CHAPITRE X
Je m’aperçus, en revenant à la pension, que j’avais un horrible mal de tête. Je me couchai avec dégoût. Le dortoir me parut une odieuse salle d’hôpital. Tous mes camarades , qui ronflaient bruyamment, avaient l’air d’exhaler une plainte; ils cuvaient pourtant leurs joies de famille, bonnes, grossières. Je m’imaginai que l’atmosphère était épaissie et corrompue par toutes ces haleines qui épanchaient le parfum du dîner paternel ou les miasmes de l’estaminet du Palais-Royal. Je me faisais un scrupule de penser à Geneviève dans ce milieu suspect, et pourtant je ne pensai qu’à elle. Je suis bien sûr qu’elle a pensé à moi. Vers minuit, je fermai les yeux : c’est que ma petite amie, ma chère sœur, priait peut-être à ce moment pour moi.
Aujourd’hui, je n’ai pas osé aborder M. Fillotreau ; j’ai évité Soupplet. J’ai pris le plus de temps
LES PARENTS COUPABLES y3
possible à mes devoirs pour écrire en détail les événements et les impressions de ma journée. Il est dix heures, la veillée finit; je vais essayer de reposer, je suis bien las. Demain, sans faute, à la première récréation, je parlerai à M. Fillotreau, je lui raconterai fidèlement ma conversation avec mon père. Soupplet m’a interrogé. J’ai joué la comédie de la migraine pour n’avoir pas à lui répondre : il a souri, il n’est pas ma dupe ; je ne serai jamais la sienne.
12 novembre. Étude du matin.
Ce n’est pas M. Fillotreau qui surveille l’étude. Serait-il malade? Je suis inquiet... Soupplet me demande des nouvelles de ma migraine. Je lui avoue que je vais mieux.
— Il n’y paraît pas à ta figure, mê réplique mon voisin.
Cette ironie est insupportable. Je me fâcherai si bien, que Soupplet n’osera plus se mêler de mes affaires. Et. pourtant, sa perspicacité narquoise pourrait m’être utile. On désarme peut-être les natures défiantes par un abandon absolu, par un épanchement entier, sans réserve!
2 heures, en classe.
Que viens-je d’apprendre? M. Fillotreau est parti ? je ne le verrai plus. Est-il parti volontaire-
ment? Savait-il que mon père me défendait de me lier intimement avec lui? a-t-il craint de m’exciter à la désobéissance? Pauvre homme! il s’est sacrifié : il avait besoin de sa place. En trouvera-t-il une autre?
Hier au soir, pendant que nous montions au dortoir, il est entré dans le cabinet de M. Lambquin. Allait-il porter son congé ou le recevoir? Voilà ce que j’ignore et ce que je saurai. J’ai un remords terrible, je ne puis plus y tenir. J’ai raconté à Soupplet ce qui s’était passé dimanche entre mon père et moi. Il a écouté sérieusement.
— Nous retrouverons le père Fillotreau, m’a-t-il dit, je le jure; nous le ferons jaser.
Soupplet ne pense pas que le pauvre homme se soit immolé de lui-même. Je sens bien qu’il accuse mon père d’avOir provoqué son exclusion. Pourquoi n’aurait-il pas cette arrière-pensée? Je l’ai bien, moi! C’est horrible! Il me faut admettre que M. Fillotreau est indigne de mon amitié, de mon estime, et que mon père a bien agi. Je perds alors une illusion ; sinon, je dois croire à une injustice, à un acte de tyrannie.
Pourquoi reculerais-je devant la vérité, quelle qu’elle soit? Soupplet a raison : il vient un âge où les enfants commencent une enquête sur leurs parents. Cette heure a sonné pour moi. J’ai confiance, d’ailleurs. Si sévère qu’il puisse être, M. de Lartil est juste...
Je me souviens pourtant de l’éclair qui traversa ses yeux quand je prononçai le nom de M. Fillotreau. Ce n’était pas du mépris seulement, c'était de la haine.
Même jour, le soir.
J’ai fait une démarche dont je suis fier. Je suis allé trouver mon maître de pension, M. Lambquin. 11 a souri avec un peu de rougeur au front quand je l’ai abordé ; il avait l’air d’attendre ma visite.
— Monsieur, lui ai-je dit, je vous prie d’excuser la liberté que je prends, et de n’y voir ni une indiscrétion ni un mouvement de révolte. J’étais attaché à un maître d’étude que je crois un homme honorable, M. Fillotreau. Depuis ce matin, M. Fillotreau a disparu : je viens vous demander s’il vous a offert sa démission, ou si vous l’avez chassé r*
— Que concluriez-vous de mon refus de vous répondre ?
— J’en serais bien malheureux. Je vous en prie, monsieur, faites-moi l’honneur de me dire la vérité. S’il vous faut ma parole que je ne répéterai à aucun de mes condisciples’ ce que vous m’aurez confié...
— Oh! la chose n’a pas tant de gravité. M, Fillotreau n’a pas su garder la réserve imposée par ses fonctions; il vous avait autorisé vous-même à une familiarité dont le bon exemple et dont la bonne
administration eussent soutfert. Je le savais. Je lui en ai fait des reproches... il a compris que sa place n’était plus ici.
— Vous le saviez! m’écriai-je aussitôt; comment auriez-vous pu le savoir si mon père ne vous avait rien dit?
Je vis bien que mon exclamation causait quelque embarras à M. Lambquin. Il avait sans doute promis à mon père de ne pas révéler sa démarche.
— Monsieur, me répondit-il d’un ton solennel, s’il était vrai que ma prudence se fût trouvée d’accord avec la haute raison de M. de Lartil, permettez-moi de croire que je serais fier de cette rencontre.
Cette réponse ne semblait rien m’apprendre : elle me confirmait dans un soupçon terrible.
— J’ai eu bien tort, répliquai-je, de laisser voir mon estime pour M. Fillotreau, puisque cette estime lui a été si funeste. Je me reconnais coupable; mais du moins ne me suis-je trompé qu’au point de vue de la discipline. M. Fillotreau est bien, n’estce pas, aussi honorable que je l’avais cru !
— Honorable! honorable!... reprit M. Lambquin en hochant la tête. Ge’mot a plusieurs significations. Je n’aurais pas admis chez moi un voleur, un personnage à allures suspectes... mais il a des théories subversives... des idées... Bref, mon jeune ami, tout est pour le mieux. Calmez-vous : M. Fillotreau se replacera; vous serez plus réservé à l’a-
venir, et, en attendant que vous acquériez la maturité qui vous fera comprendre toute chose, vous vous en remettrez, n’est-ce pas, du soin de vous diriger, à vos guides naturels, à M. votre père et à moi?
Je m’inclinai sans ajouter un mot.