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CHAPITRE XVI

Même jour, étude du soir.

Soupplet voulait me faire entrer dans un café, pensant que nous serions plus à l’aise pour causer; mais j’avais besoin de marcher. Je serrai son bras avec force et je l’entraînai.

— Parle, lui dis-je, et ne me cache rien.

— Oh ! il n’y a rien à te cacher. Vers i83 1 , deux jeunes gens achevaient leurs études au collège Charlemagne. L’un était le fils de bons propriétaires campagnards, de cultivateurs en train de gagner le château du pays et de se métamorphoser en gentilshommes; l’autre était l’héritier d’un fonctionnaire qui avait plus d’orgueil que d’héritage à léguer. Le paysan s’appelait Fillotreau; le néophyte des fonctions civiles s’appelait de Lartil. Ces deux jeunes gens s’aimaient, mieux que nous nous aimons, mon ami; ou plutôt, comme dans la plupart des amitiés

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de collège, l’un faisait tous les frais du sentiment, et pèrse'cutait d’une affection qui vivait de mécomptes et s’alimentait d’ingratitude son indolent et superbe camarade. Le cœur aimant, c’était Fillotreau; il n’était point béte, pourtant. Le premier de la classe, travaillant avec une ardeur sans pareille, épanchant son âme à travers tout, il étudiait pour aimer encore, et il aimait, comme si son ami eût été un livre nouveau à apprendre. Fillotreau et Larîil n’étaient pas dans la même pension, mais ils se voyaient en classe, et ils passaient leurs dimanches ensemble. J’ai même recueilli ce détail, c’est que Fillotreau payait toujours dans les petites parties de restaurant, de café ou de campagne que faisaient les deux jeunes gens.

a Fillotreau et de Lartil passèrent leur examen de bachelier le même jour. On dit que, dans ce tempslà, c’était moins difficile qu’aujourd’hui; j’aime à le croire pour nous. Une fois munis de leurs diplômes, nos deux amis se prirent par le bras, se retournèrent vers la société, la regardèrent en face et se dirent : « Qu’allons-nous faire? » Lartil songeait à l’étude du droit... cela n’engage à rien et cela mène à tout. Fillotreau fut plus embarrassé : il avait l’instinct de la vie, de la lutte, il se sentait une aptitude égale pour bien des choses contraires. Il y avait en lui des révoltes de poète et des résignations de mathématicien. S’il l’eût osé, et s’il n’eût pas dû quitter pour cela Paris, ses camarades et son cher

ami de Lartil, il eût couru s’enfermer dans le domaine paternel, et, fermier de l’univers, exploitant la science, mêlant à l’activité saine de la campagne une rêverie animée, une méditation féconde, il eût été un homme, sans classification aucune, un de ceux qui vivent pour eux seuls en vivant pour tous, et dont l’utilité quotidienne échappe à l’admiration par son abondance même.

« Mais son père n’entendait pas d’ailleurs que le latin, le grec et un diplôme de bachelier ne fussent bons qu’à ramener son fils à la ferme. Il voulait, ce brave homme, que celui-ci fût quelque chose; il marchandait le château, et son bachelier l’aiderait à s’y installer sans qu’il eût l’air d’un usurpateur. Fillotreau n’osa résister à la volonté paternelle. Il resta à Paris, il aspira à pleins poumons l’air des théâtres, des cours publics, des journaux, des livres; il habitait une petite chambre du quartier Latin, et son ami Lartil venait y passer ses journées et tra-

vailler en sortant de l’Ecole de droit.

a II faut rendre justice à ton père, mon cher ami, il essaya de tout son pouvoir de donner l’ambition d’une tâche, d’une fonction à remplir à son camarade Fillotreau. A mesure qu’il s’initiait aux charmes du code civil et qu’il sentait l’importance du droit, il grondait son paresseux ami qui ne voulait être ni avocat, ni avoué, ni notaire, et, comme Fillotreau s’obstinait, M. de Lartil commença à le mépriser tout bas de ce mépris indulgent, amical.

qui couve longtemps, qui étonne quand il fait explosion, que l’on croit monstrueux et abominable, et qui n’est que le produit logique de l’estime conçue pour l’ordre avant tout, pour la régularité extérieure.

« Fillotreau lisait beaucoup : vers ce temps-là, les livres n’étaient pas si innocents qu’ils le sont de nos jours. Peut-être veillait-on moins sur leur innocence. Une fermentation générale animait la presse. C’était le temps des utopies; et ces vérités avinées, qui épouvantaient les bourgeois, donnaient la fièvre aux jeunes gens. Fillotreau fut saint-simonien deux jours, fouriériste deux heures; mais son tempérament énergique ne pouvait le maintenir dans le domaine de la théorie. Ses gros pieds de paysan donnaient du plomb à ses ailes et le ramenaient à terre. Parmi toutes les choses qu’il aimait, ce bon jeune homme, il faut compter les pavés des rues. A propos de je ne sais plus quelle affaire, il y eut je ne sais plus trop quelle émeute', et Fillotreau, qui n’avait jamais fait partie d’une société secrète, se mêla naïvement aux combattants de l’insurrection.

a Quand Fillotreau revint, les mains noircies par la poudre, dans sa petite chambre du quartier Latin, son ami Lartil le gronda et lui prédit avec une perspicacité infaillible l’avenir désastreux qui l’attendait. Tu conviendras qu’on ne pouvait être meilleur camarade. Les excellentes raisons débi-

tées par Lartil, un scrupule^ d’ailleurs, de sa conscience forcèrent Fillotreau à réfléchir. Il s’était battu d’instinct; il voulut savoir si son instinct ne l’avait pas trompé; il étudia et il s’enrôla dans les rangs d’un journal qui marchait à l’avant-garde de l’opposition, c’est-à-dire de la Révolution. Ce fut le temps de sa gloire, son beau moment. Il écrivit quelques articles qui firent sensation et que Lartil admira. Il obtint même ce triomphe inespéré de convertir son ami.

tt Oui, mon cher, ton père, un an ou deux avant d’entrer dans la magistrature, avant de prononcer des réquisitoires contre les journalistes, fit, tout comme un autre, son petit serment révolutionnaire sur les canifs d’un bureau de journal, et de quel journal! Le souvenir de ces égarements politiques entre pour beaucoup dans la rigidité actuelle de M. de Lartil. Fillotreau, lui, ne se repentit jamais; il est aujourd’hui aussi ferme, après bien des mécomptes, qu’il était enthousiaste avant les grandes batailles livrées pour son opinion. Parce qu’il est incorrigible, on le croit dangereux. Peut-être n’at-on pas tort !

tt Ton père se contenta d’étre un libéral et de fréquenter assez l’opposition pour acquérir quelque valeur aux yeux du gouvernement. Ses parents lui firent des reproches du mauvais goût de ses accointances. Pour le guérir, on l’entraîna dans les salons officiels; pour le dégager, on le nomma substitut.

LES PARENTS COLPABLES

Fillotreau eût mieux aimé le faire monter sur les barricades; mais tu conviendras qu’il était permis de choisir. Dès lors, les routes des deux amis s’écartaient l’une de l’autre, et, en s’écartant, tiraillaient le cœur. Val le pauvre Fillotreau dut bien souffrir, et les imprudences qu’il commît, les échauffourées qui lui firent acquérir une sorte de notoriété révolutionnaire n’étaient peut-être qu’un effet du dépit de voir passer dans les rangs ennemis un frère, un compagnon d’armes. Aujourd’hui, il ne se fâcherait pas pour si peu.

« Quelques années s’écoulèrent. M. le substitut mettait une sorte de point d’honneur à visiter encore son ami l’émeutier. C’était sa petite prouesse d’indépendance, c’était aussi une précaution. En France, on ne sait jamais ce qui peut arriver.

— Quand demanderas-tu ma tête? disait Fillotreau au jeune magistrat.

— Quand prendras-tu la mienne? répliquait le substitut.

« Ces plaisanteries, comme celles que nous échangeons parfois, sont les étincelles qui picotent l’amitié longtemps avant de l’incendier. Vers 1840 commença la lutte qui se continue encore aujourd’hui sans relâche, sans merci; ou plutôt il était dit que, des deux camarades, l’un aurait passé sa jeunesse à aimer trop, et que l’autre passerait son âge mûr à haïr démesurément. Tends bien ton cœur, c’est maintenant que je vais frapper.

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« Fillotreau n’était pas un paysan du Danube : c’était un homme d’allures simples^ de figure grave, mais côtoyant le inonde sans lui lancer l’anathème et préférant la causerie d’un salon aux conférences de l’estaminet. Aussi, n’était-il déplacé nulle part. Je t’ai dit comment M. de Lartil avait récompensé son répétiteur de droit : Fillotreau, lui, n’eut jamais, pendant cette période, de liaison officielle apparente, de maîtresse à afficher ou à cacher. Le pauvre garçon avait pour l’amour comme pour la politique un idéal. La femme qu’il rêvait, ah ! je pourrais bien t’en faire le portrait d’après nature, mais tu le feras toi-même.

Ici Soupplet s’arrêta et me regarda avec une ironie mêlée de pitié. J’eus peur de ce regard.

— Continue, lui dis-je, impatient de recevoir la blessure dont il me menaçait.

— Les deux amis, reprit Soupplet, n’avaient plus guère de terrain commun sur lequel ils pussent se rencontrer. Un salon pourtant, ouvert aux hommes de lettres, aux hommes de science et aux hommes politiques, sorte de champ clos oîi les opinions se mouchetaient avant de s’attaquer, un salon célèbre dans Paris pour son intelligente hospitalité, d’une élégance médiccre, mais que relevait l’éclat du talent, le salon d’un i; cmbre de l’Institut, recevait tous les soirs les nouvellistes de la Chambre, de la Bourse, des journaux et du théâtre. Un vieillard et sa fille...

J’interrompis Soupplet.

— C’était le salon de mon grand-père.

— Oui, mon cher, et tu me dispenses alors de faire le portrait de la jeune fille belle, intelligente, sérieuse, qui présidait avec grâce à ces réceptions, et qui remplaçait avec tant de charme la maîtresse du logis, morte depuis longtemps. Fillotreau aimait le vieil académicien pour les récits qu’il en obtenait, mais aussi pour la belle personne qui mêlait son sourire aux lumières de cette maison.

— Prends garde ! dis-je à Soupplet en l’interrompant, tu vas parler de ma mère !

— N’aie pas peur, reprit mon ami avec mélancolie, je n’en parlerai qu’avec respect. Que ta pudeur filiale ne s’effarouche pas : la mienne ne songe point à se venger de ses douleurs. Eh bien ! sache-le, parce que cela. est la vérité, parce que cette vérité te rendra Fillotreau plus digne d’estime et de sympathie, parce que tu trouveras peut-être au fond de toi, pour lui, une sorte de voix mystérieuse qui eût été dans d’autres circonstances la voix du sang. B'illotreau aima la jeune fille dans laquelle il admirait tant de gravité et tant de simplicité} il l’aima naïvement, sans s’apercevoir qu’il l’aimait. 11 crut longtemps qu’il ne faisait que contempler en elle le reflet doux et tamisé de la gloire de son père. Le pauvre homme ne s’aperçut de la violence et de la réalité de son amour qu’en s’apercevant de sa jalousie; lorsqu’il vit que ce beau visage ne brillait pas

seulement pour lui; quand, un jour, il reçut la confidence de son ami, fier, rayonnant, sûr de vaincre et d’étre agréé comme mari, s’il daignait se présenter. La fille d’un membre de l’Institut qui pouvait être ministre , qui siégeait au conseil d’Etat, qui, malgré l’éclectisme et l’impartialité de son salon, n’en avait pas moins une grande autorité près du gouvernement, était, certes, un parti enviable. Ce qui manquait du côté de la fortune était compensé par les honneurs en perspective. Quel bonheur pour le substitut qui languissait, si son mariage lui faisait franchir une ou deux barrières!... Voilà ce que Fillotreau entendit : du même coup, il vit s’épanouir, éclater en lui son amour et son désespoir.

a II sentit qu’il aimait, en se sentant torturé de la tentation de haïr un rival. Ce qui se passa dans cette âme superbe, nous ne le saurons jamais, mon pauvre ami : ce furent des combats angéliques, ce furent des agonies sublimes. Fillotreau essaya d’opposer ses droits à ceux de son ami; il essaya, par conscience plus que par fatuité, de réclamer sa part d’amour. Pourquoi donc lui serait-il défendu d’être compris? Mais il réclama doucement, craignant de s’étourdir sur lui-même et ne voulant pas être préféré s’il n’était préférable. Son intelligence plaisait; la gravité de ses conversations, l’âpreté de ses convictions politiques, ces pointes d’enthousiasme qui perçaient par instants la sur-

face de sa philosophie, tout semblait incliner vers lui l’âme de cette jeune fille. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. de Lartil eut peur, un jour, d’être évincé; que son amour-propre donna de l’aiguillon à son amour; que son ambition lui persuada de sacrifier stoïquement l’amitié, et que, ne voulant pas s’en remettre au jugement de la jeune fille du choix d’un mari, il s’en remit au jugement de la cour des pairs.

« Voici comment la chose arriva. Un matin, Fillotreau reçut la visite d’un commissaire de police, escorté de quelques agents. On fouilla ses papiers, et il ne fut pas difficile de constater qu’il était en relation avec des hommes compromis par de récentes tentatives d’émeute. La veille, on avait construit une barricade à l’angle d’une rue et on avait tiré trois coups de fusil. Fillotreau était moralement complice de cette besogne et de ce petit tapage. Il fut arrêté, passa trois mois en prison, et, sans les démarches opiniâtres de son .ami Lartil,

eût vraisemblement été condamné à quelques années de Mont-Saint-Michel. Ton père lui épargna ce supplice...

Soupplet s’arrêta. Il espérait sans doute que j’allais m’écrier :

— Tu vois bien que mon père a sauvé son camarade.

Et il n’eût pas manqué de me répondre :

— Oui, mais après l’avoir dénoncé!

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Je me contentai de serrer .les mains de cet impitoyable confident, et, le regardant dans les yeux :

— Es-tu bien sûr de ce que tu racontes là? lui demandai-je. Es-tu bien sûr que mon père?...

— Mon cher, continua Soupplet, dans ce temps-là on n’avait jamais de certitude absolue : on se contentait de vraisemblances, et la complicité morale suffisait à la conscience du jury le plus méticuleux. Tu comprends que si le substitut se laissa aller, dans l’intimité du parquet, à des conversations imprudentes sur les imprudences de son ami, personne ne sténographia la conversation. Tu comprends que s’il émit cette opinion familière aux conservateurs émérites, à savoir : qu’une leçon un peu forte serait utile à Fillotreau le révolutionnaire, il eut le bon goût de garder modestement le secret de cette sollicitude. Ce qu’il y a de certain, c’est que, quand Fillotreau, innocenté mais exaspéré, sortit de prison, il apprit le mariage de M. de Lartil. Le substitut était définitivement agréé : ses mérites, la douleur qu’il avait montrée de l’arrestation de son ami, les démarches mêmes qu’il avait faites pour faire relâcher celui-ci, touik avait contribué à plaider éloquemment sa cause auprès de cette jeune fille sensée, qui avait pu sourire au révolutionnaire, par indépendance secrète de pensée, mais qui ne pouvait devenir la femme d’un émeutier visiblement noté, surveillé par la police. On partage un échafaud, mais un banc de police

correctionnelle !... L’hcroïsme de la femme affronte la mort; mais les petites misères, mais les hontes de la geôle !... Tu es le fils d’un homme puissant; si ta mère a quelque regret, elle ne le montre guère; c’est à toi ù pénétrer le secret de son élégante mélancolie, de sa résignation un peu hautaine dans sa douceur. On m’a dit...

— Tais-toi! m’écriai-je en m’éloignant de Soupplet; tais-toi, je ne veux pas en savoir davantage.

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