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CHAPITRE XV

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Soupplet m’a interrogé, et je l’ai regardé, ébahi, en l’entendant me parler de M. Fillotreau. Il s’imaginait que ma journée du dimanche s’était passée dans une enquête indirecte sur le sort de notre vieux maître et que j’avais tendu des pièges à mon père. Je protestai vivement, comme si j’étais indigné.

— Tu as changé d’humeur? me dit Soupplet.

J’eus la tentation de lui avouer pourquoi. Ce n’était pas l’orgueil d’un sentiment si nouveau que je ne le définissais pas encore; c’était vraiment le désir loyal de taire participer un camarade que je voulais aimer à une joie dont il subirait à son tour l’influence salutaire.

Soupplet m’avait dévoilé des abîmes de tristesse; il m’avait initié aux vilains aspects de la vie de fa-

mille : je voulais l’exhorter à chercher une consolation au delà de la famille. Mais, singulier retour de l’égoïsme! dans cette tentation même de générosité j’hésitai, je reculai, j’eus peur de profaner la chasteté de mes sentiments en les livrant ainsi à un railleur. Je fis le -stoïque, et, tout tremblant de cette illusion nouvelle qui m’agitait et qui me trompait peut-être, j’affectai d’avoir pris mon parti des illusions de ce monde.

Soupplet eut un regard de pitié.

— Tu veux m’échapper! me dit-il, tu me reviendras. Aie tes mystères; je les respecterai jusqu’à ce que, de ton propre mouvement, tu me les livres. J’ai parlé à mon père du bonhomme Fillotreau et de la précaution que M. de Lartila prise. Tu verras quel juge d’instruction c’eût été que l’avocat Soupplet! Avant huit jours, nous serons au courant.

— Tu as eu tort, répondis-je. Ton père, qui est un homme pratique, n’a pas besoin, d’ailleurs, de perdre son temps, pour satisfaire nos curiosités d’écolier.

— Ah! et la croix d’honneur? répliqua Soupplet d’un air cynique. J’ai promis à papa que nous le ferions décorer s’il réussissait, et il réussira... et nous tiendrons notre promesse!...

— Tu es fou !

— Et toi aussi.

Je quittai Soupplet mécontent, un peu effrayé.

11 y a une menace au fond de tout ce qu’il dit...

Maintenant, ai-je besoin de lui confier encore quelque chose? Son amitié aiguë, malsaine, m’estelle nécessaire? Ne ferais-je pas bien, sans rompre avec lui, de me tenir à distance? Serait-ce de l’ingratitude? un manque de générosité? Le mal qu’il peut me faire doit-il m’empêcher de lui faire du bien? et j’ai la pensée qu’en le rendant jaloux de mon amour, je l’amènerai à aimer aussi 1

Mon amour! quel mot! Pouvais-je prévoir, il y a huit jours, que je l’écrirais si tôt! Comme on se moquerait de moi si l’on trouvait ce cahier, et à quelle profanation j’expose la pure image de Geneviève! Mes camarades n’auraient pas assez de railleries pour ce poëme de nos âmes. Je sais, hélas! comment ceux pour qui l’àmour n’est plus un rêve le comprennent et l’exploitent! C’est à qui se vantera, dans ma classe, de ses prouesses insensées et de ses folies cyniques. Quel dégoût!

Pardonne-moi, chère Geneviève, d’évoquer ton souvenir au milieu de ces hontes. Tu planes dans une brume traversée de soleil, au-dessus de ces fanges. J’hésitais à reprendre ces Mémoires, puisque je ne dois plus y parler que de toi à moi-même ; je voulais enfouir mon secret dans mon cœur. Tracer ton nom, c’est déjà mettre une attache matérielle aux sentiments purs qui m’animent. J’ai attendu plusieurs jours... je me suis interrogé, j’ai creusé en moi, et ne trouvant partout, dans chaque fibre, que ce nom adoré, voyant jaillir ton clair et profond

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sourire de tous les coins obscurs que je voulais fouiller, en ressentant aussi un immense besoin de parler, de donner une formule à mes rêves, je n’ai pu lutter. J’ai rouvert ces pages et j’ai écrit, et j’écrirai ton nom jusqu’à ce que tu me défendes de t’aimer, chère Geneviève, toi qui seras ma femme!

Qu’ai-je besoin de trouver des formules? Je suis comme cette pauvre vieille qui ne savait prier autrement qu’en répétant :

— Mon Dieu 1 mon Dieu !

Toute ma prière, toute mon extase, à moi, s’épanche dans ton nom que je répète et qui me berce d’une harmonie douce : Geneviève ! Geneviève ! Geneviève I

Meme jour, classe du soir

J'ai failli me perdre ce matin. N’ai-je pas, en écrivant le nom de Geneviève, murmuré ce nom assez haut pour qu’il fût entendu I Mes voisins se sont mis à rire. Fort heureusement, Soupplet n’était pas là. Je porte maintenant toujours sur moi ce cahier qui m’exposerait aux moqueries de mes condisciples s’il était découvert. Pendant la classe, je n’ai rien écouté, et la voix du professeur était une basse sur laquelle se détachait par le souvenir l’accent clair, vif, argentin de ma chère Geneviève.

Comment vivre sans lui écrire encore ? comment lui obéir? mais, surtout, comment lui désobéir?

Qu’il est doux de subordonner sa volonté, son énergie, sa fierté, tout son être, au sourire d’une enfant qui vous grandit en paraissant vous humilier!

Ne me suis-je pas trompé? Est-ce bien Geneviève que j’aime? N’est-ce pas seulement l’amour?

Je ne veux plus rien écrire. Est-ce qu’un volume me suffirait? Je ne veux plus faire de vers. J’ai essayé de continuer l’élégie que j’avais commencée : mais arrondir en strophes, mais découper entre deux rimes, ces rêves, ces sanglots, ces soupirs, ces alternatives de joie, d’impatience, de doute, c’est profaner mon amour. Comment font-ils donc les poètes qui versent leur âme dans leurs livres? Les petites difficultés de procédés, de rhythme, de prosodie, ne les arrêtent, ne les refroidissent donc pas en route? Comment ont-ils la vanité de se trouver satisfaits d’une expression toujours inférieure à l’idéal? Est-ce qu’on peut étaler sur le papier la lumière qui passe devant les yeux, le tressaillement qui soulève le cœur, le charme qui pénètre toutes les fibres ?

Pourquoi l’excès de l’inspiration nuit-il au travail même du poète? Après avoir déchiré vingt pages, je n’ai trouvé que ces deux vers qui ne signifient rien, qui ne riment pas ensemble, qui mêlent, par une étrange fatuité, les deux idées les plus opposées :

Mcmc dans le tombeau, même endormi sous l’herbe,

Quelque chose de moi survivra pour aimer!

Ne suis-je pas bien ridicule et bien fat de me 'mesurer avec la mort, moi qui n’ai que dix-huit ans et qui chancelle dans l’ivresse de la vie? Mais c’est que, poursuivant à travers tous les chemins du ciel et de la terre cet amour jeune et désormais invincible qui m’entraîne, j’ai senti que ce n’était pas assez de faire un pacte avec le moment présent; je défie l’éternité.

Le lendemain, onze heures.

Je ne puis me calmer, et pourtant, jamais je n’ai été si doux, si bon camarade, si paisible en apparence. Je suis allé, un peu hypocritement, j’en conviens, demander à Soupplet s’il avait des nouvelles de M. Fillotreau. C’est un secret en nourrice que nous entretenons là. D’ailleurs, l’amour est le grand réservoir invisible, caché sous la neige immaculée et qui alimente tous les fleuves bienfaisants de ce monde, l’amitié, la charité. J’aime, mieux mes amis, depuis que l’amour de Geneviève emplit ma vie. Ce que l’on prend pour l’égoïsmede la passion n’est que le désir héroïque de faire tout seul le plus de bien possible et de donner la plus grande preuve de générosité. Soupplet espère obtenir des nouvelles dimanche prochain. Je travaille à mon baccalauréat avec ardeur : je m’imagine que c’est à la Sorbonne qu’on marie les amoureux ou plutôt qu’on prononce leurs fiançailles. A coup sûr.

je suis trop Jeune pour me marier avec Geneviève ; il me faudra différer de quelques années. Qu’importej si nous sommes libres^ si je puis attendre en la voyant tous les jours?

J’ai proposé à quelques élèves de ma classe de fonder un journal. Vergniaud s’est moqué de mon idée ; il prétend qu’il vaut mieux fonder des conférences. Comme il est orateur, il prend l’engagement de disserter, tous les jours de sortie, dans une salle que nous louerions à cet effet, sur des sujets littéraires et philosophiques. Soupplet assure que la police interviendrait, que le ministre interdirait toute discussion, que nous serions punis et chassés pour avoir cherché une autre distraction que celle de l’estaminet. Une tribune! il vaut mieux un orchestre dans un bal de lorettes. Un verre d’eau parlementaire! il vaut mieux une chope de bière. Je poserai la question à mon père dimanche prochain. En attendant, et malgré l’ironie de Soupplet, il a été décidé que nous nous cotiserions pour louer une salle quai Malaquais, et qu’un programme des questions à débattre serait rédigé avant dimanche. Nous verrons bien si l’on nous condamne à l’abrutissement de l’estaminet.

Samedi, veille de la sortie.

Comme la semaine a été longue! c’est demain que je la revois! Nous ne nous sommes pas écrit, %t ce-

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pendant il me semble que, depuis dimanche dernier, il y a entre nous un mystérieux échange de correspondance. J’ai pu attendre pendant huit jours : comment pourrai-je attendre pendant une journée? Il me sera bien difficile de ne pas aller rendre visite à la famille Fortin avant le soir!

Je sais bien que nous avons notre réunion et que Vergniaud doit prononcer un discours!

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