MORFONTAINE
virons de Senlis et de Chanlilly. Le Bois Defay couronne, à quelque distance, une colline accidentée où s'élève, au milieu des pins, la tour Dubosq. Un peu plus loin, le grand rocher de Delille avec l'inscription connue :
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
On peut visiter encore un beau pont rustique double sur la rivière et sur la vallée, un temple entouré d'un paysage à la Poussin, une glacière surmontée d'un pavillon, une volière de fer encastrée dans un portique grec, et le tombeau en marbre noir, sans statue, devant lequel était planté le plus grand pin du Nord connu. Le parc abonde en endroits solitaires ombragés de thuyas et de mélèzes et décorés d'un autel champêtre.
Le château est assez maladroitement construit en face d'une grande route, comme pour se faire valoir aux dépens des chaumières voisines; ce sot amour-propre lui a fait perdre tout l'agrément qu'il pouvait tirer d'une position mieux entendue.
Ermenonville, à 12 kilomètres de Senlis et 56 environ de Paris, sur un petit affluent de la Nonette, semble avoir été de bonne heure le centre d*un riche domaine ; c'est ce qu'indique son nom : .ferme ou résidence d'Ermangon. La famille de ce premier maître, petit seigneur féodal, dut-elle s'y maintenir longtemps? C'est ce qui importe peu.
D'ailleurs aucun débris du moyen âge ne peut nous éclairer sur cette obscure question, qui entraînerait sans doute à plus de recherches qu'elle n'en mérite. Un château, dont il ne reste pas de traces aujourd'hui, fut le séjour momentané de Gabrielle d'Estrées. En 1603, Henri IV le donna à son ami et serviteur de Vie, gouverneur de Calais, pour sa vaillance à la journée d'Ivry. Lorsque Rousseau consentit à s'y fixer, quelques mois avant sa mort, 20 mai 1778, Ermenonville appartenait à la famille de Girardin ou Gérardin ; c'est l'hôte de Rousseau, le marquis de Girardin, qui, aidé du fameux Morel et mettant à profit les formes heureuses du terrain, dessina le parc à la manière anglaise, ou plutôt selon les principes qu'il a donnés lui-même dans son traité De la composition des paysages. Les contemporains furent séduits par la riante Arcadiey le Désert, le Bocage^ par le contraste entre de riches prairies boisées et des rochers sauvages semés par la nature au milieu déterres sablonneuses ; ici l'île des peupliers, la plus grande d'un petit archipel; là des genêts^ des genévriers, de hauts sapins, des cèdres ; cascades naturelles ; pièces d'eau irrégulièrés ; fabriques heureusement disséminées dans la verdure, et parées, selon la mode du temps, de quatrains, de huitains, en. l'honneur de Gabrielle ou des de Vie ; un Hermitage, une Salle de danse^ la chaumière du charbonnier, un autel dédié à la Rêve-
rie, une pyramide à la gloire de Théocrite, Virgile, Gessner, et Saint-Lambert; enfin le temple de la Philosophie, commencé sous Tinvoçation de Rousseau, Montesquieu, Penn, Voltaire, Descartes, Newton, et légué aux sages futurs. M. de Girardin avait partout discrètement marié l'art à la nature, sans- jamais étouffer celle-ci; au contraire, il avait fait graver quelque part celte sentence de Montaigne : « Ce n'est pas raison que Fart gagne le point d'honneur sur notre grande et puissante mère nature. » Montaigne était, avec JeanJacques, le philosophe aimé de M. de Girardin, et dans le temple on lisait cette dédicace : « A Michel Montaigne, qui a tout dit. »
« Les promenades dans ce beau lieu, lit-on dans une notice écrite peu après la mort de Rousseau, ne sont pas moins agréables à Toreille qu'aux yeux. M. de Girardin a des musiciens qui concertent, tantôt dans les bois, tantôt sur le bord des eaux ou sur les eaux mêmes, et qui se rassemblent, lorsque la nuit est venue, pour exécuter la meilleure musique dans une pièce voisine du salon, où la compagnie converse sans en être incommodée. La fi^nchise et la liberté, la simplicité dans les manières comme dans les habillements, se trouvent là plus que partout ailleurs. Madame de Girardin et ses filles, vêtues en amazones d'étoffe brune, ont un chapeau noir pour coiffure. Les garçons ont l'habillement le plus simple, etc. »
Le parc, qui a été consei^vé dans ses parties les plus importantes, confine au village, qu'on ne voit pas cependant, et entoure de trois côtés le château. L'habitation est très-simple; elle paraît remonter au commencement du règne de Louis XV.
Bâiie en pierres de taille, elle est cantonnée de deux tours façon Reine-Blanche, tours crépies en plâtre et plus récemment ajoutées, pour la plus grande gloire du pittoresque.
La vallée en face du château, du côté du nord, n'était, dit Morel, il y a quelques années (1776), qu'un marais impraticable; son sol tourbeux retenait les eaux de mille sources qui l'abreuvaient; quatre ou cinq canaux fangeux n'avaient pu le dessécher; des vapeurs blanchâtres le couvraient matin et soir. Des allées symétriques bornaient la vue de tout côté ; en s'opposant à la libre circulation de Tair, ces plantations contribuaient à l'insalubrité du parc : tandis qu'en cachant le jeu des pentes, elles interceptaient la marche du terrain et faisaient d'une vallée agréable une plaine froide et sans accidents. De droite et de gauche, des coteaux et des vallons charmants étaient ignorés ou négligés ; et une belle forêt, tout près de la maison, en était si bien séparée qu'elle ne procurait ni embellissement pour le site, ni jouissance pour la promenade. Un parterre humide, de profonds canaux d'eaux impures et verdâtres, des charmilles en labyrinthe sur chaque flanc, fai-
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saient l'insipide décoration d*un jardin où l'on n'osait demeurer, à cause de sa fraîcheur malsaine. Du côté du midi, une rue sale, encaissée, formant la communication entre le château et les deux parties du village, longeait les murs d'un potager aquatique, terminé par une haute chaussée en pierres qui contenait un étang et bornait la vue de ses deux rangs de tilleuls. Enfin, ajoute Morel, tout était désuni, incohérent, sans caractère, sans expression; partout le mouvement du terrain avait été maladroitement dénaturé.
Il a suffi de quelques arbres abattus, de quelques judicieuses coupures pour découvrir au nord un site délicieux, terminé par une montagne à deux lieues de distance, qui est surmontée d'un village et d'une belle ruine, la tour de Mont-Épiloy; au midi, la rivière, qui prend sa source de ce côté, arrose et traverse une pelouse, sur l'emplacement même où moisissait le potager, encadrée par une forêt à l'ouest, bornée à l'orient par le cours capricieux de l'eau qui, serpentant au pied du château, l'enveloppe en ses replis, en assainit les fossés et va se répandre au loin dans l'immense vallée du nord.
La route coupe le parc en deux parties; un parterre la sépare du château et la masque habilement, si bien que les rares passants, dont on ne voit guère que le buste, semblent gagés pour animer la vue du parterre.
Au delà de la route et derrière le château, le terrain qui s'élève en pente douce offre à la vue de grandes pelouses encadrées par de beaux arbres et animées par une cascade au centre d'un hémicycle de verdure. On peut monter au-dessus de la grotte, d'où s'élancent à travers les rochers les eaux écumeuses.
De tous côtés, des villages et des clochers, Chailly, Ermenonville, des étangs, des massifs bien distribués forment des perspectives nouvelles. Au sommet et vers la gauche d'un horizon prochain, le Temple^ ou la ruine factice d'un temple circulaire, dresse sa colonnade au milieu d'essences variées. Du pied de ce sanctuaire, qui fait songer aux templa serena de Lucrèce, de nouveaux points de vue se découvrent : à gauche au milieu d'un vaste lac aux eaux dormantes, s'allonge l'île des Peupliers ; on voit le cénolaphe antique dessiné par P. Robert, où demeurèrent quelque temps les cendres de Rousseau. (On sait que, sous prétexte de Panthéon, le corps a été enlevé et a disparu.) Dans une autre île fut placée la pierre sépulcrale du peintre Meyer, mort à Ermenonville. Ces simples monuments dépassent de bien loin l'effet que peuvent produire les fabriques vulgaires; on sent qu'ils ont servi, et quelque chose d'humain se mêle à cette solitude mélancolique. A quelque distance, sous un bois, se cache encore la tombe négligée d'un inconnu. Sur la droite,
derrière de grands rideaux de verdure, la maisonnette du philosophe, chaumière pieusement entretenue dans un état de ruine apparente, occupe le haut d'une ile de sable, au milieu de pins et de mélèzes, dominant le Désert célèbre, où pullulent les lièvres. Au pied de la cabane et vers le bord du lac est un amas de rochers où Ton s'est plu à rappeler le souvenir des rochers de MeîUerie (Suisse). Rien ne ressemble plus à certains sites de Fontainebleau que le désert d'Ermenonville : grès, bruyères arides, sables et bouquets de genévriers; ici la nature a tout fait, et le dessinateur n'a d'autre mérite que d'avoir compris la valeur du contraste.
Pour parvenir aisément à la partie déserte, il faut prendre la pelouse du midi qui mène à la Forêt, où l'on rencontre quelques allées sinueuses sur la droite, qui conduisent au haut d'une pelouse sèche et mousseuse; de là l'on découvre le pays sauvage. Un grand lac enfermé dans un bassin formé par un cercle de montagnes entrecoupées de gorges profondes, couvertes de bruyères et de massifs de toutes sortes d'arbres, parmi lesquels se font remarquer de superbes genér vriers d'espoce et de grosseur peu communes, dont les branches et les tiges s'élèvent, rampent et se courbent en tout sens, donne un centre à ce grand tableau. Derrière une de ces montagnes, qui s'abaisse avec rapidité, on aperçoit Téglise et l'abbaye
de Chailly et une échappée au delà. La pente douce et la charmante pelouse que présente ce coteau engagent à descendre jusqu'au lac qui en baigne le pied. La forme, les plantations, les bords de cette vaste pièce d'eau sont fortement contrastés. D'un côté, la croupe d'une haute monlagne, couverte de gros rochers entassés hardiment les uns sur les autres, fait une pointe qui s'avance fièrement jusqu'au lac et ne laisse qu'un passage étroit entre elle et l'eau. A la rive opposée, un monticule isolé et d'une pente assez rapide, tout planté de bois depuis le pied jusqu'au sommet, fait une saillie circulaire qui se prolonge dans le lac et le force d'en suivre le contour. Le grand mouvement des hauteurs qui l'environnent, la triste bruyère dont presque tout le sol est couvert, le vert obscur des aunes qui croissent sur une partie de ses rives, les joncs et les roseaux qui en occupent d'autres, en se peignant dans ses eaux, les brunissent. Tous ces alentours jettent sur le tableau une teinte sombre et lui impriment un caractère si opposé à celui des deux vallées, qu'on croit en être séparé par un espace immense. Ces deux sites se touchent, un moment suffit pour passer de l'un à l'autre; mais, par leur position, l'œil ne saurait les apercevoir ensemble que de quelques points, d'où jamais ils ne se nuisent. Au delà du lac du Désert, le terrain tourmenté, bouleversé, marécageux et sablonneux tour à tour, va joindre des
montagnes hautes et sauvages, à peine vêtues de légers bouleaux, ou de petites collines vertes entre lesquelles des rochers parsemés de bruyères se pressent en de petits vallons frais: Il est doux, après avoir joui de ce beau désordre, auquel Tart n'a rien ajouté, de revenir par la vallée du nord, si grande aussi, mais dune grandeur si tranquille et si familière.
La façade antérieure du château jouit d'une perspective aussi ouverte, aussi étendue que l'autre est relativement bornée par les collines prochaines. Il y a là encore un contraste bien entendu. La rivière, partant des fossés, serpente à perte de vue dans une prairie qui rappelle, sauf la régularité, et qui surpasse en fraîcheur le fameux tapis vert de Versailles. Des groupes d'arbres savamment disposés encadrent la prairie et •rompent à l'horizon les lignes monotones des plaines. C'est par là que sont les îles, le moulin, les massifs d'aunes, les deux vues du village, de Chailly et de Mont-Épiloy. La rive droite de la rivière est bordée d*arbres gigantesques épandant et mirant leur ombre dans une eau transparente ; on ne peut dire les précautions minutieuses qui sont prises chaque jour pour conserver la limpidité de l'eau. Des vannes, qu'on ne lève qu'à la tombée de la nuit, sont chargées de retenir et de cacher aux yeux les impuretés qui pourraient déparer la rivière et en obscurcir le cristal.
Ce parc immense, cette création princière est religieusement entretenue par les descendants du fondateur ; il y a bien quelque part un grand lac que l'on cultive, mais les levées et les vannes sont intactes, et les eaux peuvent y être amenées. Ce n'est que par une abnégation qui trouve en d :: souvenirs sacrés sa force et sa récompense, cu'un particulier peut conserver Ermenonville dans sa beauté première, en présence des tentations d'un morcellement qui quadruplerait sa fortune. Espérons qu'un poble esprit de famille, animant longtemps encore les descendants du marquis de Girardin, gardera pour la postérité ce modèle varié, gracieux, mélancolique, imposant tour à tour, et qui ne sera pas dépassé.
Dans la classification des jardins paysagistes, Ermenonville réalise l'idéal du Pays. Cuiscard est par excellence un Parc, plus arrangé, moins scrupuleux à ne point contrarier ou modifier la nature ; il ne craint point de laisser deviner qu'il est une production de l'art.
L'ancien parc était régulier. « En face du château, dit Morel, qui éprouva une vive jouissance à défaire ce petit Versailles, il y avait une avenue par où l'on ne venait jamais ; elle devait son existence non au besoin , mais à l'usage qui voulait qu'une longue allée d'arbres dirigée sur le milieu du château lui fût essentielle,, même lorsqu'elle était inutile. De droite et de gauche on avait planté
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des bosquets où toutes les ressources de la géométrie avaient été épuisées. » Des allées droites découpaient et perçaient les bois dans toutes sortes de direction. De hautes charmilles enveloppaient si exactement les massifs, qu'à l'exception de ces allûes, le reste du parc, c'est-à-dire les cinq sixièmes, était absolument clos et interdit à la promenade. De grands et profonds fossés entouraient le château de miasmes malsains. Les eaux croupissaient dans de vastes bassins de forme régulière, sans écoulement, enfermés dans de roides talus. La perspective par trop simple et pauvre, écourtée par une pente qui venait en droite ligne sur le château, se terminait par un petit bout de ciel au fond d'une allée dans les bois.
Ces jardins qui, dans leur symétrie, réunissaient toutes les beautés du genre régulier avaient été plantés par le duc d'Aumont. Le propriétaire, voyant changer le goût, changea son parc. En cinq ans Morel eut fait disparaître tout ce qui pouvait sentir la ligne droite, le contour factice, rendu au bois leur liberté, aux sentiers leur caprice, au terrain partout la pente naturelle. Il avoue que sa tâche fut singulièrement facilitée par les plantations toutes venues de ses prédécesseurs, et par un accroissement de territoire qui doubla retendue de Guiscard.
Le parc présente au premier coup d'œil trois
grandes parties dont l'ensemble est imposant : une vaste pelouse, en face du château, un trèsgrand lac qui en baigne les bords et des bois considérables qui la terminent. Jadis placé dans le plus bas du terrain, le château, par la maulère dont les pentes ont été dirigées, paraît situé à micôte ; il domine le parc au couchant, et jouit de la vue de la pelouse, des bois et d'un coin du grand lac, au delà duquel des plantations, sur la rive opposée, s'ouvrent pour laisser voir une jolie vallée.
Le château, en partie de briques, mieux entendu que celui d'Ermenonville, se lie assez bien avec le paysage ; présentant un de ses angles sur les jardins, il est peu de places d'où l'on ne découvre deux de ses faces. La grande pelouse qui l'enveloppe lui vient par une descente insensible et s'en éloigne plus mollement encore pour aller mourir aux bords du lac. Au couchant un joli ruisseau sort d'un bassin irrégulier, suit les sinuosités d'un petit vallon compris dans la grande pelouse et va se jeter dans le lac.
Les plantations et les promenades à l'ombre sont distribuées autour de la pelouse et commencent immédiatement aux deux flancs du château. Plus près de l'habilation on a rassemblé tout ce que le règne végétal a de plus riant, les arbres et les arbustes à fruits et à fleurs dont le vent frais du matin lui apporle les parfums. De brusques