintilius Varus, Horace. La fameuse Zéjfiobie, vaincue et prise par Aurélien, y termina sa glorieuse vie. Les modernes n'ont pas été moins empressés à s'y créer de somptueuses retrçiites ; mais la triste décadence de l'Etat romain, l'incurie des propriétaires et des riverains duTeverone, ont laissé envahir par une humidité malsaine ces régions autrefois renommées par leur salubrité, et tomber en ruines les magnifiques villas construites et aménagées par les plus élégants artistes do la Renaissance.

La villa d'Esté, que Pirro Ligorio dessina en 1549 pour le cardinal Hippoly te d'Esté, était abandonnée déjà en 1730. S'ils n'étaient pas si mal tenus, dit le président de Brosses, ces jardins surpasseraient tous ceux de Fracasti, surtout pour l'abondance des eaux. « La situation ne pouvait être plus heureuse pour s'en donnera cœur joie.

mîtes ET JARDINS.

làiue bordant la colline et la rivière coulant lUS, on n'eut d'autre peine que de faire une ! dans le lit du Teverone. Aussi y voit-on '. mille fontaines. Il serait à désirer seuleue de ces mille, on voulût bien en suppriis de neuf cents, misérables filets d'eau, purs ets, vraies amusettes d'enfants, et préserautres de la rouille et du délabrement. »

ectateur en est réduit à se figurer les deux les jets d'eau entre lesquels le grand canal sur la terrasse comme entre des allées de arbres ; il lui faut recourir à son imaginaiT animer les grandes pièces, la Girande, e, le bassin des Dragons, la fontaine de >, du Triton, d'Aréthuse, de Pégase, les de Vénus et de la Sibylle. Au bout de la :, du côté de la ville, les eaux entraient jardin par un portique orné de colosses, lant une nappe d'une hauteur et d'une larrprcnantes. C'était une des belles pièces t possible de trouver. A l'autre bout, de s réductions des édifices romains, lançanl ;e3 filets d'eau, lui font un pendant mesrès de cette Roma antica, un bosquet rendes instruments à vent, des oiseaux qui nt les ailes et chantaient d'un ramage en IV le moyen de conduits d'air et d'eau, \ peu près comme les contes des fées, que : aux petits enfants, de la pomme qui

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chante, dé l'eau qui danse et du petit oiseau qui dit tout. )* 3i les fontaines sont engorgées, les jardins sont en friche, les terrasses sont moisies, les portiques de verdure ont dérangé depuis long temps la régularité iie leurs formes architectoniques. Les cyprès de la terrasse ont pris des proportions gigantesques et ennoblissent le premier plan d'une immense perspective dont Rome fait le fond.

Les collines Tusculanes ne sont, jusqu'à leur point le plus élevé, qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles princières. Et quels jardins ! Celui de Piccolomini ne compte plus ; mais ici, à l'est, ce senties platanes séculaires de la villa Falconieri (1548) ; là, sur la hauteur, le casino de la Ruffinella, construit par Vanvitelli sur l'emplacement du gymnase de Cicéron ; plus bas, la Taverna, Conti, aux Torlonia, et Mondragone, aux Borghèse, avec les quatre cents fenêtres de son palais, ses étonnantes cuisines, ses riches cheminées, son beau portique de Vignole et sa magnifique avenue de chênes verts: enfin, à l'ouest, la célèbre villa Aldobrandini, montagne découpée en terrasses couvertes de verdure, de grottes et de cascades, aujourd'hui sans eau, décorée par Jacques de la Porte et Fontana, pour un neveu de Clément VU, qui avait puisé en deux ans plus de cinq millions aux coffres de son oncle.

De ces hauteurs, qui confinent à la villa de Ci-

céron, la vue s* étend au loin sur les montagnes de la Sabine, les vignobles qui en garnissent le pied, et sur la fauve campagne de Rome, parsemée de débris d'aqueducs et de lambeaux d'architecture, comme d'ossements une nécropole. On admire les ; avenues de platanes « et de charmilles taillées, les architectures d'escaliers, de balustres et de terrasses. A rentrée, adossé contre la montagne, un portique revêtu de colonnes et de statues dégorge à flots l'eau qui lui arrive d'en haut sur un escalier de cascades; c'est le palais de campagne italien, disposé pour un grand seigneur d'esprit classique, qui sent la nature d'après les paysages de Poussin et de Claude Lorrain. » (Taine.)

Le grand jet d'eau du Belvédère-Aldobrandiui, à peu près égal à celui de Saint-Cloud, s'élançait avec un bruit effroyable d'eau et d'air, entremêlés ensemble par des tuyaux pratiqués exprès, qui faisaient, dit fort plaisamment de Brosses, « une continuelle pétarade. » La colline tout entière présente trois étages, garnis de portiques et de façades en architecture rustique, couronnés et flanqués de gerbes d'eau et de fontaines. La grande pièce est surmontée de colonnes torses dont les cannelures lançaient l'eau en spirale.

Les avenues d'en bas sont bordées d'orangers, de gradins, de balustrades, de vases pleins de myrtes et de grenadiers qui s'alignent contre des palissades de lauriers. On ne se ferait pas une

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idée des grâces et des singularités de la villa, si l'on ne consultait quelque voyageur du dernier siècle. De Brosses va nous les décrire avec sa verve gauloise : « La façade du bâtiment a deux ailes en retour et en forme de grotte. Dans l'une est un centaure sonnant du cornet à bouquin ; dans l'autre un faune jouant de la flûte par le moyen de certains conduits qui fournissent de l'air à ces instruments: mais c'est une déplorable musique. Ces deux messieurs auraient besoin de retourner quelque temps à l'école, ainsi que les neuf Muses qu'on voit avec leur maître Apollon, dans une salle voisine, exécutant sur le mont Parnasse uii chétif concert par le même artifice. Cette invention me parut puérile et sans agrément. Rien n'est plus froid que de voir neuf créatures de pierre, barbouillées en couleur. Près de là, un Pégase fait Jaillir une Hippocrène ; pourvu que ces princesses et les oiseaux qui les accompagnent ne se donnent pas la peine de rompre la tête aux assistants, ce salon doit être fort agréable pendant l'été. Des conduits, pratiqués sous le pavé, y apportent de l'air qui entre avec assez de force pour soutenir en l'air une boule de bois léger.

« Nous étions assis de très-bonne foi sur un parvis du Belvédère pour entendre le centaure jouer de son cornet, sans nous apercevoir d'une centaine de petits traîtres de tuyaux, distribués entre les joints des pierres, qui partirent tout à

coup sur nous en arcades. Il y a surtout un excellent petit escalier tournant où, dès que Ton y est engagé, les jets d'eau partent en se croisant en tous sens, du haut, du bas et des côtés. On est pris là sans pouvoir s'en dédire. » La troupe joyeuse rentra à l'auberge absolument trempée, changea d'habits, revint aux cascades, et prit tant de goût à ce qui nous semblerait aujourd'hui une assez mauvaise plaisanterie, qu'une seconde campagne lui valut pareille immersion. Plus de vêtements secs, il fallut s'aller coucher.

Il s'en faut, d'ailleurs, que le délabrement de la villa Aldobrandini l'ait rendue moins charmante et moins poétique.

Rappelez-vous les vers du poëte :

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise

La forme et la hauteur :

Attendez que de mousse elles soient revêtues, Et laissez travailler à toutes les statues

Le temps, ce grand sculpteur !

Dans un coin du parc, on s'était imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et d'ouvrir dans la bouche de « ce Polyphème » une caverne où plusieurs personnes peuvent chercher un abri. « Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin. » C'est

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La grotte où le lierre Met une barbe verte aux vieux fleuves de pierre.

Le temps a émoussé les contrastes et fondu l'œuvre de Thomme et de la végétation.

Les arbres ont à peine eu le temps d'oublier Les lignes où la serpe enfermait leur verdure ; Mais la forme imposée ondoie, et la nature Tempère ce que l'art eut de trop régulier.

Des portiques d'ormeaux le cintre diminue, Le chapiteau déborde et l'angle s'arrondit. La charmille en tout sens se projette et grandit, Par l'habitude ancienne à moitié contenue.

Les deux rangs de cyprès qui conduisaient au seuil Selon l'heure du jour tournent leurs noires ombres ; Et, sans inscriptions, ces obélisques sombres Gardent les doux secrets des demeures en deuil ;

Et par l'humide oubli de mousses revêtues, En écaille de plâtre, à chaque carrefour.

Semant leur vieille peau sans espoir de retour, Pleurent, groupes muets, les joyeuses statues.

Sous les lambris déteints, avec recueillement On marche, environné de peintures flétries, Et la sonorité des vastes galeries Répond à chaque pas par un gémissement.

« Les pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus de nez ; à beaucoup de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une jambe sur le socle. Le reste gît au fond des bassins. Les eaux ne soufflent plus dans les tuyaux d'orgue ; elles bondissent encore dans les conques de marbre et le long des grandes girandes ; mais elles y chan-

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tent de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes chevelures, qui les rendent à la vérité. Les fraises et les violettes ont tracé des ara-r besques aux contours des tapis verts; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes : tout a pris un air de révolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant de solitude. » (George Sand.)

La villa Borghèse, malgré son étendue et ses agréments, est loin du charme poétique des villas de Frascati. Nous lui préférerions l'admirable jardin Ludovisi, avec ses haies de lauriers, ses futaies solitaires de chênes verts, ses allées de cyprès centenaires, ses souvenirs antiques, et son enceinte formée parles murailles de Rome, une vraie ruine naturelle. La villa Borghèse, située à quelque distance de la porte du Peuple, était, quand nous visitâmes Rome, la promenade publique du dimanche. C'est un vaste parc de quatre milles de tour, sorti tout entier du trésor pontifical, au temps de Paul V, oncle des Borghèse et Borghèse lui-même.

« A l'entrée, est un portique égyptien du plus mauvais effet ; c'est quelque importation moderne. L'intérieur est plus harmonieux et tout classique ; ici un péristyle, là un petit temple, plus loin une colonnade en ruine, un portique, des balustres, de grands vases ronds, une sorte de cirque. Le terrain onduleux courbe et relève de belles prairies toute rouges d'anémones molles et tremblantes. Les pirts, séparés à dessein, profilent dans l'air leur

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taille élégante et leur tête sérieuse ; droits et cannelés comme des colonnes, ils portent leur coupole dans le pacifique azur. Aux détours des allées, les grands chênes dressent leur vaillants corps de héros antiques, d'une rondeur aussi ample que les arbres d'Angleterre. » (Taune.)

Si les papes prodiguaient à leurs neveux la fortune publique, ils savaient en garder pour l'embellissement de leurs propres demeures.

Les jardins du Quirinal, composés au dix-septième siècle pour le pape Urbain VIIF, « s'étagent depuis le sommet jusqu'au bas de la pente; il semble qu'on se promène dans un paysage de Pérelle : hautes charmilles, cyprès taillés en forme de vases, plates-bandes bordées de buis qui font des dessins, colonnades et statues. Le jardin a la régularité froide et la correction grave du siècle. Ces jardins ainsi entendus conviennent mieux en Italie que chez nous. Les charmilles sont en lauriers et en buis, qui durent l'hiver et qui, l'été, préservent du soleil; les chênes -lièges, qui ne perdent jamais leur verdure, font en tout temps un ombrage épais ; les murailles d'arbustes vivaces arrêtent le vent. Les eaux, qui jaillissent de tous côtés, occupent les yeux par leur mouvement et conservent la fraîcheur des allées. Des balustrades, on aperçoit toute la ville, Saint-Pierre et le Janicule, dont la ligne sinueuse ondule dans la pourpre du soir. On descend ensuite par de grands escaliers, ou sur des

un PARCS ET JARDINS.

jKMites adoucies, jusqu'au bassin central où cinquante jets d'eau partis des bords viennent rassembler leurs eaux bleuâtres. Tout à côté, une rotonde pleine de mosaïques offre, sous sa voûle, Tombre et la fraîcheur. » (Taine.)

On trouve, dans le beau jardin du Vatican, des traces intéressantes delà première Renaissance ; un vaste parterre, commencé par Nicolas V, y fut agrandi et embelli par Jules II sur les dessins de Bramante. Dans la façade principale des bâtiments qui l'entourent se creuse une niche où Ton voit deux paons et une grande pomme de pin en bronze qui décoraient jadis le môle d'Adrien. Suit un autre jardin où Pie IV fit construire par Pirro Ligorio un somptueux casin, décoré de belles colonnes et de statues. C'est la villa Pia. Nombreux et variés sont les bassins et les jeux d'eau, parmi lesquels il faut remarquer une petite vasque de bronze d'où s'élancent à grand fracas cinq cents jets gracieux.

Bien qu'un peu bagatelle, elle est tout à fait curieuse et amusante. Elle figure une espèce de navire percé de deux rangs de pièces de canon ; autour de ses mâts, de ses vergues, de ses banderoles, des filets d'eau forment les cordages et les agrès. Les canons tirent des jets d'eau. Des jets d'eau encore couvrent du haut en bas le rocher qui abrite le bassin de la fontaine.

Jules II, de belliqueuse mémoire, le contempo-

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