PARENTÉS ENTRE LES MALADIES D'ORDRE NUTRITIF ET D’ORDRE INFECTIEUX
Rapports du cancer et de la tuberculose
Les cancéreux qui sont particulièrement exposés à la tuberculose sont ceux dont le néoplasme entrave le mieux la nutrition. Ainsi, pour les cancers de l’œsophage; par exemple, la tuberculose existerait cinq fois sur neuf {Gosselin), on comprend que, dans ces cas surtout, une rapide déchéance organique puisse servir de terrain favorable au développement de la tuberculose et contrebalancer ainsi le peu de tendance qu’ont les arthritiques à devenir tuberculeux.
Krauss , Prieger , Engel , Jackson , Mayor [in Index Medicus) ont mentionné l’existence de la tuberculose chez les cancéreux.
Lebert a montré que la tuberculose était associée au cancer dans la proportion de 8 0/0. Claus, Clarke, Cruveilhier, Concato, de Giovani, Holden, Oppolzer, Piatelli, Behier, Peter, Moutard, Martin, Picot, etc., ont cité aussi des observations montrant la possibilité de cette coexistence et ont réfuté ainsi l’opinion de Rohitan.sky, qui admettait un antagonisme entre le cancer et la tuberculose. D’après Burdel { 1), le rapport de la
(1) Burdel. Le tubercule issu du cancer .Bull, acad.méd. 1870, 1879.
tuberculose et du cancer serait de 75 0/0. Gouin[ 1), en compulsant les observations recueillies dans les bulletins de la Société anatomique, a trouvé 42 fois la tuberculose dans 287 cas de cancer. Cette question est encore étudiée par Croizet , Picard (1875), Josso (1876), Le Goupils (1882), Gosselin (1882). La question du développement du cancer chez les tuberculeux a été interprétée de diverses manières. Lebert disait, à ce propos : « Il nous a semblé que les cancéreux devenaient plus facilement tuberculeux que les phtisiques ne deviennent cancéreux : c'est un cas fort rare. » D’après Guéneau de Mussy le cancer arrête la tuberculose dans son évolution ; sur 96 cas de cancer, Gosselin n’a pas trouvé de tuberculose dans les antécédents et 6 fois seulement il a observé la coexistence du tubercule à l’état de crudité. Verneuil résume ainsi son opinion : le cancer est un fleuron pathologique qui manque à la couronne du tuberculeux.
Mais dans l’organisme, tout s’enchaîne ; souvent les maladies ne sont pas nettement isolées ; les divers systèmes réagissent les uns sur les autres, et ces modifications nutritives servent de trait d’union entre ces différentes familles morbides. Nous avons vu les parentés de f arthritisme avec le nervosisme : Cette dégénérescence nerveuse peut pousser la déchéance organique plus loin, et alors, la scrofule et la tuberculose peuvent se développer ( Esqui roi , Lugoï).
Nous ne craignons pas d’affirmer que dans les classes élevées de la société, en dehors de la scrofule, il y a presque autant de phtisiques nés de parents goutteux et cancéreux que de parents phtisiques (Sénac).
(l) Gouin. Coïncidence et rapports de la tut), avec le cancer . Paris, 1878.
Le groupe psychopathique, en particulier, a été depuis longtemps relié aux affections de dégénérescence scrofule, tuberculose et rachitisme : « aliénés, idiots, scrofuleux, rachitiques en vertu de leur commune origine, de leurs caractères physiques et moraux, doivent être considérés comme les enfants d?une même famille, les rameaux divers d’un même tronc » [Moreau).
La fréquence de la scrofule a été mentionnée chez les idiots et les imbéciles, chez les épileptiques, par Lugol.
La déchéance organique peut être plus rapide ; alors surgissent les maladies de dégénérescence ultime, alors survient la phtisie, qui termine si fréquemment l’ataxie, l’aliénation mentale ( Esquirol , etc.).
Scrofule et tuberculose. — Les dernières recherches anatomo-pathologiques, microbiologiques et expérimentales, ne permettent plus d’envisager les parentés morbides de la scrofule et de la tuberculose dans le sens traditionnel. Dans sa thèse d’agrégation, sur les rapports de la scrofule et de la tuberculose, M. Quinquaud explique la coïncidence de la scrofule et de la phtisie par ce fait : « Que la scrofule est un état général, un terrain favorable à la germination, au développement de la tuberculose, maladie ayant toutes les apparences des maladies virulentes. »
Dans ces derniers temps, la scrofule a été dépossédée d’un grand nombre d’adénopathies, d’ostéites, de caries, d’abcès froids, d’arthrites, de synovites fougueuses qui rentrent dans le domaine de la tuberculose. Ces accidents, continue cet auteur, doivent être considérés comme des tuberculoses localisées, des tuberculoses externes à colonies. Thaon, Cornil, Grancher, Cohnheim, H. Martin,
Colas, Kiener, Hueter, Max Schuller, Lannelongue, Malassez, M. le professeur Damaschino, Brissaud, Merken, Poulet, etc., etc., ont élucidé cette question des rapports de la scrofule et de la tuberculose. Actuellement la tuberculose reprend possession d’une série de lésions qui, pendant longtemps, avaient été considérées comme scrofuleuses. Mais la discussion de ces points de détails (lupus, adénite, etc.) ne rentre pas dans notre sujet.
Aussi les liens de véritable parenté morbide entre la scrofule et la tuberculose se sont-ils singulièrement relâchés et pour beaucoup d’auteurs, les relations de la scrofule et de la tuberculose se borneraient à une simple question de terrain : la scrofule, en effet, d’après les dernières statistiques de Quinquaud, existe 41 0/0 dans les antécédents des tuberculeux ; mais, comme le dit M. le professeur Hardy, les maladies tuberculeuses ne sont pas sous la dépendance de la scrofule. Car elles se manifestent souvent en dehors de cette diathèse (Quinquaud); enfin, si la scrofule ne conserve plus que les scrofulides exsudatives, certaines otites, certaines ophthalmies, l’angine scrofuleuse superficielle d’Hamilton, les angines muriformes hypertrophiques, certaines adénites des jeunes enfants, si elle abandonne à la tuberculose la plus grande part de ses lésions, elle crée un milieu excellent pour l’évolution de cette maladie. Mais il en existe d’autres, et on est un peu trop disposé à oublier le terrain où ont évolué les tubercules et à ne considérer que le produit accidentel qui s’en est emparé (G. de Mussy).
« Si vous fouillez attentivement les antécédents héréditaires de nos phtisiques, vous les -trouverez surtout et avant tout des fils de déchus, de cachectiques, de vieux, de diathésiques. Vous trouverez que les terrains sur lesquels germe la tuberculose, ne sont que des terrains
parcellaires, détachés d'an domaine depuis longtemps ruiné et appauvri, sur lequel s'est abattue la tuberculose, ' tout comme le gui monte au chêne, quand celui-ci vieillit en ses racines. C'est, comme cela que vous trouverez si souvent la scrofule, sous toutes ses formes, dans les antécédents héréditaires et personnels de nos tuberculeux; c’est comme étant non pas l’unique, mais un des meilleurs parmi les terrains propices à la germination de la tuberculose. C’est de cette façon que M. le professeur Bouchard a interprété, en son cours de la Faculté, les rapports étroits, existant entre la scrofule et la phtisie. »
( Landouzy . Comment et pourquoi on devient tuberculeux, 1882).
Vous comprendrez alors, continue M. Landouzy, qu’il peut y avoir superposition de scrofule et de tuberculose et non transformation de la première en la seconde. La tuberculose, ici, n’est point une maladie montée en grade , représentant une évolution plus avancée d'une maladie, à étapes successives. — La scrofule est le terrain, la tuberculose est la graine.
C’est parce que la strume aime la peau, les ganglions plus que les viscères que la tuberculose s’attaque de préférence au derme, aux ganglions, aux jointures des scrofuleux comme à autant de loci minoris resistantiæ. On comprendra donc que, tout en ressortissant en saine anatomie pathologique générale à la tuberculose, les lésions strumotuberculeuses de la scrofule grave et tertiaire puissent, au point de vue clinique, faire retour à la scrofule dont une histologie mal avisée voudrait les distraire (Landouzy).
Si la scrofule et la tuberculose établissent, entre les maladies d’ordre nutritif et d’ordre infectieux, une certaine parenté ; les maladies infectieuses peuvent aussi réagir à leur tour et imprimer à l’organisme des modifi-
cations notables. Les rapports du rachitisme et de la syphilis, d’une part, et les affinités des maladies infectieuses et des affections nerveuses en sont des exemples bien nets. Nous examinerons rapidement ces quelques points, qui, dans ces dernières années, ont eu un certain retentissement.
Syphilis et Rachitisme. — Les parentés morbides du rachitisme ont été envisagées de façons très diverses. Hufeland rattachait le rachitisme à la scrofule, Boerhave a le premier insisté sur son origine syphilitique : cette idée a été reprise par Barrot . Pour cet auteur le rachitisme serait une des manifestations de la syphilis héréditaire qui existerait quatre-vingt-dix fois sur cent. La doctrine de Parrot peut se résumer par cette courte phrase : Ostéophytes durs, atrophie gélatiniforme et tissu spongo'ide sont les formes variées d’une même affection. Or, les deux premières sont évidemment d’origine syphilitique, donc la troisième doit l’être également et nous arrivons à cette conclusion générale : le rachitisme est engendré par la syphilis héréditaire.
Lannelongue dans un travail sur les relations du rachitisme et de la syphilis conclue ainsi : les observations de syphilis infantile publiées par Ranvier (1864), Guéniot (1868), Parrot (1873), Poucet , Waldeyer et Wagner sont très comparables aux lésions du rachitisme qui, d’après Parrot, constitue la lésion mûre tandis que les altérations de la syphilis héréditaire sont des lésions en voie de développement. Les unes sont le brin d’herbe, les autres l’épi mûr.
Mais cette doctrine a soulevé de nombreuses objections: l’importance diagnostique des altérations des dents a été contestée par Magilot. Pourquoi, dit aussi Ç omit, le
Boinet. — Les Parentés morbides.
rachitisme est-il rare chez les citadins si souvent syphilitiques, mais toujours mieux nourris et mieux vêtus, tandis qu'il est si fréquent dans certaines campagnes presque indemnes de syphilis, mais très misérables.
Après avoir examiné 276 rachitiques, Gazin arrive à cette conclusion: donc chez nos rachitiques pas de syphilis, chez nos syphilitiques point de rachitisme. Mais Gibert (du Hâvre) a trouvé sur 196 cas de rachitisme 23 fois la coexistence du rachitisme et de la syphilis: Pini de Milan (1885) a noté sur 4.176 cas la rareté des antécédents héréditaires spécifiques.
Galliarda cité à la Société de clinique un fait qui a une grande importance au point de vue de la pathogénie, du rachitisme. Une double contamination du père et de la mère deux ans et demi après la naissance d'un enfant rachitique prouve qu'il n'existait pas de rapport entre cette dernière affection et la syphilis, du reste, un second enfant qui naquit vingt mois avant l'infection de la mère n'eut jamais la moindre trace de rachitisme.
En résumé, si le rachitisme n'est pas engendré par la syphilis héréditaire, il est hors de conteste maintenant « que la syphilis est un des plus puissants affluents du rachitisme ».
Les diverses modifications nutritives ont, ainsi que nous venons de le voir, un retentissement marqué sur le système nerveux ; mais les infections peuvent aussi agir dans le même sens Cependant, il importe de bien remarquer que si les affections nerveuses du premier groupe sont suffisamment fixées pour qu'elles puissent être transmises par l’hérédité (saturnisme, alcoolisme, etc.) ; les maladies infectieuses, au contraire, ne déterminent que des altérations nerveuses, n’atteignant pas les descen-
dants. Tandis que les premières s’attaquent à la race, les secondes se bornent à l’individu.
Dans cet ordre d’idées, on connaît bien l’influence pathogénique des maladies infectieuses sur le développement de la chorée , de la tétanie , de la sclérose en plaques.
Saquet (1) a étudié les relations de la chorée avec les maladies infectieuses : ainsi, la dysenterie , la fièvre typhoïde (Hufehmd, Rdliet, Barthez, Nothnagel), la rougeole (Bouteille, Bright, Sée), la variole (Jabalba, de Haen), la scarlatine (Hughes, Trousseau, Ardlidge), la diphtérie (Hénoch), la septicémie (Morris), toutes ces maladies infectieuses, en un mot, auraient une influence considérable sur le développement de la chorée. La sclérose en plaques (Marie (2), Vassitch (3), Saquet) (4), et la tétanie (L. Gorvisart, G. Sée, Rilliet et Barthez, Trousseau, Colas), et la paralysie infantile surviennent quelquefois à la suite des fièvres éruptives. La sclérose en plaques est surtout en rapport avec la fièvre typhoïde, le choléra est souvent l’occasion du développement de la tétanie.
D’après d’Espine et Picot (5), toutes les causes de débilité et d’anémie, favorisent la production de la chorée, et ces auteurs donnent surtout pour raison que cette maladie se développe dans la convalescence (Huchard, Descroisilles) (6) . C’est en raison de l’anémie que le rhumatisme articulaire aigu occupe, dans les causes occasionnelles, une place plus importante que la rougeole, la scarlatine (Joffroy). Pour d’autres, au contraire, la chorée serait,
(1) Thèse, Paris, 1885.
(2) Prog. médical , 1884.
(3) Thèse, Paris, 1883.
(4) Thèse, Paris, 1885.
(5) Manuel prat. des maladies de Venf 1884.
(6) Manuel pathol. infant ., 1884.
comme les pseudo-rhumatismes, les manifestations morbides de ces états infectieux.
A ces influences infectieuses sur la production des maladies nerveuses s'ajoutent les actions de l'érysipèle de la scarlatine sur la sclérodermie et en particulier sur la morphée. M. Maritoux, dans une thèse récente, Paris, 1885, examine ces parentés plus ou moins éloignées.
Ces vices de la nutrition aboutiraient donc, suivant la conception de Pidoux, à des dégénérescences ultimes, le cancer pour l'arthritisme et la tuberculose qui souvent n’évolue que sur des organismes usés, délabrés, en pleine déchéance organique. Ces faits servent de transition naturelle entre les parentés d'ordre nutritif et les parentés d’ordre infectieux et ils nous expliquent la façon dont il faut entendre les parentés qui peuvent exister entre les maladies de ce second groupe.