‹ Les parents coupablesChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Je sortis du cabinet de M. Lambquin le cœur navre. Cet inévitable Soupplet m’attendait.

— Eh bien! me dit-il, qu’as-tu découvert?

Je voulus dissimuler le motif de ma visite à M. Lambquin et le triste résultat obtenu. Mais on ne trompe pas facilement Soupplet : il a le génie de la pénétration.

— Allons donc! reprit-il en haussant les épaules; tu veux tricher avec moi I

Je rapportai textuellement la conversation que je venais d’avoir.

— Diable! diable! dit en se frottant les mains Soupplet tout joyeux; l’intrigue se complique. Pour partir si vite, il faut que M. File-au-Trot sq sente bien dangereux.

— Dangereux!

— Eh! oui, par les secrets qu’il possède. Lebonhomme sait oü est le cadavre! voilîi tout.

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— Que veux-tu dire? m’écriai-je irrité et effrayé.

— Oh! ne t’emporte pas! c’est une figure de rhétorique à l’usage des parvenus et des ambitieux. Ton père n’a pu traverser tous les régimes sans briser quelques obstacles ou sans faire de petites pactisations. M. Fillotreau se sera trouvé sur sa route ; c’est un témoin que l’on supprime, que l’on éloigne.

— Tais-toi! tais-toi! repartis-je avec douleur, je te défends de parler ainsi de mon père.

— Oh! oh! dit Soupplet en se reculant, en se croisant les bras et en me regardant de cet air goguenard qui le rend terrible. Tu me défends quelque chose. Prends garde! c’est me provoquer!

— Je ne te provoque pas : je t’avertis seulement que j’(dime, que je respecte mon père et que je ne souffrirai pas que tu te permettes sur son compte le moindre mot.

— Parlons du mien, si tu le préfères.

Soupplet passa la main dans ses cheveux qu’il hérissa par un geste de colère : ses lèvres minces s’étalèrent sur ses dents serrées. Je crus qu’il allait me mordre.

— Ah! continua-t-il d’une voix stridente, il ne faut pas toucher à monsieur ton père ! Parce que son orgueil a des échasses plus hautes, je devrai m’incliner, et tu te refuseras à boire la lie qui n’est faite que pour les petites gens!... Pourquoi donc M. de Lartil serait-il privilégié d’un amour filial

plus aveugle et plus constant? Allons, Philippe, fais comme moi : tu souffres, perce l’abcès; je vais le montrer mes cicatrices.

— Je ne veux rien entendre, dis-je en m’éloignant.

— Fais donc taire ta conscience.

— Ma conscience me dit que c’est une impiété de parler ainsi de ses parents.

— Soit. A qui la faute?

— Aimons-les, quand même, et ne les jugeons pas.

— Crois-tu donc que je n’aime pas mon père ?

me dit Soupplet en se jetant presque sur moi et en m’appliquant ses deux mains comme deux griffes sur les épaules. C’est parce que je l’aime, ce cher homme, c’est parce qu’il est bon, c’est parce que l’avenir de son fils entre pour beaucoup dans les tripotages dont je suis le témoin, que je souffre ainsi et que je suis devenu laid à force de souffrir, et méchant à force de pleurer... Tiens, sois content, orgueilleux! je pleure... Est-ce ce que tu voulais?

Soupplet avait, en effet, des larmes qui jaillissaient de ses yeux ardents. Etourdi de cette douleur, de ce mélange de tendresse et de colère, je l’étreignis de mes deux bras.

— Oui, je suis content de te voir pleurer, lui dis-je; voilà ce qui nous rapproche et ce qui nous unit.

— Bah! reprit Soupplet en essayant de rire,

quand mes yeux seront redevenus secs, tu me haïras comme auparavant.

— Non, car je te plaindrai.

— Eh bien! plains-moi tout de suite profondément, absolument, et qu’ensuite il n’en soit plus question. Tu as agacé mes secrets, irrité mes blessures avec ton inquiétude béate. De quoi t’imagines-tu que la vie est faite De sincérité réciproque, d’amour pur, de sentiment sans erreurs? Pauvre nigaud! il y a de l’infamie au fond de tout; mais il y a du bon au fond de toutes ces infamies. Aimer en méprisant un peu, haïr avec indulgence, voilà tout ce qu’il faut pour être homme... et je suis un homme, moi!...

J’avais bien envie de répondre à Soupplet qu’il n’était pas un homme, puisqu’il mettait un orgueil si juvénile à s’émanciper. Mais toute contradiction eût été une douleur de plus pour lui; d’ailleurs, il était emporté par le besoin de me faire une confidence, et il ne m’eût pas écouté. 11 continua d’une voix rapide, impérieuse :

— Mon père est le fils d’un artisan, mais qui avait une boutique, d’un cordonnier bottier. Je ne rougis pas de mon aïeul, et je me souviens avec émotion des jolis petits souliers rouges qu’il me donnait au jour de l’an. J’ai encore l’odeur du cuir dans les narines, et quand nos pions étalent sur le papier leurs grosses pattes noueuses, je me rappelle les mains du principal ouvrier de mon grand-père.

Quelquefois, à la veillée, quand tu rêves à quelque souvenir de bal, moi, je ferme les yeux, et j’entends encore le bruit des gros ciseaux du grand-papa Soupplet qui découpait le cuir sur l’établi de l’arrière-boutique. Lorsque j’étais un gamin, j’avoue que l’on m’eût vivement mortifié en me parlant des empeignes que je pouvais mettre sur mon blason.

« Mais, aujourd’hui, si je ne tire pas vanité de cette humble origine, c’est que nous nous en sommes trop éloignés. J’aimerais mieux que mon père fût un artisan aussi. Avec quelle joie je baiserais ses mains durcies par le travail! Mais je suis fils de M. Soupplet l’avocat, du riche M. Soupplet : je n’ai pas de reconnaissance à avoir de l’argent que l’on dépense pour moi, il est la rançon du passé.

« Cela t’ctonne que je parle ainsi! Tu me prends pour un démagogue, n’est-ce pas? Eh bien! écoute.

« Mon père a fait de bonnes études. Reçu avocat, mais pauvre, il a flairé, paraît-il, la misère et s’est reculé vivement. Il y avait peu de foin dans les bottes de mon aïeqj. A Noël, on me mettait des bonbons dans mes petits souliers rouges, mais on ne mettait pas de billets de banque pour le papa. Et pourtant la fortune avait commencé déjà à venir avant ma naissance... Elle date du mariage de mon père...

Soupplet s’interrompit ; il était devenu pâle, c’est-à-dire que, sous les rougeurs habituelles et ineffaçables de son visage, on distinguait des taches

livides qui marbraient sa face. Je vis qu’il allait parler de sa mère.

— Tais-toi ! lui dis-je avec vivacité. Nous sommes des imprudents. A quoi bon remuer ces souvenirs? Restons enfants!

— Non, reprit énergiquement mon camarade, il faut que j’aille jusqu’au bout et que je dise tout. 11 y a trop longtemps que je souffre seul, en secret. D’ailleurs, sommes-nous donc des fils impies? Nous sommes des enfants de l’époque, devant lesquels on ne s’est pas gêné pour faire la besogne de l’époque. Notre cynisme tient à notre douleur... je continue. Mon père a été maître d’étude pendant quelques mois, répétiteur de droit pendant deux ans. Il paraît qu’il donnait des leçons à un fils de famille un peu en retard, à un jeune homme de son âge qui fut bien reconnaissant, et qui, après l’avoir très-généreusement payé, lui céda par-dessus le marché, le jour oîi il fut nommé substitut, ses entrées de faveur chez une jolie dame...

a Mon père, je puis lui rendre cette justice, n’a jamais été un mauvais sujet; il n’a pas fait ses farces, celui-là. Travaillant, piochant, songeant éternellement à son but, qui était le barreau et la fortune, il n’a jamais sacrifié aux grâces... Il se fit présenter chez cette belle personne, parce que cette belle personne avait un commencement de fortune, et aussi quelques petits procès en herbe... 11 fut agréé comme conseil, comme avocat consultant; il rendit

des services; il fit preuve d’ambition, et, un jour, il s’associa tout simplement à sa protectrice... Je suis le premier résultat de cette association.

Au lieu de courber la tête en me faisant cet aveu, Soupplet releva le front et me regarda dans les yeux avec une sorte de curiosité sauvage. S’il avait lu du mépris sur ma physionomie, je crois qu’il m’eût déchiré avec ses ongles; mais il ne vit qu’une pitié sincère, et, sans vouloir paraître attendri, il me sut gré de le plaindre.

— Ma mère, continua Soupplet après m’avoir serré la main, ma mère est une honnête femme, légitimement mariée... Si j’ignorais son passé, je n’aurais pas à rougir. Elle m’a élevé avec tendresse, elle m’a soigné avec amour. Je suis désolé que la nature ne m’ait pas fait beau pour la récompenser et pour la flatter dans son amour-propre! Elle a été la compagne très -fidèle de mon père, son associée loyale... oh! oui. J’ai appris cette histoire de sa jeunesse par les propos d’une domestique, par des débiteurs mécontents que mon père tourmentait un peu trop; et puis aussi, ma mère, qui est une aimable maîtresse de maison, toute vénérable qu’elle soit devenue, a des saillies à table... elle en a assez pour qu’un esprit soupçonneux, fureteur comme le mien, cherche, s’informe. Bref, peu à peu, j’ai fini par découvrir ce nuage avant mon berceau; sans compter que mon père, auquel il arrive parfois que ma fière maman reproche la

boutique du grand-père, se laisse aller, par une manie de réplique dont les avocats devraient bien se défier chez eux, à des épigrammes violentes... Ah I j’ai entendu de terribles choses ! Tout petit, j’étais un témoin peu dangereux en apparence ; mais grand-papa Soupplet était là; en me faisant sauter sur ses genoux, il grommelait : « Si j’avais mon tire-pied, je les mettrais à la raison. » Et il distribuait des épithètes... que j’ai comprises plus tard. J’ai bien aimé et j’aime encore ma mère. Tout ce qu’il y a de bon en elle est pour moi : je suis sa vertu, je suis son honneur; mais cela ne peut pas empêcher que je ne sache ce que je sais et que je n’envie ceux qui n’ont rien à oublier pour aimer sans réserve...

Soupplet s’interrompit encore. Quelque chose de tendre avait adouci les plis de sa bouche; mais il se raidit bientôt, et, éteignant cette lueur d’un sourire filial qui passait sur ses lèvres, il reprit d’une voix brève, rapide :

— Mon père ne s’était pas marié par amour : il avait fait une assez bonne opération. Les économies de sa femme lui permirent quelques entreprises. Tu comprends, n’est-ce pas? que ce mariage ne l’avait pas mis précisément au premier rang des avocats inscrits au tableau. 11 était à peu près au palais comme je suis ici, envié, haï, méprisé : il fut brave comme je le suis devenu; il trouva inutile de dépenser sa salive pour la veuve et pour l’orphelin.

Il devint un avocat sédentaire, donna quelques conseils et dirigea des affaires... Ah! mon cher, ce que je vais te dire est le plus douloureux de mon secret. Les légèretés du temps jadis ne me regardent pas : ce qu’il y a eu de peu florianesque dans le mariage dont je suis le fruit gâté et légèrement véreux peut s’amnistier. Le monde date de ma naissance. On m’a choyé, on m’a aimé... il est désagréable de ne pouvoir fouiller dans ses archives sans y trouver ou des rognures de cuir ou des bouquets de roses fanés... Mais enfin on ne vit pas les regards sur le passé... on respire, on aime, on souffre, on espère dans le présent. Eh bien! le présent, le voici ; Mon père est plus banquier qu’avocat et plus usurier que banquier; il prête, et malheur à ceux qu’il sauve! J’assiste à des joies féroces, «à des régals d’ogre, quand, une affaire conclue, M. et madame Soupplet se réjouissent devant leur héritier, à table, en dégustant une bonne bouteille, d’un bénéfice qu’on pleure quelque part. Les folles histoires que l’on nous a débitées sur les usuriers! ce temps-ci en a bien changé le type. Ce ne sont plus des bonshommes, à mine crasseuse, à bec d’oiseau de proie, qui habitent des endroits sombres et qui dorment sur leurs coffres, les mains crispées autour de leur trousseau de clefs. Ah ! bien, oui ! Shylock, mon cher, est un monsieur élégant, qui vit bien, qui régale ses clients, qui leur gagne à la bouillotte un surplus d’intérêts.

qui leur donne de temps en temps un bal, le bal des victimes, et qui, d’ailleurs, avertit toujours ceux qu’il écorche des douleurs qu’ils auront à subir. « Prenez bien garde ! tâchez de faire autrement... Je ne puis laisser dormir mes capitaux! La personne à laquelle je me suis adressé pour vous est bien dure, etc... » Que j’en ai entendu de ces conseils charitables, sincères, que leur sincérité même empêchait d’être écoutés ! D’un si brave homme, si brutal, comment se défier? Val mon père est riche, plus riche qu’il ne le dit, qu’il ne le laisse voir. Aussi on vit bien au logis; la maison est gaie, et il y a des jours oü, moi-même, je m’étourdis, où je prends ma part du festin. Bouder, n’est-ce pas de la duperie?... 11 est vrai que j’ai été tenté plus d’une fois de prendre à la gorge des imbéciles qui venaient reprocher à mon père de les avoir ruinés et qui insultaient ma mère pour n’étre pas en reste d’usure. Voilà mon secret, à moi; il est bien simple. Je suis un enfant comme il y en a beaucoup. Mon père a fait comme bien des gens : il a cherché à devenir riche, il l’est devenu, sans voler, sans crocheter des secrétaires, sans commettre des faux. Ma mère est la plus fidèle des caissières, la plus réjouie des maîtresses de maison. Les trois quarts de nos condisciples peutêtre seraient heureux. Pourquoi donc ai-je souffert? Ah! je n’en sais rien... parce qu’il y avait en moi quelque chose qu’on y avait laissé par mé-

gardCj et qu’après tout on ne pouvait peut-être pas enlever; quelque chose qui protestait et qui se révoltait : la conscience. Pourquoi donc, fils d’un père si subtil et si blasé, d’une mère si confiante, ai-je cette inquiétude secrète? Ce remords, que je porte pour les autres, est-il un châtiment raffiné que la justice d’en haut tient en réserve? Je l’ignore. Mais tu sais maintenant pourquoi je suis ironique, hargneux, mauvais, pourquoi je veux pénétrer les secrets des autres pour les comparer aux miens, pourquoi surtout je veux être initié à la vie de ton âme. Je t’aiderai à tirer un meilleur parti que moi de la réalité... Répète-moi donc que je suis un impie! Dépend-il de moi de ne pas voir ce que je vois, de ne pas comprendre ce qui heurte ma raison? Tu vas me parler du manteau de Noé, peut-être; mais, nigaud! couvrir la nudité de son père quand il est ivre, n’est -ce pas juger son père ? Que ces enfants du patriarche aient évité un scandale public, je le reconnais : ils ont fait ce que nous faisons tous, moi le premier; quoique à vrai dire ils aient dû jaser un peu pour qu’on leur attribuât plus tard le mérite de cette précaution. Je viens de soulever pour toi le manteau de ma famille. Allons, Philippe, de l’énergie! Au besoin, fais-en autant... et reconnais, en tout cas, que je suis digne d’être ton confident. »

J’avais laissé parler Soupplet; je me sentais dépouillé d’une sorte d’épiderme. C’était la virginité

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de mon amour filial qu’on m’enlevait doucement et inflexiblement. Je regardais mon camarade, et je ne trouvais pas de mots pour le consoler; il me semblait que j’eusse été inspiré moins par la pitié que par l’égoïsme, et qu’en essuyant ses larmes je l’exhortais à empêcher les miennes. Une sorte de point d’honneur me rendait stoïque.

— Tu m’as promis de retrouver M. Fillotreau, dis-je enfin à Soupplet.

Cette interrogation ne semblait pas la conclusion nécessaire et logique de notre entretien ! Et pourtant ! retrouver le pauvre homme qui avait été la victime de mon père, n’était-ce pas commencer mon œuvre de révolte, d’émancipation, mon œuvre de juge?

— Oui, nous le retrouverons, me répondit Soupplet d’un air joyeux. Mon père m’y aidera.

— Gomment !... tu raconteras à ton père les torts du mien? Je te le défends.

— Crois-tu donc qu’ils ne se connaissent pas ? reprit Soupplet. L’élève en droit qui a récompensé, comme tu le sais , les leçons de son répétiteur, c’était M. de Lartil... Tu le vois, il y a un peu de fraternité entre nous. Je sais que, depuis, les opérations de l’avocat Soupplet n’ont pas été inutiles à la fortune du brillant homme d’État... Si j’ai été mis en pension ici, c’est un peu par malice, par rivalité; et, à ma dernière sortie, j’ai parlé de toi... Il paraît que mon père voudrait bien être décoré

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et que M. de Lartil refuse de solliciter et d’obtenir cette distinction. Pourquoi ? par quel scrupule naïf? C’est ce que je ne comprends pas. Eh bien ! moi qui suis le fils du bonhomme Soupplet, j’ai caressé un projet... Si, à nous deux, moi en te mettant au courant des choses, toi en sachant en tirer parti, nous forcions M. de Lartil à faire la demande en question, à obtenir cette croix enviée, ne serait-ce pas superbe? Quelle vengeance secrète, quelle ironie, mon cher! Il y a dans le monde bien des marionnettes qui sont manœuvrées par des fils plus extraordinaires que ceux-là... Qu’en dis-tu ? »

Je ne disais rien; je priai seulement Soupplet de m’épargner, de ne pas m’écraser d’un seul coup. D’ailleurs, la récréation finissait.

Comment ai-je pu écrire si vite et si complètement toute cette conversation ? C’est maintenant que je m’aperçois des ravages qu’elle a faits en moi!... elle m’a donné la fièvre... je ne guérirai plus !

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