RÉPONSE DE GENEVIÈVE
c Lundi .. novembre.
« C’est mal assurément, c’est très-mal, mon bon Philippe, de nous écrire ainsi à l’insu de nos parents. Je ne voulais pas te répondre ; mais ta lettre m’a fait pleurer, et mon silence t’eût fait pleurer à ton tour. D’ailleurs, il faut qüe je t’avertisse.
a Pourquoi est-ce mal? je ne puis te l’expliquer; cela se sent 'plus que cela ne se démontre. C’est peut-être parce qu’au lieu de nous remettre ostensiblement nos lettres, nous nous les donnons clandestinement. Est ce que tu oserais, tout haut, dans le salon, me dire : — Geneviève, voilà une lettre que je t’ai écrite; lis-la. » — Quant à moi, pour rien au monde je ne dirais : — « Philippe, voilà
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ma réponse, emporte-la. » — Nos parents s’étonneraient qu’étant si libres, qu’ayant toute une soirée et quelquefois toute une journée pour échanger nos confidences, nous prenions ainsi des heures à nos devoirs pour une correspondance superflue.
a J’ai eu peur, j’ai tremblé, je devais être bien rouge, quand, dimanche, en- me serrant la main, tu m’as remis ta lettre pliée en quatre. J’ai cru d’abord à une plaisanterie; j’ai failli m’écrier : — « Qu’estce que tu me donnes là? » — Mais j’ai levé les yeux, j’ai vu ton visage pâle, ton regard suppliant : j’ai compris, j’ai cédé, j’ai caché dans rhes doigts ta lettre qui me brûlait un peu, et j’ai fini par la mettre dans ma poche. Mais croirais-tu qu’ensuite je n’osais plus toucher à cette poche de Pandore; j’avais peur d’en faire sortir ta missive.
« Je t’en prie, Philippe, ne recommençons plus. Ce n’est pas que je refuse ma part de tes chagrins, si tu en as (remarque bien que je mets un si conditionnel, comme on dit en grammaire); je crains que tu ne t’exagères l’ennui du lycée, l’impatience d’en être sorti. Autrefois, tu me disais tout, tu me racontais jusqu’à tes thèmes et tes versions; je voulais apprendre le latin, à l’époque où tu ne voulais plus le continuer, afin de te redonner du courage; aujourd’hui, je veux apprendre l’hébreu de ton cœur, débrouiller les secrets qui te chagrinent.
« Jadis, quand tu me refusais quelqüe chose, je
frappais du pied la terre, et il m’est arrivé même de frapper de la main l’insolent qui ne m’obéissait pas. Mettez-vous à genoux, vilain, demandez-moi pardon de la peine que vous m’avez faite, et recevez en toute humilité ma petite correction.
« Comment ! vous n’étes pas heureux? Que vous faut-il donc, ingrat? Vous êtes le fils d’un homme illustre; vous aurez bientôt terminé vos études; votre mère vaut la mienne, et vous possédez une amie, une sœur, une ancienne petite femme qui ne renoncera pas de sitôt au plaisir de vous gronder. Qu’cst-ce que cette impiété dont vous n’osez parler? Je savais bien qu’on perdait la foi au collège; mais vous n’êtes pas un athée? Où sont-elles et quelles sont'elles ces vilaines visions qui me déchireraient le cœur?
« J’ai bien peur, mon bon Philippe, que tu n’inventes tes douleurs. Pourquoi, méchant, me parler toujours de mariage, me faire remarquer que je grandis, que je vieillis? Tu ne songes qu’à notre séparation possible; je ne songe, moi, qu’aux occasions qui nous rapprochent. Ces petites cabanes que nous bâtissions au bord de l’eau, faut-il donc que moi seule je les transforme en châteaux, où votre servante bien humble, bien soumise, attendra son seigneur et maître? Tais-toi, Philippe, ne m’écris plus, ne me parle plus de chagrins impossibles, ne me fais pas pleurer; car tu forcerais mon amitié à faire des rêves qui m’étaient inutiles jus-
qu’à présent pour bénir la vie et pour remercier Dieu de la part qu’il m’a faite.
« Les jeux des vacances, j’y pense aussi : nous retrouverons toutes nos traces, et, s’il faut changer quelque chose au programme d’autrefois, va, ne crains rien, Philippe : la demoiselle ne te défend de lui manquer de respect que pour garder plus purs et plus doux les souvenirs de l’enfant.
« Pourquoi t’imaginer que l’on songe à nous séparer? Sais-tu quelque chose? Ton père, que j’aime pourtant bien et qui m’aime aussi, t’auraitil laissé entrevoir un projet quelconque ? Est-ce un pressentiment? Moi, je n’en ai pas. J’ai le cœur gros parce que tu viens d’y verser des larmes, voilà tout. Mais, quand je regarde en moi et autour de moi, je ne vois personne qui veuille déranger quelque chose de notre bonheur, et je n’imagine pas une circonstance qui puisse m’empêcher de t’aimer toujours et beaucoup.
« Que me caches-tu? quel fantôme? Tu es affamé de tendresse? Quel ogre vous êtes, monseigneur! Un pauvre petit cœur comme le mien ne ferait donc qu’une bouchée ? Je vous le servirais par petits morceaux, tous les jours, pendant longtemps, et je croirais, moi, que cela doit suffire! Tu crains de n’être pas assez aimé par ton père et par ta mère! C’est là, je le sens bien, le point douloureux et réel de ta lettre. Mais je ne comprends pas, et j’ai cherché de bonne foi à comprendre. Sais-tu le procédé que
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j’ai employé? J’ai comparé; je me suis demandé (d’ailleurs, tu m’invitais un peu à le faire) si moi je pouvais souhaiter dans ma famille une affection plus absolue.
« Ah ! Philippe, ne désobéissons pas au commandement de Dieu ! Honorons notre père et notre mère !
O Les enfants sont exigeants : il est bien certain, par exemple, que je voudrais pouvoir, dimanche prochain, mettre mes bras autour du cou de ma mère et lui demander conseil sur ta lettre, et pleurer avec elle de ce que tu pleures... Mais maman n’est pas mélancolique; elle dit toujours que, quand on est jeune, c’est pour rire, et elle fait rire son infatigable jeunesse. Je sais bien qu’il est des choses que je ne peux lui confier. Déjà, elle se moquait de moi quand, toute petite, je m’arrêtais à regarder le ciel, et quand je répétais les belles phrases de rhétorique que tu m’avais apprises sur la nature et que je trouvais si belles et si justes. Mais ces différences de caractère, dont je souffre un peu, ne troublent pas ma soumission filiale. Mon père me contrarie bien avec ses goûts exclusivement agricoles : est-ce qu’il cesse pour cela d’ctre un père absolument dévoué, indulgent?
a Val mon bon Philippe, les parents sont moins parfaits que la Providence, et il se commet tous les jours dans la vie des crimes qui nous feraient croire que la Providence est faible ou injuste, si
nous ne savions pas que nous sommes trop imparfaits pour la juger. C’est peut-être un état difficile que celui des parents. Q.uand j’avais des poupées, et il n’y a pas longtemps de cela, j’étais souvent embarrassée de leurs caprices. Juge un peu !
« Je ris : je voudrais te voir sourire, et pourtant j’ai envie de pleurer. Tu sais qu’on me retire du couvent à Pâques. Les bals seront finis, et maman, qui craint les soirées pour ma santé, ne veut pas m’y conduire. Tâche donc aussi d’être libre vers cette époque-là. Est-il bien nécessaire que tu achèves ton année de philosophie? Elle n’a pas trop bien commencé : elle ne me paraît pas te rendre très-philosophe. Tu m’as dit souvent que tu serais prêt, au premier signal, à passer ton examen du baccalauréat : allons! sois bachelier; c’est comme si l’on te nommait sous-lieutenant dans le régiment de l’humanité, et quand on a un grade, il est honteux de manquer de courage.
a Surtout ne m’écris plus. Ta lettre m’a troublée. Mais ne va pas croire, au moins, que c’est par égoïsme que je t’interdis toute correspondance. Je me résignerais à cette petite fièvre que tu m’as donnée, si je ne manquais pas à un devoir en recevant tes lettres et en te répondant. Quel devoir? me diras-tu. Je l’ignore; mais je me sens complice d’une sorte de mensonge indirect, et je ne veux jamais mentir. Aussi, je souhaite que ma mère m’interroge : comme je lui dirais tout! Si je n’avais
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pas tes secrets, je livrerais les miens sans attendre, «Je me relis, et j’ai peur de te répondre mal. Voilà l’inconvénient des correspondances! Je cherche à n’être point trop sotte, à ne pas te faire rougir. Mais si je te parlais au lieu de t’écrire, je sens que j’aurais suffisamment d’esprit, et qu’en te regardant, qu’en te serrant les mains, je te dirais mieux : « Courage, mon bon Philippe! La jeunesse « est bientôt passée : on n’a plus de chagrins, parce « qu’on n’a plus de plaisirs, quand on est un « homme. Tu es presque un homme, puisque je « me sens presque une femme, »
« Quel dommage de garder huit jours cette lettre sans pouvoir te l’envoyer! Mais, je n’oserais jamais la faire partir. D’ailleurs, la recevrais-tu cachetée? Je te la remettrai comme tu m’as remis la tienne. Eh bien! mon bon Philippe, explique cela, si tu peux; c’est précisément cette perspective qui me trouble et qui me fait croire à une mauvaise action . . . que nous ne recommencerons plus.
« Geneviève. »
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