CHAPITRE XIV
Suite des Mémoires. — Décembre.
La lettre de Geneviève, que j’ai recopiée avec respect, m’a fait rouvrir ce cahier. Puissent les lignes de mon amie embaumer ces pages! Je n’ai plus de goût à mes confidences; j’ai peur de l’inanité de ce que j’ai à écrire, si je n’écris pas ce qui déborde de mon coeurl Puisque Geneviève le veut, je serai bachelier dans trois mois. On n’aura plus de prétexte pour me retenir en pension. C’est là la véritable révolte, celle qui m’affranchit.
J’attendais avec anxiété la réunion de famille de dimanche dernier. Quand la sonnette a annonce l’arrivée des Fortin, j’ai dû pâlir. Mais on ne faisait pas attention à moi. Geneviève, la chère sœur, avait trouvé le moyen d’entrer la première, de précéder son père et sa mère : elle voulait qu’en regardant la porte, je fusse tout aussitôt consolé, charmé.
Elle a raison : elle sera bientôt une femme; elle a déjà 1 âme maternelle. Ses yeux étaient à la fois caressants et fâchés. Je devinai tout de suite à l’air penché de sa tête qu’elle balançait un peu, en me donnant la main, que sa lettre contiendrait un reproche au milieu de douces paroles. Je cherchai
naïvement du regard cette réponse attendue, comme
si Geneviève pouvait entrer la portant à la main, ou l’ayant à sa ceinture, ou la montrant sur son front. Elle l’avait dans son corsage; je lé devinai au battement même de sa poitrine.
Quand nous pûmes nous isoler dans un coin du salon, Geneviève, qui avait trouvé le moyen de tirer cette précieuse réponse de sa cachette, me la glissa dans les doigts.
— Merci! lui dis-je.
— Ne me remercie pas, car j’agis mal.
Elle était sérieuse, presque triste. J’eus honte de l’empressement avec lequel j’avais tendu la main.
— Garde ta lettre I lui dis-je.
— Le mal est de l’avoir écrite, me répliqua-t-elle avec un sourire; le mal n’est pas que tu la lises. D’ailleurs, si elle te console un peu, si elle te rend sage...
— Oh! Geneviève! m’écriai-je emporté par un sursaut de reconnaissance et de grande amitié.
Mon exclamation avait été entendue.
— Est-ce que vous vous disputez.^ demanda madame Fortin.
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LES PARENTS COUPARLES
Pour toute explication, nous nous mîmes à rire ensemble, du même rire gai, enfantin, presque insolent, et, pourtant, nous n’en avions pas envie.
— Ils s’amusent! dit mon père à demi-voix.
Non, ce n’était pas là un jeu. Cette gaieté était la diversion bruyante imposée à nos cœurs. Le mien m’étouffait. Je sortis, je montai dans ma chambre; je lus bien vite cette lettre. Elle était faite pour m’attrister ; elle me méconnaissait, mais elle me ravissait par son ingénuité. Cette idée, qui ne m’était pas venue jusque-là, m’apparaissait tout à coup, que j’étais en correspondance secrète avec une belle jeune fille, et que, pour bien des gens, ce premier mystère semblerait un commencement d’idylle ou de roman. Je connaissais l’écriture de Geneviève ; ce soir-là, elle me parut plus particulièrement intéressante; je crus qu’elle dénonçait un tremblement, une émotion. Elle avait raison, la pure compagne de mon enfance. C’était mal de nous écrire, puisque je me sentais bouleversé, et que, seul, poussé par un vertige inconnu, je couvris de baisers ce papier tiède encore de la douce cachette qui l’avait abrité.
Mon Dieu! est-ce l’amour qui s’éveille.? est-ce le transport de l’amitié? Je trouvais tout simple de confier mes chagrins à ma camarade : comment se fait-il que sa réponse me charme et me rende fier comme un ayeu obtenu?
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J’étais tout tremblant en rentrant au salon. Geneviève se méprit à l’éclat de mes yeux.
— Tu vas- te moquer de moi! me dit-elle, prenant pour de la raillerie ce qui était de l’enthousiasme.
Je ne trouvai pas un mot à lui répondre, et je la regardai toujours. L’avais-je jamais vue?... Au bout de quelques secondes de silence, Geneviève essaya de plaisanter.
— Est-ce que tu voudrais me magnétiser? me demanda-t-elle.
Je lui pris les mains, que je serrai doucement. Je crois que si nous avions été seuls, je me serais mis à genoux devant elle, et j’aurais rendu à ses doigts charmants un des baisers que j’avais si inutilement prodigués à sa lettre.
Geneviève comprit-elle l’embarras singulier dans lequel me jetait cette eflluve d’une vie nouvelle? Je re sais; mais elle me quitta pour rejoindre sa mère, parla de sa fatigue et partit une heure plus tôt que d’habitude.
Chère Geneviève! je ne lui en veux pas de son brusque départ; je n’aurais pas eu, sans lui, le sourire qui a complété les éblouissements de la soirée.
Quelle nuit j’ai passée! J’ai tout oublié, M. Fillotreau, mon père, les récits de Soupplet. Je suis resté deux ou trois heures la tête dans les mains, ne pensant à rien qu’à ces deux yeux emplis de tendresse, ces yeux que je connais depuis l’enfance,
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que j’ai vus si souvent et que j’avais toujours oublié de regarder.
Comment 1 la consolation était si facile? Comment! il suffisait, pour que tout changeât en moi et autour de moi, que j’écrivisse à mon amie Geneviève et que Geneviève me répondît une lettre simple, sans autre tendresse qu’une affection de sœur? Comment! parce que j’ai là, sur moi, ce petit papier, qu’elle a porté huit jours avant de me le remettre, je suis tout autre? la vie me sourit, rien ne m’effraie, je me sens fort !
Si je me trompais! si j’inventais toute cette émotion! si je ne ressentais qu’un petit accès de fatuité puérile pour avoir reçu en cachette une lettre d’une jolie pensionnaire!
Je m’interrogeai toute la nuit... ou plutôt, non, je restai dans une sorte de contemplation béate, au milieu de l’obscurité, devant un souvenir. Le matin, je retournai joyeux à la pension.
Mon père, qui avait évité soigneusement route allusion à notre entretien du dimanche précédent, m’embrassa avec une gaieté qui ne lui était pas ordinaire, quand je repartis. Je l’avais abordé la veille avec une grande appréhension; j’avais eu peur de laisser voir le chagrin, peut-être la rancune que me causait la disparition de mon maître et l’inquiétude née des confidences de Soupplet. Il me sembla, quand je retournai à la pension, que j’étais allégé pour toujours de ces noirs soucis.
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— Travaille bien ! me dit M. de Lariil.
— Si je passais mon examen de bachelier avant Pâques, est-ce que vous consentiriez à me retirer de pension? répondis-je.
— Pourquoi pas? Je t’enverrais faire un beau voyage en Italie.
— Merci, mon père. Je serai bachelier avant trois mois.
Et je revins ici tout autre que je n’étais sorti.