LE PETIT TRIANON
aux jardins. Très-variée dans les sites qu'elle parcourt, partout égale ou dessinée sur des pentes très-douces, elle part du château, traverse la pelouse du midi, passe sur le pont de la Route- Verte, contourne le grand bois, joint la vieille futaie, descend vers le grand lac, remonte sur le coteau opposé, enfin revient au château par l'allée d'ormes, après avoir fourni une course de quatre kilomètres.
Tant d'agréments réunis dans ce parc très-simple et d'une beauté tempérée en font un modèle pour tous les domaines qui se croiraient déshérités, pour être dépourvus d'accidents singuliers et d'effets extraordinaires, tels que rochers imposants, étonnantes chutes d'eau, brusques ravines.
Les jardins du pelit Trianon sont comme un diminutif, un échantillon de Kew ou de Stowe; on y trouve tout le mobilier de rigueur : Laiterie, Hameau, temple de l'Amour, Salon de musique ou du déjeuner, deux lacs, le tout de l'invention de l'architecte Micque. On sait que Marie-Antoinette se plaisait à y faire la fermière de Boucher ; ces petites paysanneries raffinées étaient fort à la mode à la veille de la Révolution. Le véritable ornement de Trianon est sa végétation et les arbres rares qui y ont prospéré ; le cyprès chauve de la Louisiane y étend les renflements de ses racines envahissantes ; les pins de l'Amérique du Nord y atteignent presque leurs dimensions natives ; di-
verses espèces de chênes et surtout le chêne à feuilles de saule, s'y élèvent jusqu'à trente mètres de hauteur. Les grands alignements de Versailles donnent une singulière valeur aux libres verdures de ce petit coin de terre.
En 1850, M. Charpentier, jardinier de'Trianon, a créé près de l'orangerie un charmant Jardin des fleurs où l'on admire des collections de rododendrons et d'azalées.
Nous citerons encore, parmi les jardins anglais ou mixtes, la villa Pallavicini, à Pegli (deux lieues et demie de Gênes), composition moderne d'une richesse folle et d'un mauvais goût délirant où se marient tous les styles et toutes les fantaisies ; l'art turc y est représenté par un kiosque voisin d'un obélisque égyptien ; le moyen âge y rêve sous l'arcade d'un pont gothique où s'encadrent une brillante vue de la Méditerranée, la plus païenne des mers. La mythologie, qui est si bien à sa place dans les jardins classiques, jure ici avec une grotte, genre anglais, chèrement bâtie, de véritables stalactites ; Flore, en sortant de son temple ionique, peut s'asseoir sur des coussins en porcelaine du Japon ; Vénus, si elle abandonne un moment ses pelits sanctuaires en marbre blanc de Carrare, risque de rencontrer la chapelle de quelque saint. L'une des moins agréables inventions de la Renaissance a été reproduite sous un berceau que nous conseillons d'éviter. A peine y a-
VILLA PALLAVICllSI. 285
t-on fait quelques pas qu'une pluie d'eau tombe de tous côtés, transperçant le voyageur malavisé. Celte plaisanterie, dont le président de Brosses aurait ri, n'est plus de notre temps ni de notre goût.
Bien que la villa Pallavicini soit avant tout une curiosité singulière et de beauté douteuse, on ne peut méconnaître son admirable situation au-dessus du golfe de Gênes, la pureté de son lac et de ses eaux jaillissantes. Sur un coteau aride où Ton ne voyait naguère que de maigres vignobles et des plantations de pins, se déploie aujourd'hui un vaste parc aux magnifiques ombrages, aux fabriques somptueuses. Voilà de quoi faire oublier un certain nombre de bizarreries et de colifichets disparates.
Les bois de Boulogne et de Vincennes, auxquels nous consacrons nos dernières lignes, auraient paru bien simples et bien nus aux architectes paysagers du dernier siècle ; les fabriques d'ornement y sont rares et pauvres ; et c'est à peine si l'on peut les compter parmi les parcs, malgré leurs grandes allées sinueuses et leurs lacs peuplés d'oiseaux de toutes couleurs. C'est le dernier effort du style anglais pour dissimuler les traces du travail humain sous la liberté des ombrages et la simplicité de la nature. L'artifice ne se trahit que dans les cascades du bois de Boulogne, trop peu importantes pour une si vaste étendue, et
dont les escarpements ne sont annoncés en aucune façon par la platitude d'un terrain sablonneux. Elles sont , construites avec soin, leurs rochers sont authentiques ; mais, quel que soit leur mérite propre, elles ne sont point à leur place. Le sol tourmenté des Buttes Chaumont les motivera davantage. Quoi qu'il «n soil, il faut savoir gré à d habiles ingénieurs, qui se sont montrés dessinateurs pleins de souplesse et d'invention, d'avoir embelli le voisinage de Paris et fourni à notre population les promenades qu'elle enviait à Londres.
Comme lieu de plaisance, le bois de Boulogne date de François P', qui en régularisa l'enceinte, y fit des plantations et le peupla de cerfs et de chevreuils qui onl disparu vers i 793 ; ils ont repris leur liberté. C'est sous François P' que s'éleva le magnifique palais de Madrid, tout éclatant de ses faïences émaillées, l'une des merveilles de la Renaissance dont l'art déplorera à jamais la perle. Madrid, entouré par Henri IV de quinze mille plants de mûriers, donné en apanage à Marguerite de Valois, qui laissa son nom à l'une des allées du bois, fréquenté par Louis XIII, dédaigné par Louis XIV, abandonné pour la Muelte par Louis XV, se vit éclipsé par les châteaux de Bagatelle, de Neuilly, de Boulogne, de Maurepas, de Saint-James. Toutes ces demeures seigneuriales étaient entourées de grands parcs,