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CHAPITRE XII

i3 novembre.

J’ai résolu d’interrompre ces mémoires, ces notes; je me déchire le cœur pour les alimenter. J’ai fait une cachette, il me faut des secrets à y enfouir, et je vais cherchant mes secrets. C’est une besogne mauvaise. Je vais fermer ce cahier, le cacheter. Il sera le testament d’une illusion qui meurt. Mais j’en ai tant d’autres ! Pourtant, ne souffrirais-je pas davantage à ne rien confier, même à un écho muet?... Si j’écrivais à Geneviève!...

Elle ne recevrait pas mes lettres au couvent] je les lui remettrais à chaque jour de sortie. Ce n’est pas elle qui me conseillerait de juger mes parents! Chère Geneviève ! elle me dirait de les aimer toujours et de me consoler en priant. Prier! oü donc pourrais-je prier à l’institution ? Ne se moqueraiton pas de moi? Est-ce qu’on prie encore à dix-huit

ans, quand on est en philosophie, dans un lycée?

Ma prière, car Je sens pourtant qu’il me faut un coin du ciel pour y exhaler le sanglot que je dévore, ma prière, ce sera cette correspondance avec mon amie d’enfance. Est-ce qu’il y a dans l’azur du ciel * autant de profondeur engageante que dans les yeux de Geneviève? Pourquoi pensai-je à elle avec plus de force et plus de charme?... Est-ce le vilain et satirique visage de Soupplet qui évoque, comme pour un contraste, la douce et caressante physionomie de Geneviève ? Peut-être. Mais je voudrais la voir encore et ne pas cesser de la voir ! J’ai gardé l’impression de sa petite main chaude et nerveuse qui serrait la mienne pour me dire ; « Courage ! »

C’est bien décidé, je ne continue plus ces mémoires; j’écris à Geneviève.

« 1 5 novembre.

« Chère Geneviève,

« Il y a deux jours que j’ai résolu de t’écrire, et, pendant deux jours, j’ai hésité. Pourquoi? N’étaisje pas bien certain de l’accueil que tu ferais à cette lettre? Est-ce que j’entreprends quelque chose de hardi, de défendu, d’inconvenant ? Serais-tu donc pour moi une demoiselle comme les autres demoiselle, au lieu de rester la petite amie, la bonne camarade d’enfance? La belle affaire, quand ton mari, car tu te n^arieras à une de ces premières va-

cances, c’est sûr, quand ton mari découvrirait au fond de tes tiroirs ces lettres d’un lycéen de ton âge que tu traitais comme un frère ! ce n’est pas dangereux comme un cousin, monsieur le mari !

« J’écris là des folies; mais que veux-tu que j’écrive? N’ai-je pas tort de te troubler par le petit tumulte de mes orages? Et la première confidence que j’aurais à te faire, ne serait-elle pas si douloureuse, si grosse, ne te paraîtrait-elle pas si impie que j’hésite à commencer? Tu aimes bien ton excellent père; ta mère est charmante; il n’y a autour de toi que sourires, que caresses. A quoi bon t’initier aux réalités offensantes pour la piété du cœur, pour la sainteté du devoir?

« Non, je n’aurais jamais le courage, mon amie, de te laisser voir les visions qui m’accablent : Je déchirerais cette lettre sans te l’envoyer, sans te la donner, si elle contenait ce qui déborde de mon cœur. Le veux-tu ? parlons du passé.

« Nous étions encore des enfants aux vacances dernières. 11 n’y a pourtant qu’un mois, et il me semble qu’il y a des années! Les bonnes parties que nous avons faites sur les bords de la Seine ! Les Parisiens ne savent pas que ce vilain ruisseau, qui charrie des noyés entre des gueules d’égouts, a des eaux fraîches, transparentes là-bas, en Champagne, presque à l’entrée de la Bourgogne. Retrouveronsnous la cabane que nous avions construite au bout du parc sur les bords de l’eau ? Nous serons trop

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grands pour y entrer ! Elle nous paraîtra laide et chétive comme les huttes que bâtissent les cantonniers sur les routes. Pourtant nous l’avions décorée de guirlandes. Comme nous étions fiers d’avoir édifié ce monument pour y cacher nos engins de pêche et les balances avec lesquelles nous prenions des écrevisses.

« Je me rappelle que^ dans les transports de notre admiration, comme nous ne savions traduire notre joie, notre orgueil, nous nous sommes regardés en riant, et nous avons fini par nous embrasser sans rire. C’est depuis cette embrassade que nous ne sommes plus revenus au bord de l’eau. Tu m’en as voulu. Ah! chère Geneviève, pardonne à ton frère : il aurait bien besoin aujourd’hui que son amie vînt à lui et lui rendît, avec la candeur et la charité d’une soeur, ce baiser pur, enfantin encore!

« Il y a quatre ans, nous étions absolument fous. Te rappelles-tu notre fameux barrage ? Nous voulions intercepter le cours de la Seine, établir une digue, pour empêcher l’eau de couler jusqu’à Paris; parce que nous nous imaginions que si Paris n’avait plus d’eau, les Parisiens ne l’habiteraient plus, et les parents n’y ramèneraient pas leurs enfants pour les remettre en pension et au couvent. C’était notre logique. On nous surprit dans l’eau, les jambes nues et travaillant. Je portais les pierres; tu étais le maçon, l’ingénieur. La Seine, en cet endroit-là, nous la passions en nous retroussant un

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peu. Comme elle se venge à Paris^ la vilaine ! mais comme elle ne se ressemble plus !

« A quels jeux jouerons-nous aux vacances prochaines? Nous ne savons plus jouer. Peut-être trouvera-t-on qu’il est temps de nous séparer ! peut-être tes parents nous prieront-ils de ne pas venir, parce qu’ils auront déjà des visites, la famille d’un prétendant!... Tu ne te marieras pas sans me consulter, n’est-ce pas Geneviève ? et ma femme sera choisie par toi.

« Que te dirai-je encore ? je cherche, je ne trouve rien. Voilà bien l’impuissance des cœurs trop remplis ! je m’imaginais que ces confidences allaient jaillir.

« Sache-le pourtant, chère Geneviève ; sans que j’aie commis, je crois, de faute sérieuse, j’ai un remords.

a Je ne suis pas heureux, je suis affamé de tendresse et j’ai peur de n’étre pas assez aimé par mon père et par ma mère. Voilà pourquoi il faut redoubler d’affection pour moi. Je te parle là en égoïste, comme si tu n’étais au monde que pour prévenir mes déceptions et pour réparer les torts involontaires de mes parents. Mais je souffrirais de tes douleurs autant et plus que des miennes, si tu en avais, ma Geneviève... Interroge-toi bien; cherche dans ton cœur ; dis-moi si tu as un chagrin, un nuage, quelque chose qui te fasse de la peine... ou plutôt, non; val ne cherche pas; on

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trouve toujours assez vite. Sois bonne pour ceux qui sont si bons pour toi ! Aime bien, laisse-toi aimer, vis ta vie rayonnante et ne me sépare pas de toi. Voilà tout ce que te demande ton fidèle ami. »

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