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CHAPITRE III

7 novembre, ittude du matin,

Pourquoi^ ce matin, suis-je en veine de gaieté, de joie, de prière? Je me suis éveillé au milieu de la nuit; tout le monde dormait dans le dortoir. Avec les rideaux blancs des fenêtres, les draps blancs que la veilleuse éclairait mal, on eût dit, à voir tous ces corps enroulés, un champ de bataille sous la neige. Mais les morts de la Moskowa, s’ils avaient le sommeil aussi dur, ronflaient moins. Je me suis irrité de ce sommeil bruyant et régulier qui avait son rhythme spécial. Il semble que la musique soit une fatalité et que tout doive subir la mesure. Les imbéciles ne ronflaient pas autrement que les écoliers d’esprit. Je n’ai pu me rendormir; alors, je ne sais pourquoi, ma pensée a fui à traversée bivac*^ elle s’est élancée par la fenêtre, et j’ai çouru d’un bond à CCS belles allées du petit bois de Fouchy,

LES PAllENTS COUPABLES

dans lesquelles je me promenais pendant les vacances dernières.

Comment sont-elles par ces nuits froides ? Ce n’est pas maintenant que Geneviève irait avec moi chercher les vers luisants dans les herbes pour faire l’illumination animale que nous voulions inventer. Chère Geneviève! comme elle riait ! et comme elle avait des petits accès de silence!

— Tu me boudes? lui ai-je dit la dernière fois que nous sommes sortis ensemble.

— Non, je boude la lune, m’a-t-elle répondu.

Et nous nous sommes moqués de cette grande

lune enfarinée qui nous surveillait, comme si nos parents eux-mêmes, assis sur la terrasse du château, ne nous avaient pas dit : « Allez courir ! » s’en rapportant à nous et n’ayant pas besoin qu’une ^ duègne nous suivît.

Je revoyais cette nuit les places d’ombre et les éclaircies du bois; je cherchais à me rappeler l’odeur des arbres. Pauvre Geneviève! elle est au couvent, au dortoir aussi ; peut-être fait-elle aussi son rêve, tout éveillée. Je voudrais bien le savoir. Si J’avais un moyen de lui écrire! mais tout le monde lirait ma lettre, notre révérende mère supérieure d’abord. J’attendrai la première sortie; nous nous verrons, sans faute, chez mon père ou chez le sien, et je lui demanderai si elle a pensé aux bois de Fouchy.

Même jour, pendant la classe.

On parle de la logique; notre professeur veut nous l’enseigner. Moi, je la pratique ; je reprends logiquement mes confidences au point oü je les ai laissées ce matin. Je me suis interrompu pour faire des vers. Quelle chose bizarre que la rime et ses exigences ! Je voulais absolument chanter l’automne; et je n’ai pu faire que deux strophes sur le printemps. Mais, au fond, le sentiment est le même, et c’est là l essentiel. Le cœur est tout; la nature n’est qu’un accessoire. Voici les deux premières strophes en question :

Belles nuits du printemps qui remplissez d'extase Les couples amoureux attardés dans les champs, Qui faites déborder, comme un parfum du vase, Le pardon et l’amour de l’ame des méchants!

Belles nuits dont l’étoile est l'éclatant sourire; Firmament éternel au silence embaumé.

Confident des transports de tout ce qui respire. Que vous ai-je donc fait tour n’être point aime?

Je me suis arrêté là, et je crois que je ne pourrais aller plus loin. Cette interrogation résume tout. Pourquoi ne suis-je point aimé , comme je veux l’être, et comme j’aimerais? Il me semble que je suis un bon fils, et je rêve des caresses maternelles que je ne retrouve pas dans mes souvenirs. Être étouffé

dans une embrassade, sentir une main qui vous étreigne en vous meurtrissant, et, par-dessus toutes choses, être compris, voilà ce que je demande, ce que je veux, ce que j’offre, et ce que je n’ai pas.

Geneviève est ma meilleure amie : sa famille est liée depuis si longtemps avec la mienne qu’on nous a élevés ensemble comme le frère et la sœur. Nous nous sommes battus autrefois, avec la rage d’Étéocle et de Polynice; nous rions souvent de ces duels féroces. Aujourd’hui, je n’oserais plus tirer les beaux cheveux de Geneviève, et elle avoue qu’elle est tentée de me respecter un peu. Mais cette grande amitié a été trop familière, trop gaie, pour que je me risque à faire la moindre confidence de mes rêves à cette chère et insoucieuse camarade. Me comprendrait-elle, d’ailleurs? Elle est intelligente, à coup sûr; mais elle se demanderait pourquoi je suis morose, moi le fils unique de M. de Lartil, un jeune homme riche, destiné à toutes les carrières; et elle me mépriserait de ne pas sou • rire à la vie, qui me sourit de tous les côtés à la fois.

Geneviève est bonne, compatissante; mais elle est Geneviève. Je voudrais rencontrer une jeune fille inconnue, pourvu, toutefois, qu’elle eut ces yeux profonds, ces cheveux si légers de ma petite sœur, toute cette grâce qui.me rend fier quand mon père murmure en la regardant : « Comme elle devient jolie! » et fait son compliment à madame Fortin, la mère de Geneviève.

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Non, ce n’est pas à elle que je puis me confier. Après tout, qu’ai-je à confier? Rien; un cœur gros qui voudrait se dégonfler; une âme à laquelle l’amitié banale ne suffit pas et qui voudrait aimer davantage. Pourquoi Geneviève n’est-elle pas une étrangère? Je crois que si je la rencontrais tout à coup, aujourd’hui, je lui dédierais mes vers! ou je crois que j’en ferais pour elle! Mais, hélas! nous nous connaissons trop. Si je deviens poëte, Geneviève me lira, me donnera des conseils : si j’aime un jour, je lui ferai des confidences. Elle se mariera avant moi; je serai son garçon d’honneur, son ami, l’ami de son mari, qui ne sera pas jaloux de moi...

A quoi vais-je songer? Le professeur parle toujours de la logique; il croit que je prends des notes. S’il me demandait mon cahier, pourrait-il se flatter que je profite de son enseignement?

Soupplet est mon ami; mais il y a des moments oü je m’interroge, et je me demande si ce que je prends pour de l’amitié n’est point une sorte de haine intime qui nous lie l’un à l’autre, pour nous faire souffrir réciproquement. Il se moque de ce qu’il appelle mes sensibleries. Parce que la colère et la joie, aussi bien que la douleur me mettent des larmes dans les yeux, il m’appelle mademoiselle de Lartil, et j’ai failli me battre vingt fois avec lui pour ce surnom, particulièrement injurieux dans les pensions. Soupplet a de l’esprit, c’est ce qui me

plaît en lui; mais il en a trop, c’est ce qui me déplaît. Il en a malgré tout, sur tout. Paresseux, il ne cesse de me répéter :

— Moi, je suis trop ambitieux pour travailler.

— Mais sans travail on n’arrive à rien, lui dis-je.

— Tu crois cela! Le travail absorbe, il empêche de penser à son but.-

— Quel paradoxe!

— Si Archimède n’avait pas perdu son temps à travailler pendant qu’on prenait d’assaut la ville, il eût pu aller racheter aux ennemis sa vie et sa position d’académicien. On l’a tué, parce qu’on a cru qu’il n’était bon à rien qu'à penser.

— C’est odieux, ce que tu dis lû.

Et alors Soupplet, qui veut faire peur de son esprit, mais qui, malgré tout, ne veut pas qu’on le méprise, se contredit brusquement par un bel éclat de rire. Il est taquin; il rend service quand l’occa- 'sion se présente; mais il fait naître l’occasion de jouer un mauvais tour. Ce que je vais dire a encore une apparence de fatuité; mais, si jamais ce papier tombait entre les mains de mes condisciples, je les conjure de ne voir dans ces paroles qu’un désir absolu d’être sincère,

Eh bien! je crois que les défauts de Soupplet tiennent à sa laideur. Le pauvre garçon a de petits yeux, une bouche large avec des lèvres minces, un nez retroussé et des joues qui ne peuvent jamais pâlir. Combien de fois ne m’a-t-il pas dit avec douceur :

LES PAUENTS COUPABLES

— Sais-tu que je voudrais être beau comme toi ?

Mais, quand Je ne me défends pas assez contre

ces cajoleries, il me raille.

— Tu as une figure de secrétaire d’ambassade ou de ténor, me dit-il; à ta place, je ne travaillerais pas; j’arriverais par les femmes.

Et il termine ces remarques en sifflant. C’est peut-être pour les injures qu’il m’adresse, injures au fond desquelles je sens une douleur, un reproche contre la destinée, que je l’aime. Mais j’aurai beau faire, il ne sera jamais cet ami du cœur, cette ombre de ma pensée que je cherche, que je demande, et qu’il faut absolument découvrir au collège, car je comprends que le monde ne l’offre pas.

J’ai été tenté bien des fois d’aller trouver M. Fillotreau. 11 y a dans la physionomie, dans le visage de cet honnête maître d’étude quelque chose de si doux, de si triste, de si résigné, de si aimant, que j’ai, par instants, la curiosité de connaître sa vie, d’interroger ses douleurs et de lui dire :

— Associons votre passé de larmes à mon bonheur négatif; soyons unis à travers le monde, moi pour vous écouter, vous pour me conseiller !

Mais un pion! car M. Fillotreau n’est officiellernent que mon maître d’étude; mais un de ces supérieurs subalternes qui tiennent le milieu entre le domestique et le maître, puis-je vraiment l’aimer et le respecter? Ma conscience me dit que j’ai peur d’un préjugé : tous mes antécédents d’élèves m’af-

firment que j’ai raison. Il y a une déclaration de guerre tacite et permanente entre ces hommes qu’on prend, sans les choisir, pour nous conduire, nous surveiller, nous observer, et qui n’ont pas le droit de nous aimer, sans qu’aussitôt on les accuse de faiblesse.

Pourtant, M. Fillotreau a une dignité vraie et simple dans sa personne qui le place au-dessus de sa position. Il est le seul qu’on ne méprise pas tout haut ; je crois même que s’il s’enveloppait moins „ dans un brouillard de mélancolie et de deuil, à travers lequel passe parfois son sourire fier, on aurait généralement pour lui de l’affection.

Pénétrer plus avant que tous mes camarades dans la confiance de M. Fillotreau; savoir quel homme est en lui; l’aimer comme un vieil ami retrouvé après une longue absence; faire, s’il se peut, de cette conscience éprouvée mon conseil : voilà ce qui serait peut-être bon et généreux. Mais cela n’aurait-il pas un air héroïque qui me tente à la fois et qui m’effraie? On me jalouse déjà assez; j’ai assez d’ennemis, sans que je tente de m’en faire davantage par des imprudences pareilles. Je vais y songer.

La classe va finir. Si l’on savait comment j’ai écouté, on me punirait; et pourtant, combien de leçons de philosophie qui produisent de moindres résultats! N’est-ce rien que de chercher son cœur, que de le trouver, que de pouvoir dire : « Je veux

aimer, j’aimerai; je suis digne de sympathie et assez fort pour récompenser ceux qui m’aimeront !» — Ne nous fera-t-on pas une leçon sur l’amitié?

Ce jour-là, j’écouterai.

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