CHAPITRE XIX
Le lendemain, mardi, pendant la classe.
Il me sera bien difficile de continuer ces Mémoires. Les larmes qui tombent pendant que j’écris n’effacent pas l’écriture, et j’ai peur des choses que je confie à ce cahier ouvert. Si je l’emportais à la maison! chaque dimanche, je consacrerais quelques heures à résumer mes impressions et les événements de la semaine. Ce n’est pas mon père, ce n’est pas ma mère qui auraient la curiosité de lire ces épanchements. Se sont-ils jamais inquiétés de ce que je pensais? Ici, je suis espionné; j’ai peur des maîtres d’étude , j’ai peur de Soupplet luimême. 11 est honnête, et je ne crois pas que sa curiosité aille jamais jusqu’à violer le secret de mon pupitre, jusqu’à fouiller dans mes papiers; mais si CCS pages, sur lesquelles saigne mon cœur, lui tombaient entre les mains, résisterait-il à la tenta-
tion de les lire, de s’en moquer? Ah! sa raillerie me forcerait à le battre ou à me tuer! J’emporterai dimanche matin sans faute cet album de ma vie si triste, si décolorée déjà : je sais où je le cacherai dans ma chambre. 11 sera en sûreté, et si je ne triomphe pas de cette singulière indiscrétion de moi envers moi-même, nul ne saura du moins ce que j’aurai souffert, jusqu’au jour où je déposerai ce manuscrit arrosé de mes pleurs entre les mains de ma bien-aimée Geneviève...
A l'étude d’onze heures.
J’allais reprendre le récit de ma journée de dimanche. Je tiens à ce qu’aucun détail de ce combat douloureux, où mon respect filial a été criblé de blessures, ne puisse m’échapper. Plus tard, quand je serai père à mon tour, j’apprendrai à me faire aimer, à me faire respecter de mes enfants, en relisant ces épanchements sincères dans lesquels il y a, sans doute, bien de l’orgueil de ma part, mais aussi, je puis le jurer, bien du désir d’aimer et de respecter mes parents.
J'allais donc continuer quand M. Lambquin, notre maître de pension, est entré dans la salle d’étude, suivi de l’inspecteur.
Notre réunion préparatoire pour des conférences littéraires a fait scandale. On nous a dénoncés. Le . proviseur du lycée a été appelé chez le ministre, et
des ordres sévères sont donnés pour qu’à l’avenir CCS rassemblements d’écoliers n’aient plus lieu. M. Lambquin a été superbe d’ironie. Il s’est moqué d’abord de nos prétentions, puis, feignant de se tromper, ou se trompant sur le but que nous nous étions assigné, il n’a paru voir que des prétextes d’orgies dans ces conciliabules littéraires. L’autorité paternelle a été invoquée : on a voulu nous faire honte de ce qui nous rendait si fiers.
— Si vos parents apprenaient cela! nous a-t-on dit sur tous les tons.
J’ai échangé un regard avec Soupplet. Nos parents! M. de Lartil pourrait me reprocher de chercher les occasions de désordre, de m’exercer au métier de révolutionnaire; il poursuivrait en moi l’instinct, le sentiment que M. Fillotreau a pu faire germer; il persécuterait, sous le prétexte de sollicitude paternelle, mon amitié pour cet excellent homme; il me pousserait ou à une soumission hypocrite ou à la révolte. Quant au père de Soupplet, il rirait de ces escapades; il est prêt à tout, il pardonne tout à l’intelligence de son fils.
— Sois habile comme moi! semble-t-il lui dire.
Et Soupplet profite de la leçon.
Il y avait donc au moins deux élèves dans la salle d’étude qui n’étaient guère intimidés par la menace de l’autorité paternelle. Étaient-ce.les plus mauvais, les plus indisciplinés, les moins réellement respectueux pour leurs parents?
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Vergniaud a, répondu par un mot cynique à M. Lambquin,
— Puisqu’on ne veut pas que nous nous réunissions pour des conférences, a-t-il dit, on ne se plaindra pas si nous allons...
M. Lambquin a essayé de l’interrompre; mais la phrase s’est achevée au milieu des rires de l’assistance.
— Monsieur Vergniaud, prenez garde I s’est écrié le maître de pension.
— A quoi donc.^ a répondu l’insolent premier prix du concours.
Et, couvrant sa retraite par des gronderies qui dissimulaient mal son dépit, le maître de pension s’est retiré.
Ainsi, voilà une fois de plus que l’autorité se compromet à nos yeux par des interdictions maladroites, par des faiblesses honteuses. Voilà une fois de plus qu’on refoule la jeunesse vers les estaminets et que l’on oblige ceux qui réfléchissent à mesurer leur obéissance sur leur respect filial. Ah! si je m’écoutais! c’est à toi seule, chère Geneviève, à toi qui ne m’ordonnes rien, mais dont le sourire m’invite à la résignation, que j’obéirais, chère âme! Q.u’ai-je besoin de conférences, de tumulte, de révolte? Que mes camarades aillent dtipenscr, dans les. cafés ou ailleurs, leur fougue, leur enthousiasme sans but, la fièvre de leurs veines, l’ivresse de leurs cœurs, moi, je n’ai pas trop de force pour
guérir ma douleur, je n’ai pas trop d’amour pour suffire à t’aimer, toi, mon espérance, mon salut, ma vie!
Même jour, étude du soir.
M. Fillotreau habite, rue Mazarine, une petite chambre qu’il avait gardée pendant qu’il était maître d’étude, et dans laquelle il venait passer ses journées du dimanche. Maintenant, rien ne l’arrache à cette cellule, que la nécessité d’aller chercher le pain, gagné par de petits travaux de traduction.
Le cœur me battait terriblement en montant les quatre étages. Je m’arrêtais souvent. Au premier repos, Soupplet, qui allait devant, se retourna et me dit ;
— Il est temps encore de renoncer à cette visite.
— Non, répondis-je.
Et je continuai l’ascension.
On nous eût pris pour des étudiants en conquête. Qui donc se fût imaginé que nous accomplissions ainsi un pèlerinage à la retraite d’un homme.de bien? Il y avait dans nos yeux le feu d’une curiosité sans bornes, et nous étions pâles de désir.
Soupplet deviendra peut-être un ambitieux sans âme, un spéculateur sans pitié, un homme d’argent, d’orgueil, d’ambition : moi qui me crois aujourd’hui, sinon meilleur que lui, du moins plus accessible aux émotions idéales, j’endurcirai peut-
être mon cœur. Mais quelque avenir d’égoïsme et de vanité qui s’ouvre devant nous deux, je jure bien qu’à ce moment nous étions dans toute la pureté d’une dévotion sincère. C’était notre première communion avec l’honneur, le travail, la raison. Soupplet avait oublié son scepticisme; il l’avait usé en gravissant l’escalier.
La porte de la chambre nous faisait face, avec un paillasson pour les pieds, un cordon de sonnette qui ne servait guère et un petit sac contenant un morceau de craie pour les visiteurs qui n’avaient pas de cartes de visite.
Nous nous serrâmes la main.
— Sonne! me dit Soupplet.
Je sentis que c’était un honneur qu’il m’offrait.
La sonnette, placée immédiatement derrière la cloison, se balança avec trop d’élan. Elle fit un bruit terrible : je regrettai de n’avoir pas simple- •ment frappé. Nous entendîmes M. Fillotreau reculer sa chaise sur le carreau de la chambre et se diriger vers nous. La clef était à la porte, nous aurions pu entrer; mais nous étions déjà si hardis d’être venus jusque-là! La porte s’ouvrit : M. Fillotreau, en nous reconnaissant, leva les bras par un geste de stupeur. Bien qu’il fût dans l’ombre et que la lumière, passant à travers la fenêtre qu’il masquait, enveloppât seulement sa tête d’un contour doré, nous distinguâmes très-nettement l’expression de sa physionomie. 11 y a des figures qui
LES PARENTS COUPABLES l5l
portent en elles une clarté spéciale. Ses moustaches s’agitèrent, ses yeux agrandis se troublèrent, ce stoïcien eut une défaillance.
— Mes enfants! mes enfants! balbutia-t-il, comment! c’est vous?
Ce titre d^enfants m’atteignit au cœur : il répondait au soulèvement de tout mon être. Je m’élançai dans les bras de mon maître, et, l’entraînant dans sa chambre :
- — Vous ne m’attendiez pas? lui dis-je.
— Oh! non, me répondit-il avec une joie si candide que je ne pouvais m’offenser de n’avoir pas été deviné.
— Je vous devais pourtant une visite d’excuses.
— A moi ?
Et il rougit en tombant dans son vieux fauteuil près de la table sur laquelle il écrivait avant notre arrivée. Je me sentis pâlir.
— Oui, mon ami, repris- je avec fermeté, je dois vous demander pardon pour cette dernière et petite persécution qui nous a séparés... Je sais que j’ai d’autres torts à réparer envers vous.
— Quels torts, mon cher enfant? me demandat-il avec anxiété.
— Ceux de mon père.
— Votre père!... Qui vous a dit?
— C’est moi, interrompit de sa voix brève mon camarade Soupplet en refermant la porte; c’est moi, monsieur Fillotreau, qui ai mis Philippe au
courant des choses qu’il ignorait et que j’ignorais moi-même, mais que j’ai pu apprendre à de bonnes sources.
— Vous avez mal fait! reprit avec un peu de sévérité l’excellent homme.
— ■ C’est à vous de prouver le contraire, repartit finement mon condisciple; et je sais que vous êtes capable, non pas de consoler Philippe, car il y a des douleurs avec lesquelles il faut vivre, mais de le rendre assez fort pour qu’il n’ait jamais de rancune de ma franchise.
— Soupplet a raison, mon ami, dis, -je à mon tour, pendant que M. Fillotreau, alarmé de la responsabilité que nous lui imposions, prenait sa tête à deux mains et semblait réfléchir; oui, Soupplet a raison. Il ne dépendait de personne au monde que je ne fusse pas malheureux sans le savoir. Je vois maintenant ma blessure, mais vous m’apprendrez à la cacher et à acquérir votre résignation.
— Cher enfant, me dit M. Fillotreau avec une inflexion de voix absolument paternelle, ne vous comparez pas à moi. Vous êtes jeune, vous avez devant vous tout un avenir... vous ne commettrez pas les fautes que j’ai faites. Il n’y a pas de fatalité absolue dans ce monde ; on est toujours, dans une certaine mesure, responsable des mécomptes que l’on subit. Vous avez la fièvre de la vingtième année, voilà tout. Ce temps-ci n’est pas propice à cette fièvre-là. Vous vous croyez malheureux parce
que vous êtes agité : mais, dans quelques années, vous vous apercevrez que la grosse blessure d’aujourd’hui n’était même pas une égratignure.
— Quand je vous dis que je sais touti repartis-je fièrement.
— Que savez-vous?