LE CHAMP DES MORTS, A PÉRA
lesquels sont plantés sans ordre, penchés à droite ou à gauche, dés pieux de marbre, coiffés de turbans ; des terres-pleins entourés de balustrades signalent la sépulture des familles riches. Deux ou trois allées pavées glissent sous la futaie que borne une vieille muraille crénelée. Au-dessous de la colline funéraire se déploie un admirable spectacle, un lointain vaporeux et brillant, encore allégé par les arbres sombres et massifs du premier plan. Ce sont les tuiles brunes, les maisons rougeâlres du quartier de Eassem ; puis le golfe azuré qui sépare la pointe du Sérail et les Eaux-Douces d'Europe ; tout au fond, Constantinople aux dômes bleuâtres, aux minarets blancs, aux jardins mystérieux, se déroule en amphithéâtre, depuis les Sept-Toufs jusqu'aux hauteurs d'Eyoub.
« En face, sur la côte d'Asie, au delà de Scutari, se prolonge une ligne de palais d'été, coloriés en vert pomme, ombragés de platanes, d'arbousiers, de frênes, d'un aspect riant, et, malgré leurs fenêtres en treillage, rappelant plutôt la volière que la prison. Ces palais, rangés sur la rive de manière à tremper leurs pieds dans l'eau, ont assez Taspect des bains Vigier ou Deligny . Les villas turques, sur le Bosphore, éveillent souvent cette comparaison. » (Th. Gautier.) Ces senties kiosques des Eaux-Douces d'Asie, les palais des pachas, des sérails d'été, dont les longues galeries vitrées, véritables serres, abrilent des arbustes rares et des fleurs de l'Inde.
Au Caire, les voyageurs admirent la promenade de Choubrah et les jardins de Méhémet-Ali. Un canal, un petit lac entouré de cafés et de jardins publics, précèdent une magnifique avenue, « la plus belle qu'il y ait au monde assurément, » oii s'enfoncent à perte de vue les cavalcades. « Les sycomores et les ébéniers, qui l'ombragent sur une étendue d'une lieue, sont tous d'une grosseur énorme, et la voûte que forment leurs branches est tellement touffue, qu'il règne sur tout le chemin une sorte d'obscurité relevée au loin par la lisière ardente du désert, qui brille à droite au delà des terres cultivées. A gauche, c'est le Nil, qui côtoie de vastes jardins pendant une demi-lieue, jusqu'à ce qu'il vienne border l'allée elle-même et l'éclaircir du reflet pourpré de ses eaux. Il y a un café orné de fontaines et de treillages, situé à moitié chemin de Choubrah, et très-fréquenté des promeneurs. Des champs de maïs et de cannes à sucre, et, çà et là, quelques maisons de plaisance, continuent à droite, jusqu'à ce qu'on arrive à de grands bâtiments qui appartiennent au pacha.
« On peut critiquer le goût des Orientaux dans les intérieurs ; leurs jardins sont inattaquables. Partout des vergers, des berceaux et des cabinets d'ifs taillés qui rappellent le style de la Renaissance; c'est le paysage du Décaméron. 11 est probable que les premiers modèles ont été créés par des jardiniers italiens. On n'y voit point de statues,
CHOUBRAH. 1H5
mais les fontaines sont d'un goût ravissant. » •(G. DE Nerval.)
Ce ne sont que terrasses sur terrasses, couronnées de pavillons peints, dont les draperies de soie voltigent au milieux des festons de fleurs, longues allées de citronniers en quenouilles, bois de bananiers aux feuilles transparentes; et des roses, toujours des roses. « Les roses de Choubrah ! c'est tout dire en Egypte. » La merveille du jardin, c'est un immense bassin de marbre blanc, le bain du harem, environné de colonnades; au milieu, une haute fontaine laisse couler ses eaux par des gueules de crocodile.
Comme la Perse, la Turquie et l'Egypte, l'Inde -a toujours été le pays des jardins réguliers.
Dans ceux des Grands-Mogols, à Digue, les allées, soit qu'elles plongent dans les profondeurs du sol, soit qu'elles s'élèvent jusqu'à la cime des bois touffus qui les encadrent, et à portée des fruits et <les perroquets dont ils sont couverts, sont maintenues, comme nos voies ferrées, à un niveau parfait. Ce qu'on a dit des jardins de Le Nôtre, que •c'était de l'architecture, est surtout vrai pour ceuxci ; car tout y est pierre : le sol revêtu de dalles, les bordures garnies de petits murs sculptés à jour, «t jusqu'aux gerbes de fleurs d'où jaillissent d'innombrables jets d'eau.
Les jardins de Schalimar, dit le prince Soltykoff , ^ont le Versailles des rois de Lahore (page 151).
•\U PAUCS ET JAl'iDlNS.
11s portent le nom de jardins suspendus, peut-être à cause de leurs terrasses superposées ; ils abondeni en orangers, en pièces d'eau animées d'une foule de canards et d'oies grises ; les jeux des innombrables fontaineset cascades symétriques sontsiartistement combinés, qu'ils saturent Tair d'une imperceptible poussière humide dont la fraîcheur pénètre les vêtements sans les mouiller. Les kiosques, les allées mêmes, dans les grandes occasions, sont tapissésde délicieux cachemires. A Tentourdes pavillons, des rampes de marbre blanc ciselé changent les nappes d'eauquis'yprécipitenlendestorrentsdediamants.
Ne serait-il pas curieux de trouver le jardin classique dans cette Chine qui, dès la plus haute antiquité, s'ingéniant à rassembler dans ses parcs tous les sites tourmentés ou mélancoliques, subordonnait entièrement l'homme à la nature ? Cette surprise ne nous manquera pas.
Madame deBourboulona vuàPékin, dansle parc du temple du Ciel, de grandes avenues droites, dallées en pierre, bordées de chaque côté de balcons de marbre et entourées de futaies de cèdres deux fois séculaires. Le sol est couvert d'une couche épaisse de feuilles affilées et jaunies ; on n'entend rien que le battement cadencé du pic noir qui frappe sur les vieux troncs, et le gémissement du vent qui souffle dans les clairières.
Les jésuites ontimporté, au dix-huitième siècle, le goût français en Chine. Dans la grande enceinte