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CHAPITRE XX

Je répétai en quelques mots l’histoire que Soupplet m’avait apprise. Je prouvai à M. Fillotreau que je connaissais sa vie passée, ses espérances déçues, son amour trahi, sa foi politique vaincue, ses liens de famille brisés et sa route rendue difficile par une vieille amitié de collège devenue une implacable inimitié.

— Eh bien! me dit-il avec un sourire quand j’eus fini, rien.de pareil ne vous menace, mon ami. Quant aux torts de votre père envers moi, je ne prétends plus les nier... mais ils ont leur excuse dans cette pression incessante de ce qu’on appelle les convenances sociales, le fanatisme de l’ordre. H y a plusieurs sortes d’ambitions. Moi, bien qu’il n’y paraisse guère, je suis un ambitieux. Je mets mon orgueil à garder parmi mes compagnons de luttes le rang que j’ai conquis... Votre père avait une ambition différente; mais il est de bonne foi

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comme je le suis moi-même. Vous l’ofTenseriez en lui gardant, par intérêt pour moi, une rancune que je n’ai pas dans le cœur.

Je secouai la tête pour protester.

— Enfant ! reprit M. Fillotreau avec une douceur sublime, vous ne savez pas ce que c’est, je ne dis pas de pardonner, mais d’aimer toujours, quand même. 11 est resté de notre intimité du collège un parfum dont tout mon cœur est si bien imprégné qu’il ne peut s’en défaire, le voulût-il fortement. Je m’explique si bien les entraînements de la vie, et je sais si bien que, dans l’animosité de votre père contre moi, il y a plus de remords caché que de véritable colère ! C’est ce remords, mon enfant, qu’il faut adoucir, dont il faut le délivrer, mais qu’il ne faut pas aigrir en paraissant vous en apercevoir... Quand vous aimerez...

Je tressaillis, et je crus remarquer que ce mouvement n’avait pas échappé aux regards de M. Fillotreau.

— Quand vous aimerez, me dit-il en continuanf. avec un sourire, vous comprendrez que I ainoui cM le vainqueur suprême. Soyez bon; mettez votre habileté à vous sentir supérieur aux méchancetés humaines. La méchanceté est une faiblesse.

Puisque vous connaissez ma vie, vous savez que j’ai eu de grandes douleurs. Elle ne m’ont fait maudire personne. De quel droit, mon enfant, débuteriez-vous avec un sentiment amer contre ceux

que vous devez aimer et qui vous aiment? Votre présence ici est une révolte; promettez-moi de* ne plus revenir.

— Je ne vous ferai pas cette prbmesse-là.

— Mais votre père ne serait -il pas dans son droit en se fâchant ?

— J’en appellerai au témoignage de ma mère.

— Votre mère !... répéta M. Fillotreau qui tressaillit à son tour. Si mon souvenir a traversé parfois sa pensée, croyez bien, mon enfant, que ce fut pour l’affermir dans la vie heureuse, honorée, qu’elle a choisie. J’ai été un visiteur compromettant... je portais du malheur avec moi; tous ceux qui se sont détournés ont bien fait. Votre mère n’a rien à regretter.

— Elle n’est pas heureuse, pourtant !

M. Fillotreau se leva; ses mains tremblaient. Il m’enlaça de ses bras et m’attirant sur sa poitrine :

— Cher enfant, me dit-il, vous avez une curiosité terrible qui vous égare et qui vous fait chercher plus de mystères que la vie n’en comporte. Eh bien ! j’admets la réalité de toutes vos mauvaises suppositions. Votre père lut-il implacable dans son ambition; votre mère fût-elle attristée de n’avoir que de la gloire autour d’elle, quel serait votre devoir, quel est le nôtre ? De ramener à la mansuétude l’homme politique sans pitié, de ramener au bonheur l’âme délicate qui se sent

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déçue. De quel droit vous instituez-vous le châtiment?

— Je ne suis encore qu’un juge, monsieur Fillotreau I

— Non, car vous n’avez pas le droit de juger. Ce qui peut se mêler d’égoïsme, de désir personnel de bonheur à votre enquête troublerait la conscience du juge. C’est une des misères de ce monde, mon ami, qu’on trouve plus commode de se juger les uns les autres que de s’aimer et de se soutenir. Tant pis pour le premier qui manque à un devoir I Le déserteur ne relève pas les soldats fidèles de leur consigne, et les parents coupables ne font pas que les fils doivent le devenir. Vous n’êtes pas nés, mes amis, pour châtier ceux auxquels vous devez la vie, mais pour les avertir par votre exemple, pour les consoler, pour les relever aux heures de défaillance.

— Ah! si je vous avais connu, monsieur Fillotreau, s’écria Soupplct qui était resté à l’écart, écoutant, les bras croisés et les lèvres serrées, et qui se précipita tout à coup vers nous en crispant les poings avec douleur et en étranglant un sanglot qui le suffoquait; ah! si je vous avais connu quand j’ai vu et compris ce qui se passait dans la maison paternelle, je n’aurais pas aujourd’hui dans le cœur ce poison qui n’en sortira plus !

— Comment! vous aussi, mon ami! dit le bon M. Fillotreau.

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— Moi surtout ! c’est moi qui ai souffert le premier de cette curiosité funeste dont vous parliez; c’est moi qui ai exhorté Philippe à souffrir ! ce que vous dites, je me le suis dit tout le premier; aussi j’aime mon père : oh ! oui, le pauvre homme, je l’aime bien ! mais, c’est horrible! en même temps; je sens en moi quelque chose qui me reproche de l’aimer et qui me commande de le mépriser!

— Taisez-vous! s’écria M. Fillotreau, qui saisit Soupplet et le rapprocha de lui, de manière à le tenir, comme moi, à demi enlacé contre sa poitrine.

— Je me tairai : mais, faites donc taire ce cri intérieur, ce désespoir, cette colère secrète qui me suffoque.

— Vous l’étoufferez vous-même. Ah! chers amis, vous avez bien fait de venir. Que ce soit une désobéissance de plus, j’en prends ma part. Je suis un vieux rebelle, un incorrigible émeutier, eh bien! je continue mon rôle. On dira ce que l’on voudra, on pensera de moi ce qu’il plaira de penser. Je vous aime, mes enfants, je vous défends de souffrir sans moi, et je vous apprendrai à .faire de la douleur un désir d’amour au lieu d’un désir de haine. On vous enseigne là-bas la philosophie : ici, nous la pratiquerons. Merci d’être venus... vous vous sauvez, et moi, vous me rachetez. Vous achevez de me guérir.

— Vous le voyez donc bien, dit Soupplet

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très-ému, toute la sagesse du monde ne suffit pas à cicatriser certaines blessures. Vous souffrez encore.

— C’est un peu de coquetterie pour vous flatter, reprit M. Fillotreau qui pleurait.

Je ne saurais transcrire les paroles, la longue conversation que nous eûmes tous les trois après ce début. Ce que je sais, c’est que nous l’embrassâmes en sanglotant ; c’est que ce fut d’abord un trio de pleurs, et que nos âmes allégées se débarrassaient dans cette pluie douce de tout ce qui les accablait.

11 fut convenu que, tous les dimanches, nous viendrions voir M. Fillotreau. Mais il se refusa à un échange de correspondances qui eût interrompu nos études. Avec quelle autorité cet homme, que la vie avait meurtri sur tous les points, nous parla d’avenir et d’espérance I

— Et moi aussi, nous dit-il, je suis un fils atteint dans sa piété. Mon père m’a chassé, m’a renié, m’a déshérité. Et si vous saviez comme je l’ai aimé pour ces injustices qui me prouvaient la profondeur de ses illusions et de ses déceptions! 11 est mort sans m’avoir pardonné : ce fut une douleur de plus. Maintenant, j’en suis sûr, la réconciliation éternelle est faite ou se fera.

M. Fillotreau avait quelque chose d’un prêtre en nous parlant ainsi. Toutes les tristesses de sa vie semblaient, comme autant de voiles, s’écarter de

son front pour laisser luire une mystérieuse clarté. Je me sentais dans un monde étrangej plein de tortures et de délices. On m’avait déchiré^ et je n’avais la conscience de mes blessures que par un baume doux et frais qui les couvrait et qui, en me forçant à dominer ma douleur, me donnait, pour ainsi dire, le secret de la virilité.

Je ne me souviens plus de la fin de notre entretien : d’ailleurs, nous causâmes de tant de choses ! Quand nous nous retrouvâmes dans la rue, après cette visite, Soupplet me dit :

— Je regrette d’être venu.

— Pourquoi ?

— Il a troublé mon amertume; il l’a empoisonnée de douceur.

— Méchant!

— Oh ! je ne raille pas. Je me croyais le droit de mépriser; M. Fillotreau ne m.e laisse que le droit d’aimer : il me donne des remords qui ne s’apaiseront plus.

— Pourquoi ce découragement? dis-je avec vivacité, tout heureux de profiter des leçons de mon maître et de faire acte de propagande.

— Toi, Philippe, tu n'en es qu’à ta première découverte. Ce cœur vaillant te soutiendra ; il to préservera des flétrissures que j’ai subies, que je me suis infligées à moi-même. Tu sais qu’à propos de Milton, notre professeur de rhétorique nous parlait des larmes de Satan ; eh bien I ce sont ces larmes-

là que j’ai versées tout à l’heure... larmes de dépit, de colère, de défaite, qui me brûlent quand je les garde et qui me laissent la tête en feu quand je les ai versées... Je suis mal entré dans la vie; ce n’est pas de ma faute. On ne recommence pas ce début. Je me suis flatté d’avoir dompté la fatalité en la narguant, je n’ai fait que masquer ma faiblesse, je l’ai bien senti tout à l’heure. J’ai dans le cœur un creux qu’on ne remplira pas. Je serai dans la vie un être incomplet que l’ironie a stérilisé de bonne heure, mais qui passera peut-être pour un homme fort parce que le monde aime mieux les grimaces que les visages de sang-froid, les gestes que le silence, et parce que l’on croit plus d’autorité aux sifflets qu’aux bravos... Ah! pourquoi ma mère n’a-t-elle pas les antécédents de la tienne? pourquoi mon père a-t-il autre chose que l’ambition à se reprocher?...

Soupplet, pourtant, avait subi l’influence de M. FillotreaUj et, malgré son langage, j’espère qu’il sera guéri, comme je serai préservé.

Quand je revins chez mon père, j’avais l’orgueil de ma profonde douleur. Avant mon entretien avec M. Fillotreau, j’eusse éprouvé beaucoup de peine à cacher les impressions que m’avaient laissées les découvertes de Soupplet : mais je voulais être magnanime comme cet excellent homme, doux et clément comme lui. Je me permis de mépriser les ambitions paternelles, et je plaignis mon père.

Quant à ma mère, je ne lui reprochai pas au fond du coeur d’avoir sacrifié l’homme héroïque à l’homme ambitieux; je lui baisai la main avec un redoublement de respect.

— Peut-être sou ffre-t* elle, me dis-je tout bas; peut-être s’est-elle aperçue de. l’erreur qu’elle a commise autrefois. 11 faut qu’elle m’aime, et que son amour pour moi la console de toutes choses.

Le soir, Geneviève me trouva l’air radieux : elle aussi m’aimera, si elle ne m’aime déjà. Je n’ai point avoué à M. Fillotreau que j’avais un cahier, que je rédigeais mes Mémoires. Soupplet, qui m’a deviné, lui en a dit un mot; j’ai rougi. Je ne veux pas m’exposer à mentir, et je ne veux pourtant pas laisser lire par mon maître, par mon nouvel ami, ces pages commencées pour lui. 11 m’a revêtu de ma robe prétexte; il veut me faire homme. Arrière ces confidences sentimentales, ces trous dans lesquels j’enfouissais en pleurant le secret de mes oreilles d’âne. J’ai beaucoup à travailler; je veux être bachelier avant trois mois, et, le lendemain, je veux être accepté comme le fiancé de Geneviève. Voilà ma double ambition. Ces bancs de la pension me font horreur; ces salles me paraissent un inutile corps de garde. J’ai l’ardeur martiale, je respire l’odeur de la poudre. Voilà le champ de bataille là-bas : en avant !

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