JARDINS CHINOIS
sent courbés par la violence d'un ouragan, ceux-ci renversés par la fureur des eaux, jetés au travers des torrents, ceux-là brisés et comme calcinés par la foudre. Des ruines, des cabanes éparses sur les flancs nus des côtes arides complètent le tableau par l'idée de la misère et de la faim. D'habiles contrastes effacent bientôt ces impressions pénibles. Ce ne sont plus que rivières délicieuses, riches ombrages, paysages élyséens.
L'art consiste à disposer les sites de manière qu'envisagés séparément, ils se déploient sous l'aspect le plus avantageux, et que, considérés en bloc, ils forment un ensemble aussi élégant que magnifique. Quand le terrain est borné, les Chinois l'agrandissent en y accumulant des coteaux factices, des vallons, des sentiers tortueux, en y associant les campagnes voisines. Si les environs n'offrent aucun point de vue, les jardins sont enveloppés de terrasses sur lesquelles on monte par des glacis Ces terrasses sont couronnées de grands arbres et de buissons qui dissimulent les clôtures.
Les eaux entrent peut-être pour la moitié dans le plan d un jardin chinois. Des lies pyramidales s'élèvent au-dessus des lacs, portant un temple, une rotonde ou un colosse. Certaines constructions aux plafonds de glace, aux murs de coquillages, aux planchers de jaspe, d'agate et de madrépores, figurant sous les eaux des palais de nymphes, véritables aquariums pleins de poissons dorés. Des ponts
de toute matière et de toute forme, souvent en ligne brisée, traversent les ruisseaux, les rivières, joignent les îlots aux rives des lacs, se prolongent en galeries, s'élèvent en arcs de triomphe, en riches escaliers pavés de mosaïques brillantes.
Enfin, les Chinois peuvent prétendre qu'aucun des arts ne surpasse le jardinage. Leurs jardiniers sont des botanistes consommés, mais aussi des peintres et des philosophes qui ont su prévoir, pour les combatire ou les exciter, tous les sentiments qui naissent dans le cœur humain. Ils ne se contentent point, comme le voulaient Addison, Kent, Brown, d'imiter à s'y méprendre la liberté de la belle nature, ils en veulent faire la consolation, Tamie et la compagne de l'homme ; ils arrivenl à lui prêter des intentions, des pensées et une puissante magie.
Le malheur est qu'en morcelant la nature pour amuser leur paresse, en l'astreignant à une excessive variété, ils en font une marquetterie ; en la pliant à l'expression des sentiments moraux, ils la faussent et la surmènent. Leurs chefs-d'œuvre sont souvent des curiosités maniérées.
On en jugera mieux par la description d'une de leurs bonzer ies et des fameux jardins du Palais d'été, qui, avant d'être saccagés par l'armée anglo-française, pouvaient passer pour le modèle du genre paysager en Chine. Les restrictions que nous avons faites ramèneront à sa juste valeur l'enthou-
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siasme des témoins oculaires dont nous emprunterons les impressions.
« Les Chinois, dit madame de Bourboulon, choisissent pour élever un temple un site riant et pittoresque, avec des eaux pures, de grands arbres et une végétation fertile; ils y creusent des étangs et des ruisseaux, et y tracent une foule d'allées tournantes, près desquelles ils multiplient les arbustes et les fleurs (surtout les asters) ; par ces avenues fraîches et parfumées on arrive à plusieurs corps de bâtiments entourés de galeries, dont les piliers sont couverts de plantes grimpantes.
c( Labonzerie deHo-Kien (province de Tien tsin), une des plus vertes et des mieux entretenues que j'aie encore vues, est située sur le penchant d'une colline agreste où sont disséminés, dans un désordre pittoresque, les vingt-cinq pagodes, temples et kiosques dont elle se compose... Je m'acheminai, sous la conduite d'un jeune bonze, vers le parc dont on aperçoit les hautes futaies. Après avoir franchi quelques kilomètres, nous nous engageâmes sous l'ombre épaisse d'une allée bordée d'arbres centenaires. Elle décrivait mille détours capricieux à travers des ravins, des étangs, des ruisseaux bordés de plaies-bandes de fleurs odorantes et d'arbustes aromatiques, et nous amena au débouché de grottes profondes taillées en plein rocher, en face d'un lac majestueux au-dessus duquel un temple principal élevait ses portiques de
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marbre, soutenus par douze colonnes de granit. Rien de plus saisissant que Taspect architectural et grandiose de ce monument, qui se retlète dans les eaux paisibles du lac. Au milieu des nymphéas roses qui étalent leurs brillantes corolles au-dessus de leur tige d'un vert tendre moucheté de noir, se promènent des canards mandarins, couleur de feu et d'azur ; des gouramis et des dorades aux écailles d'or et d'argent s'y jouent à la surface de l'eau et sautent pour attraper les mouches luisantes qui forment comme des chœurs aériens; de temps en temps, des tortues, effrayées par notre passage, se laissent tomber dans le lac, sembla* blés à de grosses pierres qui roulent ; de petits oiseaux gazouillent sur les longues branches des saules pleureurs et des peupliers argentés. Le spectacle de ce paysage enchanteur me fit une vive impression, et je ne crois pas avoir vu dans aucun autre pays du monde un parc où la nature, secondée par l'art, se soit présentée à moi sous des dehors aussi séduisants. »
Le Palais d'été des empereurs de la Ch i ne ( Youen- Ming-Youen) frappa d'admiration les soldats européens (jui le saccagèrent. C'est, dit M. Pauthier, . l'ensemble le plus extraordinaire de palais, de pavillons, de kiosques, de pièces d'eau, de rochers, de collines et de vallées factices que la main de l'homme ait jamais créé. L'emplacement fut choisi par Young Tchin, sur les recommandations de