AFFECTIONS CUTANÉES DES PAYS CHAUDS
On peut désigner sous le nom général d 'affections cutanées des pays chauds , une assez nombreuse série d’éruptions cutanées, que la géographie médicale distingue
sous une foule de noms différents» et qui ont pour caractères communs d’être spéciales aux contrées chaudes de l’Ancien et du Nouveau-Monde, la plupart d'entre elles régnan’ dans ces pays à l’état endémique .
Sous la diversité très grande des appellations, le plus souvent tirées de la géographie locale, qui servent à désigner ces affections de la peau, il est aisé de reconnaître parla iecture des descriptions laissées par les auteurs, que plusieurs de ces éruptions ont entre elles des rapports évidents dans les symptômes, dans la marche, dans la durée, et dans la nature même de l’affection. On peut, dès lors, en se fondant sur ces ressemblances, distribuer ces diverses éruptions en un petit nombre de groupes naturels, chacun de ces groupes étant constitué par un certain nombre d’éruptions cutanées plus ou moins localisées géographiquement, mais qui ont des liens de parenté assez frappants pour qu’on puisse voir entre elles un air de famille, et les considérer seulement comme des variétés ou des degrés d’une même affection.
Bouton de Biskra, d’Alep, etc. — 1° Le plus naturel de ces groupes est formé par les diverses éruptions cutanées spéciales à la zone chaude et désertique de l’Ancien Monde, connues sous le nom de bouton d’Alep, de clou de Biskra , etc., suivant le pays où elles ont été observées.
La distribution géographique de cette affection est des plus étendues : elle existe dans tout le nord de l’Afrique, depuis le Maroc jusqu’en Égypte. En Algérie on l’observe dans la plupart des oasis sahariennes, à Biskra [clou de Biskra ), à Laghouat (clou de Laghouat ), à Tuggurst, à Ouargla, dans les Zibans ( chancre des Zibans ), etc. — Elle est commune dans le sud de la Tunisie, à Gafsa, El Guettar, Tosern, Nefta, le Djerid, etc., où elle est désignée
sous le nom général de clou de Gafsa , dont nous avons établi (1) l’identité avec le clou algérien. On la trouve également dans la Tripolitaine et en Égypte, où elle est connue sous le nom de bouton du Nil ou de Suez
En ,vyrie, une affection de la peau, grave et de longue durée, est désignée sous le nom de bouton d’Alep , du nom de la ville où elle est le plus commune. Il suffit de lire dans les auteurs les descriptions de cette maladie pour ne pas douter de son identité avec le bouton du nord de l’Afrique. On observe cette affection, non seulement en Syrie, mais en Arabie, en Mésopotamie (Bagdad, Orfa), en Perse, dans le Turkestan, et jusque dans l’Inde [bouton de Delhi).
Les caractères communs à ces diverses variétés d'éruptions sont de plusieurs ordres. L'un des plus importants au point de vue symptomatologique se montre dès la période de débuts de l'éruption. Celle-ci apparait toujours, en effet, sous la forme d'une élevure rougeâtre, qui grandit très vite, et qui prend une forme conique et s'indure surtout vers la base. Cette induration fait de rapides progrès à la périphérie, au point d'atteindre un diamètre de deux centimètres et plus L'épiderme est tendu, luisant, mais jamais soulevé sous forme de vésicule. L'éruption prend ainsi d'emblée les caractères de la classe des tubercules.
La marche de l’éruption est aussi fort semblable dans les diverses formes que nous avons nommées ci-dessus . On peut presque toujours diviser cette marche en quatre périodes : une première période ou période d 'induration? pendant laquelle l'éruption tuberculeuse apparaît et s'ac-
(1) Du bouton de Gafsa au camp de Sathonay [Archives de médecine militaire , 1884).
croît. Dans la deuxième période, ou période de desquamation, l’épiderme s’exfolie, puis se détaché sous forme de lamelles blanches, seches, minces, qui se renouvellent à plusieurs reprises. La pression permet de faire suinter une sérosité transparente. La troisième période, ou période d y ulcération, est la plus longue et la plus variable : c’est celle pendant laquelle la maladie prend les caractères d’étendue et de profondeur qui rendent sa gravité plus ou moins grande suivant les pays. La destruction des couches profondes du derme donne lieu à la production de larges croûtes brunes ou noirâtres, sous lesquelles l’ulcération grandit en largeur et en profondeur au point d’atteindre jusqu’à cinq et six centimètres dans quelques cas. La durée de cette période est des plus variables. Enfin, la dernière période, ou période de réparation , ne présente d’autre caractère particulier que l’aspect de la cicatrice qui est de couleur brune ou violacée, marquée de petites stries blanchâtres et qui persiste très longtemps. Nous signalerons encore entre ces diverses éruptions cutanées une série d’autres analogies des plus remarquables.
Ainsi, l’époque d 9 apparition de ces différents boutons de Biskra, d’Alep, etc., est partout la même La maladie apparaît vers la fin de l’été, coïncidant ainsi avec la maturité des dattes, avec la présence desquelles il existe peut-être une relation jusqu’ici impossible à précis r. Ces affections ne se voient presque exclusivement que dans les régions où poussent les palmiers. L’éiuption dure tout l’hiver ; les boutons apparaissant d’ordmaire par poussées successives qui cessent avec le printemps, sauf pour les cas les plus graves, dont la durée peut dépasser un an. La durée moyenne est de quatre à six mois.
Il n’existe, pour ces différentes affections cutanées, aucune immunité de race , d’âge, ni de sexe . La maladie
atteint aussi bien l'Européen que l'Arabe et que le nègre. Il paraît établi par l'ensemble des observations, qu’un séjour de quelques semaines au moins dans la contrée où règne l'endémie, est nécessaire pour contracter l’affection.
Une première atteinte ne confère pas toujours l’immunité ultérieure. Elle semble, au contraire, être une condition favorable au développement de nouvelles poussées consécutives (pour le bouton de Gafsa surtout).
La contagiosité n’est pas démontrée d'une manière évidente pour les différentes variétés de boutons de Biskra. Nous avons observé cependant un cas de contagion manifeste pour le bouton de Gafsa (Tunisie).
Les expériences d’inoculation directe de l’homme à l’homme n'ont pas donné partout des succès certains. Cependant un certain nombre d’observateurs (Weber, Laveran) admettent Tinoculabilité du clou de Biskra. Nous avons observé nous-mème deux cas d’inoculation du bouton de Gafsa, à l'aide de la lymphe transparente qui s’écoule des clous en évolution.
A Alep, les médecins arabes ne sont pas disposés, d’après M, E. Chantre, à admettre cette inoculabilité, mais les expériences précises, à ce sujet, font entièrement défaut. ^
Il nous reste à aborder la question la plus importante : au point de vue de la comparaison de ces diverses manifestations morbides cutanées, nous voulons parler de la nature de l’affection. Les facteurs étiologiques les plus [ divers ont été successivement invoqués sans preuves séij rieuses, nous nous bornerons à citer : 1° Virritation
ides glandes sudoripares par les poussières du désert ; 2° V impaludisme , la syphilis se manifestant sous des formes spéciales; 3° l'usage habituel des dattes comme alimentation ; 4° l’usage alimentaire d’eaux chargées de
Boinet. — Les Parentés morbides.
sels magnésiens (2 gr. 30 de résidu salin à Biskra), ou bourbeuse et fétide (eau du Coïk, rivière d’Alep). Aucune de ces causes, dont l’eflicacité resterait d’ailleurs à démontrer, n’est assez générale pour expliquer la vaste dispersion de l’endémie.
MM. Vandyke Carter et Weber, en 1875, ont les premiers attiré l’attention sur l’existence d’un cryptogame dermophyte dans le réseau lymphatique sous-jacent aux boutons de Biskra. Ce champignon se présenterait sous forme de filaments ramifiés, donnant naissance par les extrémités libres à des spores ou conidies. Ces observateurs n’ont pas hésité à voir dans ce cryptogame la cause de cetie affection cutanée. M. Laveran a combattu cette opinion, n’ayant pu retrouver à Biskra, pas plus que MM. Kelsch et Kiener, le champignon parasite de M. W. Carter, et il admet que ce végétal n’était qu’une production accidentelle, développée dans le liquide conservateur où étaient plongées les pièces envoyées de Biskra à Londres.
Nos observations personnelles et celles de M. Duclaux, entreprises sur le bouton tunisien, ont jeté sur la question étiologique un jour nouveau en montrant la présence constante dans le sang et dans les produits (lymphe et . croûtes) du bouton de Gafsa, d’un microorganisme du genre Microcoecus , dont les éléments sont tantôt isolés, tantôt réunis en chaînettes ou en petites zooglées. Cet organisme est cultivable dans différents bouillons et autres milieux de culture, et l’inoculation de ces cultures détermine chez le lapin et chez le cheval l’apparition de poussées successives d’une éruption cutanée qui présente les plus grandes analogies avec le bouton de Gafsa de j l’homme.
Nous conclurons de ces diverses expériences que le
bouton de Biskra, en englobant sous ce nom les différentes variétés que nous avons distinguées plus haut, est une affection microbienne, dont il devient dès lors facile de concevoir la grande extension géographique, dans tous les pays où existent des conditions favorables au développement de cet organisme microscopique. Il reste, il est vrai, à déterminer les conditions précises de ce développement, et à entreprendre sur les autres variétés régionales de l’affection, par exemple à Alep, dans la vallée de l’Euphrate, dans l’Inde, etc., des expériences analogues à celles que nous avons faites nous-même sur le bouton du sud de la Tunisie.
Ainsi s'expliqueront, sans aucun doute, les analogies remarquables que nous avons résumées ci-dessus, entre ces differentes éruptions cutanées.
Ulcères phagédéniques des pays chauds. — Les médecins de marine ont décrit sous des noms différents, tels que ulcères de Cayenne , de Cochinchine , de Mozambique, de ÏSierra-Léone , plaies de V Yémen, de la Nouvelle - Calédonie , etc., une série d’affections cutanées ulcéreuses qu’on a longtemps crues distinctes, mais qui se laissent réunir d’une manière très naturelle dans un petit groupe commun, sous le nom d’ulcères phagédéniques des pays chauds. On les a observées, en effet, sur la plus grande partie de la zone torride: en Afrique (Mozambique, Sierra- Léone, Mayotte, Nossi-Bé, etc.), en Asie (Arabie, Cochinchine), en Amérique (Guyane, Brésil), en Océanie (Nouvelle-Calédonie, Taïti, etc).
Ces ulcérations à tendance phagédénique ont pour caractère commun de succéder au traumatisme, même le plus léger, tel que piqûre de moustique, égratignures, pénétration sous la peau de la chique ( Pulex penetrans), etc.
On a remarqué, en outre, (Tune manière générale, que l'affection atteignait rarement les Européens, mais les races indigènes en sont toutes victimes, aussi bien les nègres de l'Afrique, que les populations mongoloïdes de la Chine et de la Cochinchine.
Comme pour le bouton de Biskra, il paraît y avoir des différences de gravité assez importantes suivant les pays. Ainsi l'ulcère de la Nouvelle-Calédonie est moins grave que ceux de Cayenne, du Sénégal ou de Mozambique.
L’étiologie de ces ulcères est peu connue. On ignore notamment s'il existe une cause spécifique ou un germe microscopique. La seule cause prédisposante certaine est la débilitation générale de l'organisme sous l’influence de la misère ou des maladies : l'ulcération phagédénique ne se montre pas chez les sujets sains et robustes.
M. Le Dantec (Arch. méd. nav ., juin 1885) a fait d’intéressantes recherches sur l'origine microbienne de l'ulcère phagédénique des pays chauds. M. Roux croit qu’il est très probable, que le bacille qui prédomine dans tous les cas d'ulcère est la cause de la maladie. Ces bacilles sont mêlés à des microcoques. Bien que les cultures et les inoculations n’aient pas donné à ces recherches la sanction expérimentale, elles ont une grande importance et elles expliquent les parentés qui existent entre la plaie de l'Yémen (Lefèvre), l'ulcère de Mozambique (Yinson), l’ulcère de la Nouvelle-Calédonie, la plaie annamite, l'ulcère de Cochinchine.
Éléphantiasis ues Arabes. — Sous ce nom, peuvent être groupées une série d'affections cutanées qui portent différents noms, tels que mal des Barbades , jambe de Surinam, pied de Cochin, etc., suivant la localité où on les observe.
Cette affection caractérisée par une dilatation variqueuse des veines et des vaisseaux lymphatiques sous-cutanés de la jambe ou du pied est sporadique sur différents points du globe, mais endémique dans tous les pays chauds, notamment aux Indes Orientales, à Ceylan, en Australie, dans la Polynésie, en Arabie, en Égypte. On l’observe aussi, mais plus rarement en Algérie et au Sénégal. Elle est commune dans les îles Maurice et de la Réunion et se rencontre jusque dans PAmériquedu Nord, au Brésil et au Pérou.
Des causes diverses ont été invoquées pour expliquer cette curieuse affection: plusieurs, telles quePimpaludisme l’habitude de marcher pieds nus chez les nègres, la macération dans les eaux potables des feuilles de pandanus odoratissima sont trop banales, ou au contraire trop limitées à une région pour pouvoir être invoquées dans tous les cas.
L’origine parasitaire qui semble aujourd’hui bien démontrée pour la maladie éléphant oïde de Patrick Manson, affection qui présente à peu près tous les symptômes de l’Etéphantiasis des Arabes eX qui doit probablement être rapprochée de cette dernière, servira sans doute à réunir dans une étiologie commune les différentes variétés de cette affection. On sait, en effet, que Lewis, P. Manson Bancroft, Spencer Cobbold attribuent l’obstruction mécanique des vaisseaux lymphatiques de la jambe, qui est le principal symptôme delà maladie élépbantoïde, à la présence dans le sang de la filaria sanguinis.
Ce ver nématoïde présente un curieux exemple de génération alternante ; car on sait que l’embryon renfermé dans le sang humain trouve ses conditions d’évolution dans l’organisme de certains moustiques. Manson (Reports on Hematozoa sixth part of Shanghaï’s Custom’s, ga-
zette 1877) a exposé aux piqûres des moustiques un Chinois atteint d'hydrocèle fébrile et dont le sang fourmillait de fdaires embryonnaires. Il a recueilli ces insectes et a retrouvé dans leur estomac le parasite humain. Puis dans ce nouveau séjour l'hématozoaire subit toute une série de métamorphoses,, au terme desquelles il paraît pourvu d'un tube digestif complet, dépouillé de la gaine embryonnaire et capable de vivre par lui-même. Une fois adulte (fiiaria bancroftii ), il habite les eaux où les moustiques viennent mourir et pénètre chez l'homme soit par ingestion, soit par une écorchure de la peau.
Manson a encore trouvé la filaire adulte logée dans un vaisseau lymphatique au milieu d’une tumeur éléphantiasiquedu scrotum. Ce lympho-scrotum est donc de la même nature que l’éiéphantiasis des Arabes. Le liquide exsudé par les varices lymphatiques contient dans tous les cas la filaire embryonnaire que l'on retrouve dans les tissus malades (Lewis, Silva, Arango, Felicio dos Santos, Manson). D'après ce dernier auteur, entre ce lympho-scrotum et l’éléphantiasis vrai, il n'existe qu'une différence de degré; l'obstruction est incomplète dans le premier cas, tandis que dans l'éléphantiasis des Arabes l’oblitération est complète.
En résumé, on voit que les nombreuses affections cutanées exotiques dont nous avons rapporté rapidement l’histoire, peuvent être réparties en un assez petit nombre de groupes ou de familles naturelles, dans lesquelles les différentes variétés sont rapprochées non seulement par l'ensemble symptomatologique, mais surtout par l'unicité du facteur étiologique. Il est vrai d’ajouter que ce dernier point n'est encore établi expérimentalement, que dans un petit nombre de cas, mais les résultats acquis jusqu’à ce jour permettent d'entrevoir pour l’avenir la démonstra-
tion plus complète de la simplicité des causes pathogènes et la réalité des rapprochements que nous avons formulés dans ce chapitre.