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CHAPITRE XVIII

Il me semblait qu’un voile tombait de mes yeux et que je commençais à m’expliquer ce détachement de l’orgueil que j’avais remarqué si souvent dans ma mère. Cette vie isolée qu’elle s’était faite, ce confident, cet intermédiaire respectueux et désintc- ‘ ressé qu’elle s’était choisi entre elle et son mari révélaient-ils le repentir d’une âme qui ne pardonnait pas â l’erreur de sa jeunesse et qui, revenue au mépris des ambitions, s’abstenait, autant qu’elle le pouvait, d’une vie factice?... Cet acharnement de mon père à poursuivre le pauvre homme qui avait été son rival montrait-il que toute jalousie n’était pas morte?... Ces idées, en m’assaillant tout à coup, me frappaient de tous les côtés à la fois, et j’avais peur, comme d’un sacrilège, d’un élan de tendresse qui me portait ù unirdans mon cœur M. Fillotreau et ma mère; j’avais peur de trouver des raisons de

justifier cette sévérité parricide qui faisait de moi le juge de M. de Lartil.

Soupplet attendit que toutes ces épingles empoisonnées eussent trouvé leur place et se fussent enracinées. Quand il me vit plus calme :

♦- Continuerai-je? me demanda-t-il doucement.

— Val je veux tout savoir, lui répondis- je.

— Tu sais l’essentiel. J’ajoute que le père de Killotreau, homme influent dans son canton, maire de sa commune, cultivateur couronné dans les concours, médaillé, décoré, renia son fils, dès qu’il apprit que cet ingrat le compromettait avec le pouvoir, et, par conséquent, avec les honnêtes gens. Du même coup, Fillotreau se retrouva sur le pavé de Paris, pauvre, meurtri dans son amitié, blessé dans son amour, voyant toutes ses chimères reprendre leur vol en emportant à leurs griffes des lambeaux de sa chair! Il était parti jeune pour la préfecture de police le jour de son arrestation; il en revint vieilli, le jour de sa mise en liberté. Quelle liberté! il marcha désormais captif dans un désert. Enchaîné à des souvenirs et ne voulant pas maudire ceux qui le trahissaient, il se détourna avec un sourire de leur chemin, sans espérer, sans rêver une autre revanche que la confiance et le pardon.

Soupplet s’arrêta encore une fois.

— Tu veux donc, lui dis-je, ne perdre aucune de mes douleurs ? Allons! achève-moi bien vite.

— Pauvre garçon ! reprit mon camarade tu crois

que je te fais souffrir par dépit, par représailles indirectes contre la destinée! Tu t’imagines que je te tue. Non; je te donne le baptême de la vie mortelle, voilà tout. Il y a des larmes dans ce baptême-là. Demain, tu te sentiras plus fort, moins sensible. Et tu es bien heureux! Je n’ai pas eUj moi, un ami,>in compagnon prudent pour m’initier à cette vérité froide qui glace d’abord et qui avive ensuite l’énergie. J’ai fait seul, tout seul, ce chemin à l’entrée duquel je t’introduis... Ah! si les parents savaient ce qu’il peut en coûter d’apprendre à les connaître, à les juger, comme ils nous adouciraient les pentes de la réalité! En somme, tu as fait jusqu’ici des découvertes moins douloureuses que les miennes. Ton père est un diplomate, ta mère est une honnête femme : ils avaient de bonnes excuses à alléguer. Il se mêle à leurs actions tout juste assez de fatalité pour que M. Fillotreau ne leur laisse pas l’entière responsabilité de ses malheurs.

— Oh! ne plaide pas; raconte, dis-je brusquement à Soupplet.

Soit; tu es brave. Je reprends donc. La révolution de 1848 rapprocha les deux amis. Fillotreau, pauvre rédacteur d’une feuille d’opposition, fut un des combattants, un des vainqueurs et faillit devenir un des triomphateurs du mouvement. Dans l’escalier de l’Hôtel de Ville, le lendemain de la victoire, il se trouva côte à côte avec M. de Lartil,qui venait apporter son adhésion à la République. C’était

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pour Fillotreau, comme si son ancien camarade lui apportait des excuses : il l’embrassa, comme Lafayette embrassa Louis-Philippe en i83o; il le présenta lui-même au gouvernement provisoire et obtint qu’il fût maintenu dans son emploi. Ton père n’était plus substitut. Il y eut alors, entre ces deux hommes, deux mois de quasi-effusion. Fillotreau n’allait pas chez M. de Larlil, mais M. de Lartil rencontrait Fillotreau dans le monde, dans les manifestations, dans les bureaux de journaux. La fumée des journées de juin les sépara, et désormais pour toujours : non que l’un d’eux prît parti pour l’insurrection; mais l’autre se déclara si vivement, si impitoyablement pour la répression; il agit, dans la mesure de ses fonctions avec une si formidable énergie pour ramener l’ordre, pour l’affermir, que le cœur de Fillotreau saigna de cette sévérité sans indulgence, de cette justice sans pitié. D’ailleurs, l’ancien démocrate, poursuivi sous la monarchie, était encore trop républicain sous la république pour ne pas courir le risque de quelque dénonciation. Oh! je n’accuse pas ton père! Mais, sans le vouloir, peut-être fut-il la cause d’une poursuite, d’une instruction, d’un danger, et, chose singulière! parmi les mauvais antécédents mis à la charge de Fillotreau, on invoqua ces accointances antérieures avec des ennemis du gouvernement tombé. Devancer une révolution, c’est un crime, même quand cette révolution est accomplie, aux yeux de

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ceux qui, plus prudents, en profitent sans l’avoir prévue.

« Ce crime d’une conviction obstinée, raisonnée, toujours invincible quoique toujours vaincue, Fillotreau n’a cessé de l’expier. Au 2 décembre, il fut mis sur une liste de déportation comme un homme dangereux. Ton père eut la magnanimité de répondre de lui. Quelques semaines de casemate l’avertirent seulement de modérer à l’avenir ses instincts révolutionnaires. A partir de ce dernier bienfait, le pauvre homme accepta l’existence chétive, précaire de maître d’étude. Quel état pouvait-il choisir? Sa plume est brisée, son drapeau est dans ses plis. S’occuper de la jeunesse, c’est se consoler du présent. Je crois, d’ailleurs, que son amitié a survécu à toutes les chutes, à toutes les meurtrissures, et que, ne pouvant aimer encore à la face du ciel l’homme qui est devenu son juge dans la société, il a voulu reporter sur le fils cette affection dont le père ne se soucie pas. Tu sais tout. Sans t’en douter, tu réparais les torts de M. de Lartil en offrant à ce malheureux une sorte de tendresse filiale.

« Ta démarche l’a fait chasser. On ne l’admet dans les pensions qu’à la condition expresse qu’il cachera ses antécédents et qu’aucun père de famille ne le dénoncera.

« Quel est le fabricant de bacheliers qui consentirait à passer aux yeux de sa clientèle pour le pro-

tecteur des insurgés contre l’ordre social? Il est tout simple que ton père, prévenu par toi, ait exigé le renvoi de M. Fillotreau; il est tout simple que, soumis une fois de plus, celui-ci ait fait son paquet en silence et ait été ronger ce qui lui reste de poings dans une mansarde. C’est à toi maintenant à savoir si tu veux le perdre davantage. L’abandonner, c’est le servir, en lui donnant une douleur de plus ; le revoir, c’est entamer contre l’autorité paternelle une lutte pour laquelle tu ne seras sans doute pas assez fort. Choisis I

— Ma mère sait-elle tout cela ? m’écriai-je dès que Soupplet eut fini.

Soupplet ne put me répondre ; il était réduit à des conjectures. Il supposait bien que, dans l’attitude générale de madame de Lartil, on pouvait deviner l’ennui, le remords de la haute position acquise; mais il n’osait m’assurer que je trouverais dans ma mère un auxiliaire au besoin, un témoin entre mon père et moi.

— Je serai donc seul! me dis-je tout bas; seul pour choisir, seul pour agir!

Nous nous étions arrêtés; Soupplet m’observait avec une attention profonde; il étudiait en moi, il analysait ces premiers symptômes de l’émancipation filiale par lesquels il avait passé, et il comparait l’attitude de ce néophyte de la vie réelle à celle qu’il avait eue lui même. Sortirais-je comme lui, par l’ironie, par un éclat de rire qui déchire le cœur

sans remède, de cette délibération cruelle, ou bien allais-je me courber sous les larmes?

Pendant cette minute que je n’oublierai jamais, et qui sera une date terrible dans ma vie, je cherchais à me représenter par le souvenir, par une évocation muette, le sourire de ma mère, si fin, si mystérieux, si fier dans sa douceur, et je le rapprochais de cet autre sourire grave, austère, presque dédaigneux de M. Fillotrcau. C’était la même lumière, la même résignation, la même douleur cachée.

Par quelle loi providentielle ou sacrilège unissais-je ainsi, dans ce moment de trouble, ces deux êtres qui auraient dû se comprendre? Pourquoi leur demandais-je conseil? et n’étais-je pas un fils impie en n’invoquant ma mère que pour m’en faire une alliée contre mon père ?

Je ne savais rien de plus que ce que m’avait dit Soupplet de toute la carrière politique de M, de Lartil; mais, tout à coup, je compris la vanité de ces grands honneurs. Je fus humilié dans mon orgueil filial de cette ambition toujours satisfaite : je me souvins qu’un jour, à la pension, dans une querelle, un de mes camarades m’avait appelé fils de renégat. J’avais cru alors à une injure banale, à une de ces insultes odieuses qu’on se jette légèrement à la tête. Mais, tout à coup, la sueur me venait au front à l’idée qu’en ne tirant pas une vengeance éclatante de cette injure, j’avais paru

l’accepter et m’y résigner. Oh! comme je donnerais aufourd’hui mon sang, ma vie, pour faire rentrer ce mot dans la bouche de celui qui oserait le proférer! et pourtant, aujourd’hui, ma colère ne seraitelle pas plutôt de la douleur que de l’indignation?

Fils de renégat! moi qui me croyais obligé autrefois de voiler modestement les rayons de la gloire paternelle répandus sur moi. L’idée de ces félonies politiques ne me venait qu’avec l’idée de ces trahisons successives envers l’amitié. 11 n’est donc pas possible de violer impunément une promesse de l’âme, de séparer le sentiment de la raison, de rester un homme d’honneur, quand on ne reste pas un ami sincère! Que de ruines! et comme je sentais, malgré tout, grandir, s’élever sur leur amoncellement une flamme qui m’exaltait, qui me consolerait, mon amour, ma foi, mon ambition pour Geneviève!

Soupplet ne m’eùt pas tiré de ma rêverie : j’en sortis seul, à un battement plus fort du cœur qui me secoua et m’avertit d’agir pour racheter le mal ù force d’amour.

— Allons chez M. Fillotrcau! dis-je simplement.

Soupplet me prit les mains, me regarda attentivement, puis d’une voix brève :

— Tu es bien décide?

— Oui.

Tu ne me reprocheras jamais de t'avoir excite à la rébellion contre ton père?

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— Non.

— Tu te sens assez fort?

Je secouai la tête et Je fis deux pas, pour prouver que je n’étais pas enraciné ù ma place.

Une heure après, nous frappions à la porte de M. Fillotreau.

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