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CHAPITRE IX

Même jour, à la veillée.

J’ai demandé la permission de veiller pour achever d’écrire toute l’histoire de cette journée qui comptera dans ma vie. C’est un point de départ, je le sens, pour une route difficile; mais j’ai du courage... autant que de la tristesse!

Notre maître vient rôder autour des tables pour s’assurer que nous travaillons bien à nos devoirs de demain matin. Je vais cacher un instant ce cahier, pour le^ reprendre quand cette inspection sera finie...

Vers neuf heures, M. et madame Fortin, accompagnés de Geneviève, furent annoncés par Valentin. Il était temps; je pliais sous le silence.

Le dîner avait été peu animé. M. Richemond et ma mère s’étaient entretenus des tableaux qu’ils avaient vus, des enchères probables de la vente

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annoncée. Mon père s’était scandalisé deux ou trois fois des prix fabuleux dont il entendait parler; moi, je n’avais rien dit; on ne semblait pas, d’ailleurs, faire attention à moi. En effaçant les traces de mon orgie de la journée, j’avais repris mon rang dans la famille, à table; j’étais le convive ordinaire, je ne faisais plus scandale.

Quand on passa dans le salon, ma mère alla s’asseoir avec un air de lassitude dans son fauteuil, à l’angle de la cheminée. Je m’aperçus que le feu la gênait et qu’elle n’avait pas de tabouret. Mais, avant que je me fusse élancé, M. Richemond, qui connaît les secrets de l’intérieur mieux que moi, avait déroulé un écran et tiré de dessous son propre fauteuil un petit coussin de velours, qu’il glissa sous les pieds de madame de Lartil. Une autre fois, je jure bien de le devancer.

Mon père se promena de long en large, s’arrêtant parfois pour regarder l’heure ou pour mieux trouver sur place une idée que la locomotion mettait en fuite. Ma mère échangeait, à de rares intervalles, un mot avec son partenaire. Moi, j’étais accoudé à une table, et je m’y appuyais si fortement que l’angle de ce meuble, garni d’ornements en cuivre s’incrustait dans mon coude et finit par me causer une vive douleur. Je regardais la pendule, j’avais hâte de voir Geneviève ; c’était la seule figure qui dût me sourire sans réserve et ne me causer aucun désappointement.

M. Fortin est bien l’homme heureux par excellence. Riche, mari d’une femme charmante, père de Geneviève, n’ayant jamais rien risqué et, par conséquent, rien perdu au jeu de la vie, il n’a sur le front que les rides inévitables déposées par l’âge. Si ses cheveux sont blancs, c’est qu’il lui a été impossible de les conserver noirs plus longtemps, et qu’il ne veut pas se donner le souci de les teindre. 11 possède un beau château oü nous allons passer une partie des vacances; mais cet homme, que toutes les fées ont comblé et qui garde la jolie figure d’un vieil enfant gâté, n’est pauvre que sur un point : il n’a pas d’ambition. Sa femme aurait, dit-on, voulu le pousser à la députation, aux honneurs municipaux : M. Fortin a résisté.

— Si nous étions chez le roi d’Yvetot, a-t-il l’habitude de dire, j’accepterais une place de conseiller. Mais me donner le souci d’affaires auxquelles je n’entends rien, me torturer pour commettre des maladresses et des injustices! à quoi bon ?

Mon père l’appelle Cincinnatus, et se moque un peu de lui. Il a, d’ailleurs, assez d’esprit pour ne pas se fâcher. Il est bon; voilà pourquoi je suis secrètement de son parti : il adore sa fille, il aimera son gendre.

Madame Fortin a été jolie. Elle a des yeux qui ne s’attiédiront jamais, des yeux de Parisienne. Elle dissimule avec une délicatesse exquise son

mépris réel pour son philosophe de mari. Je me souviens qu’à la campagne elle lui disait souvent :

— Monsieur Fortin, faites au moins couronner vos bestiaux ; ils méritent d’être primés.

— Bah ! ils ne sont pas assez bêtes pour avoir plus d’ambition que leur maître.

Madame Fortin voudrait bien avoir un salon politique ou littéraire. Elle envie la position de ma mère; elle s’étonne que la femme d’un personnage ne trouve pas de rôle à jouer.

— Ah ! si j’étais à votre place ! lui dit-elle souvent.

•Je serais tenté de croire que, par instants, ma mère, un peu lasse, lui cède quelque chose de cette place enviée; et, quand nous avons du monde, madame Fortin assiste madame de Lartil et se charge de soutenir, d’animer, de faire scintiller la conversation

Le contraste est assez frappant entre ma mère et madame Fortin. Celle-ci, brune, grasse, vive, toujours prête pour une partie de plaisir, pour un spectacle, pour un bal, pour un dîner, porte ses robes décolletées comme un officier porte l’uniforme en temps de guerre.

D’une santé qui ne se repose jamais, malgré tout ce qu’on lui demande, elle est, comme le dit M. Richemond, l’orchestre de nos petites fêtes. Elle rit de tout, elle admire tout, elle pardonne tout. Sans méchanceté aucune, elle se dédommage

gentiment de son universelle bienveillance sur son mari, qu’elle appelle «c sa pelote » et dans lequel elle enfonce ses épigrammes.

J’aime madame Fortin parce que je m’en sens aimé. Je voudrais parfois être jaloux de la place qu’elle prend dans le salon de ma mère. Des étrangers s’y sont trompés ; mais ma mère est la première à lui sourire, à l’accueillir, à trouver bien tout ce qu’elle fait, sous la réserve toutefois de quelques petits sourires qui établissent la différence des deux natures.

Ma mère est la plus belle des deux. Pourquoi sa mélancolie ne fait-elle pas un accueil plus encorurageant à ma tristesse ? Quand je la contemple, je l’admire. Elle a des cheveux blonds qui se déroulent en boucles harmonieuses. Sa figure a une placidité qui cacherait bien les secrets, si cette belle âme pouvait avoir d’autres secrets que ceux d’un ennui bizarre. Je le sens bien, ma mère trouve la vie monotone. Rassassiée d’honneurs, d’estime, peu ambitieuse sans doute, jugeant inutile de mettre l’activité vaine du plaisir dans son existence, elle regarde le spectacle de la gaieté des autres sans dédain, mais sans aucune sympathie. Il lui plaît que madame Fortin fasse régulièrement dans son salon le petit bruit auquel le monde accourt ; mais c’est à la condition, pour elle-même, de ne parler qu’à son moment, de ne se mêler que selon son bon plaisir à ce gai caquetage.

Je la comprends. Ce qu’il y a de méditatif en moi vient de ma mère : c’est pour cela qu’elle est douce et indulgente pour moi. Mais ce devrait être une raison aussi pour qu’elle devinât quelque chose de mon inquiétude.

A neuf heures donc, Geneviève entra derrière sa mère. Nos regards s’embrassèrent pendant que nos parents se saluaient. On eût dit que ma chère petite camarade comprenait que j’avais besoin d’un redoublement d’amitié ce soir-là, et qu’elle faisait effort pour m’aimer davantage. Quand elle fut près de moi, je lui tendis la main, et je fus ravi de sentir que sa petite main gantée serrait et secouait la mienne avec force, comme eût fait un homme.

Quelle transformation, ou plutôt quel progrès! Geneviève sera plus grande que sa mère. Elle a les mêmes yeux, vifs, brillants; mais elle a les cheveux presque blonds, et sa bouche qui rit si bien sait se reposer de rire. On s’installa ; M. Fortin, devant une table chargée d’albums qu’il feuillette chaque fois qu’il ne fait pas le whist, et qu’il feuillette toujours avec un nouveau plaisir; madame Fortin, à côté de ma mère, sur un fauteuil que mon père lui présenta, et derrière lequel il resta tour à tour accoudé ou assis lui-même.

Geneviève et moi, nous allâmes nous appuyer contre le piano. J’étais haletant, et je me demande pourquoi cette émotion. Geneviève est une amie du berceau; je suis plus âgé qu’elle d’un an à

peine; nous avons gaminé ensemble, à ce point qu’il y a deux ans j’eusse été fort étonné si je l’avais entendu traiter de demoiselle , et qu’elle eût été bien surprise de m’entendre nommer monsieur. Jusqu’à onze ans, nous avions, à la campagne, le même costume, elle des robes qui ressemblaient à des blouses, et moi des blouses qui ressemblaient à des robes. On nous a séparés à l’époque de notre première communion : mais il semble toujours que cette séparation est une vacance interrompue et que nous allons reprendre la partie commencée. Nous ne nous déshabituerons jamais du tutoiement qui nous fait frère et soeur.

— Comment vas-tu ? ai-je demandé à Geneviève, dans l’espoir qu’elle me répondrait : — a Je vais mal; je m’ennuie au couvent », et dans la pensée qu’elle me faciliterait par une demi-confidenee l’épanchement de cette douleur qui m’étouffait.

— Je vais bien, me répondit-elle; et toi?

— Moi I...

Je n’osais dire que j’étais malheureux : elle pouvait se moquer, et je sens que la moquerie de Geneviève eût été un coup terrible.

— Je m’ennuie à la pension! lui dis-je en soupirant.

— Un peu de patience; tu en sortiras durs quelques mois.

^ — Comme toi tu sortiras du couvent !

— Qui sait ?

— Voudrais-tu te faire religieuse?

— Non^ et pourtant !

— Tu aimerais le cloître ?

— On nous fait peur du monde.

— Le mondej le voilà ! Des gens qui causent, qui rient et qui ne s’informent guère de ce qui peut se passer dans de jeunes cœurs comme les nôtres.

Geneviève parut frappée de ces paroles que j’avais dites avec émotion. Elle me regarda d’un de ses plus beaux regards, de celui que j’aime par-dessus tout, parce qu’il a l’éclat, la finesse du regard de sa mère, avec quelque chose de doux, de caressant, que je cherche et que j’entrevois dans les yeux de maman.

— Qu’as-tu donc ce soir, mon bon Philippe?

— Un gros chagrin qui commence.

— Quand finira-t-il?

— Je te répondrai à mon tour : Qui sait? peutêtre jamais I

— Conte-moi cela : je te trouverai une consolation.

— Toi?

Je regardai Geneviève. Elle me parut une jeune fille nouvelle que je n’avais pas encore vue. Sa bouche, qu’un sourire avait entr’ouverte, tremblait doucement : sa poitrine se soulevait et elle ôtait avec vivacité scs gants, comme s’il eût fallu opérer bien vite le pansement d’une blessure.

Je ne sais si Geneviève me consolera des dou-

leurs dont j’ai le pressentiment; mais je sais bien que je lisais en elle une admirable bonne volonté de tendresse. Hier, elle a cessé d’être pour moi une simple camarade. Je pris sa main qu’elle n’osa. plus retirer de la mienne : nous fûmes quelques minutes silencieux, nous regardant et cherchant l’un et l’autre à deviner ce que nous pourrions nous dire et nous répondre. Quant à moi, il me semblait que mes peines de la journée n’étaient que le mécontentement d’avoir attendu jusqu’au soir pour retrouver ma chère Geneviève. Elle finit par rire tout à fait, mais d’un rire qui palpitait en silence pour se moquer, et tout à la fois pour m’avertir de n’avoir pas peur de cette moquerie.

— Eh bien! me dit-elle enfin, j’attends tes confidences.

— Que veux-tu que je te dise? Ce sont des meurtrissures du lycée, de la pension.

J’avais presque honte de n’avoir que des douleurs de lycéen à faire plaindre.

— Le couvent m’aidera à comprendre : dis toujours.

— Au fait, repartis-je, empressé d’interroger plutôt que de répondre, toutes les prisons se valent. Que fais-tu, Geneviève, quand tu t’ennuies en classe.

— D’abord, monsieur, je ne m’ennuie jamais.

— Quand tu as une contrariété?

— Je dis une petite prière... cela nous est recom-

mandé... Et puis, je pense aux vacances passées ou aux vacances prochaines, à nos promenades... Je vais au bois de Fouchy... le loup n’y est pas.

Je voudrais être un grand écrivain pour peindre la figure rieuse et tendre de Geneviève quand elle me parlait ainsi.

— C’est bien vrai? tu penses à cela et cela te suffit?

— Oui.

— Cela devrait me suffire aussi. Est-ce que tu as des amies au couvent?

— Beaucoup, et pas une pourtant. Depuis quelques mois celle qui était ma préférée me fait des cachoteries.

— Et toi, lui en fais-tu?

— Certainement. Crois-tu, par exemple, que je vais lui raconter demain l’inquiétude avec laquelle je rentrerai ! Je penserai à toi, j’en suis sûre : est-ce que je peux lui parler de toi?

Elle rougit, et je me sentis rougir. Le monde, au collège et dans les couvents, est-il déjà à ce point perverti que l’amitié la plus loyale, la plus pure, la plus fraternelle ne puisse être racontée? Geneviève n’oserait parler de moi!... et à qui donc pourrais-je parler d’elle?... Soupplet n’aurait-il pas des sourires d’ironie?.,. Un seul cœur serait sans doute assez discret, assez pur pour recevoir la confidence de cette chaste amitié ; le cœur de M. Fillotreau. Mais puis-je espérer encore qu’il sera mon ami?

Mon père n’a-t-il pas essayé d’ébranler ma foi? D’ailleurs, je dois l’avouer, en écoutant, en regardant Geneviève, j’oubliais un peu M. Fillotreau. Je m’imaginais qu’un secret nouveau naissait entre elle et moi, un secret que nous ne devions communiquer à personne.

— Ah ! si je pouvais t’écrire ! dis-je à Geneviève.

— M’écrire! pourquoi donc? me répondit-elle.

Nous nous voyons si souvent! Il vaut bien mieux parler!

— Tu as raison.

Et, reconnaissant une fois de plus le tact, la réserve, la candeur, le charme décent de mon amie, la justesse aussi de ses réponses, moi qui cherchais un dépositaire de mes secrets, je n’osai rien lui dire. Je m’efforçai de rendre la conversation banale. D’ailleurs, ce fut pour peu de temps : à dix heures, mon père me montra la pendule.

— Allons! Philippe, le devoir avant tout.

Le devoir! oü donc était-il? ne consistait-il pas précisément à me garder, à m’aimer, à dissiper l’amertume dangereuse avec laquelle je partais? Je pris congé de toute la société. M. Fortin me demanda quand je serais bachelier; il m’avoua que, quant à lui, il n’avait jamais pu passer un examen. Ma mère me mit un baiser sur le front, mon père me serra la main et me reconduisit jusqu’à la porte du salon, en me disant tout bas :

— Songe ù ce que je t’ai dit. Prends garde aux mauvaises relations. Sois un homme.

Madame Fortin me parla des vacances de Pâques; M. Richemond ne me parla de rien. Quant à Geneviève^ elle ne me dit ni adieu, ni au revoir. Nous nous tenions par la main, et quand mon père m’avertit de partir, elle retira sa main de la mienne qui garda quelque temps la moiteur laissée par le contact. Ce fut tout l’adieu, le plus simple et le plus cordial. Je secouai la tête en la regardant et je vis passer dans ses yeux une belle larme.

Ah! chère Geneviève, je me souviendrai de cette larme dans mes heures de faiblesse, de haine et d’impiété; elle me rappellera l’énergie de ton amitié, ta croyance en moi, ton espérance en Dieu.

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