CHAPITRE XVI
Lundi matin.
Quelle journée que celle d’hier! Elle est une double date pour mon cœur et pour ma raison.
A dix heures, je suis arrivé chez mon père. M. de Lartil m’a serré la main, m’a interrogé sur ma préparation au baccalauréat, m’a fait espérer que je quitterais la pension et le lycée dès que je me sentirais certain d’étre bachelier. Il y avait dans cette promesse un hommage si direct à ma virilité que j’ai failli répotidre :
— Et vous me marierez ?
Ma mère m’a félicité de mes projets. J’aurais voulu un peu d’égoïsme dans ses compliments, j’espérais qu’elle allait me dire :
— Quand tu seras bachelier, tu m’offriras ton bras. J’aurai désormais un cavalier tout prêt pour
la promenade^ je pourrai donner des loisirs à M. Richemond.
Mais non ; au contraire, ma mère m’a demandé en souriant ;
— Peut-on savoir quelle carrière tu as choisie ? dans quelle école tu vas entrer?
J’ai avoué mon incertitude.
— J’espère bien que tu n’as pas l’intention de rester ici oisif, inutile! Il faut, mon ami, qu’un homme travaille, même quand il a droit à de la fortune. Regarde ton père.
— Mais, M. Richemond? ai-je osé répliquer.
Ma mère a souri avec un peu d’ironie.
— Aussi M. Richemond n’est-il bon à rien qu’à tenir compagnie à une femme ennuyée. Ce n'est pas là un état.
— Rassurez-vous, ma mère, j’aurai de l’ambition et je ne vous embarrasserai pas.
J’avais adouci par un air de gaieté ces derniers mots qui me coûtaient un eftbrt. Je baisai la main de madame de Lartil et je montai dans ma chambre pour quitter les derniers vestiges d’une toilette de lycéen que je ne veux plus porter. En attendant le déjeuner, je me suis demandé à qui je ferais d’abord, quand le moment sera venu, la confidence de mon amour. Sera-ce à mon père qui paraît aimer beaucoup Geneviève? Sera-ce à ma mère dont je rassurerai ainsi les craintes maternelles et qui verra bien qu’en aspirant au mariage et au devoir je ne veux
ni abuser de la liberté que je vais conquérir ni gâter ma jeunesse? Mais ne fallait-il pas commencer d’abord par confier mon secret à Geneviève ellemême?
Après le déjeuner, je sortis pour aller rejoindre mes condisciples à l’estaminet du Palais-Royal où s’élaborait le grand projet des conférences. Nous n’avions pu trouver un lieu de délibération plus convenable. Nous étions nombreux, et il fut bien difficile d’abord de tomber d’accord. Chacun parlait à la fois et réclamait le silence, en frappant le marbre de la table avec sa chope de bière. Après deux heures de discussion et de consommation, Vergniaud, qui dissimulait mal son envie de discourir, monta sur le billard et fit une allocution pathétique, interrompue par de frénétiques applaudissements. Il proposa une association purement littéraire dans laquelle on se jurerait appui mutuel, et on ferait serment de ne rien révéler de ce qui se dirait dans les assemblées. Il s’agirait d’attaquer la corruption des lettres et de forcer les pouvoirs publics à encourager une rénovation.
Soupplet interrompit et demanda si nous nous donnerions le droit île porter des armes.
— Pour des êtres qui ont l’énergie du bien et la force morale, les couteaux à papier suffisent, répondit Vergniaud.
— Tu nous proposes la fondation d’une société littéraire secrète! répliqua l’incorrigible Soupplet.
— Peut-être. Mais où donc veux-tu que des jeunes gens, ayant la fierté de l’idée, le culte du beau, la fidélité aux principes, puissent se réunir à ciel ouvert sans être bafoués? Nous sommes les nouveaux chrétiens dans de nouvelles catacombes I Des chrétiens qui ne croient pas! hurla Soup-
plet.
— Des chrétiens de la libre pensée! répliqua Vergniaud avec une énergie qui fit vibrer l’estaminet.
Un hurrah frénétique accueillit cette déclaration , et, à une immense majorité, on vota la création d’un cercle littéraire qui porterait pour titre la Solidarité, et qui nous engagerait tous pour chacun, chacun pour tous, absolument comme dans les Mousquetaires d’Alexandre Dumas.
J’ai voté comme les autres, parce que je ne veux rien blâmer de ce qui suscite l’intelligence et le courage de ma génération; j’ai voté pour cette société chimérique qui ne vivra pas telle que l’ardeur de Vergniaud la conçoit, mais qui peut vivre en se bornant à être une association pour des conférences.
Ah! si les proviseurs, les maîtres de pension, les professeurs, les parents comprenaient ce qui se passe en nous, s’en préoccupaient le moins du monde, ils seraient les premiers à nous encourager, à nous laisser fonder ces gymnases de la parole et de la pensée, où l’on dirait bien des folies, à coup sûr.
LKS PAUKNTS COUPABLES
mais oü se produiraient des aspirations, où se fortifieraient des talents. Dans quelle assemblée trouverait-on plus de passions et plus de sagesse?
Le maître de l’estaminet paraissait si tranquille que je restai persuadé de la présence de la police dans son établissement. D’ailleurs, il se vengea des motions révolutionnaires par les frais de consommation.
Je sortis, irrité de l’éloquence prétentieuse de Vergniaud, mais charmé, malgré tout, des tumultueux mouvements de mes condisciples. Il y a donc encore des étincelles en nous; nous valons donc encore un peu les superbes mauvaises têtes d’autrefois qu’on nous oppose pour nous défier!
Sous les arcades du Palais-Royal, Soupplet me rejoignit.
— Nous sommes stupides! me dit-il en gesticulant.
— Pourquoi? lui répondis-je. Je m’imaginais que de pareils projets devaient te sourire.
— A moi? parce que je suis un peu brouillon?
Tu me connais mal. Je suis élevé à une école de philosophie douteuse qui tient compte de tout, mais qui ne s’abandonne à rien. L’expérience te poussera à l’opposition quand même. Elle me fait sceptique, moi. Quant à nos camarades, il y avait là-haut un troupeau, comme dans toutes les assemblées. A la première menace d’un mouchard, ils se disperseront, et sois tranquille, le mouchard viendra, il est peut-
être venu, il était peut-être déjà là. C’était peut-être Vergniaud!
— Quelle horreur! Comment peux-tu croire?...
— Bah! ce ne serait pas impossible. Mais, après tout, que nous importe! Tu seras sorti de pension dans quelques semaines; moi, je n’ai pas peur!... Ce n’est pas de cela, d’ailleurs, que je veux t’entretenir. J’ai des nouvelles de M. Fillotreau... Je sais son histoire, et je sais où il se cache.
Je m’arrêtai, ressentant une joie mêlée d’épouvante. Si l’on m’eût garanti l’avenir et le bonheur de M. Fillotreau, peut-être eussé-je renoncé à le revoir et à m’informer de ce qui le concernait. Ma tendresse pour cet excellent homme était une menace pour ma tendresse filiale.
— Son histoire! elle est terrible, n’est-ce pas.** demandai-je à Soupplet.
— Comme tu es pâle! répliqua celui-ci en riant. Rassure-toi; il n’y a ni crime ni assassinai apparent. Si l’histoire est triste, elle est simple aussi, et des gens qui n’auraient pas nos motifs de curiosité ne s’en inquiéteraient guère.