‹ Les parents coupablesChapitre 21 sur 36 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Écrit trois mois après.

Je suis bachelier. C’est pour consigner cette date que je rouvre ces notes. Je me suis bien défendu contre moi-même pendant ces trois mois! Si j’ai souffert, j’ai eu le courage de prendre pour la lassitude du cerveau ce qui était la lassitude de mon cœur. Geneviève, qui m’interrogeait, a eu chaque fois cette réponse :

— Je travaille beaucoup !

f Et je me persuadais tout le premier que c’était l’effort continu pour retenir la nomenclature des souverains allemands ou des rois d’Angleterre (ma pierre d’achoppement secrète) qui me donnait cette palpitation, cette inquiétude rendue visible. Maintenant, je ne puis me tromper : j’ai atteint mon but, je suis bachelier, c’est-à-dire que je n’ai plus

les liens qui me retenaient depuis l’enfance. Je puis délibérer mon avenir, Je choisirai mes maîtres.

Mon père veut que Je fasse mon droit : il m’a exprimé ce désir avec une douceur relative qui m’a étonné d’abord, qui m’a blessé ensuite par réflexion. Mon père me croit -il donc capable de perdre le souvenir de ces longues, longues années * de soumission d’où Je sors à peine ? Est-il assez peu certain de mon affection pour me supposer capable de m affranchir si facilement de la loi du respect?

II ne me traite plus comme son fils, mais comme un visiteur dont il cherche à pénétrer le caractère. Je lui étais donc bien inconnu I

J’ai profité, malgré tout, de la déférence que me témoignait M. de Lartil : J’ai demandé à réfléchir. J’ai promis une réponse dans huit Jours. Je veux consulter Geneviève.

29 mars.

Voici bientôt le printemps : printemps de la nature, printemps de ma vie. Ah! vieux monde qui reprends chaque année ton sourire et ta Jeunesse, tu sors de l’hiver comme si tu n’y étais Jamais entré I Mais moi qui n’ai pas eu d’hiver. Je sens ma sève engourdie. Je ne demande pourtant qu’à m’étendre, qu’à fleurir au soleil de mes vingt ans !

Geneviève, tu es tout mon espoir, tout mon avenir, toute ma force ! Je m’appuie bien sur M. Fil-

lotreau; mais sa main, solide comme le marbre d’une tombe, ne peut que me retenir, m’empêcher de tomber. C’est toi, c’est ton sourire, ma Geneviève bien-aimée, qui m’entraîneras dans la vie.

Mon père ne m’a jamais interrogé sur M. Fillotreau. Il semble se douter, ou plutôt il a le pressentiment des relations régulières établies entre ce cher maître et moi. Ce silence réciproque sur un sujet qui nous a si fort troublés l’un et l’autre nous gêne; et pourtant, nul n’oserait l’enfreindre.

Je commence à comprendre que l’on peut être un homme admiré, envié des autres hommes, que l’on peut avoir une fonction importante dans la vie, sans savoir juger ses semblables, sans pénétrer leur surface, sans lire dans leur moindre regard.

Quoi I mon père sait que j’ai un secret, et il ne le pénètre pas! J’aimerais mieux, si pénible qu’elle dût être, une explication nouvelle entre nous, que cette réserve.

M. Fillotreau, lui non plus, ne me parle jamais du passé. Il m’a été bien utile pendant ces trois mois de préparation au baccalauréat. Tous les huit jours, j’allais lui demander des éclaircissements sur les points obscurs du programme, et, avec une admirable complaisance, il mettait en quelque sorte la lumière de son sourire sur les endroits incompréhensibles, et je les comprenais aussitôt. Il ne me permettait aucune question e’’

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dehors de celles-là; il ne tolérait aucun soupir^ et, s’il me voyait triste, il m’intéressait si bien à ma tâche que j’oubliais ma tristesse.

Je n’ai pas osé encore lui parler de Geneviève, et pourtant je voudrais bien associer tout haut dans mes paroles ces deux êtres qui sont les deux moitiés de mon cœur. Quel sage que M. Fillotreau! Mais cette sagesse ne se voilerait-elle pas d’un nuage si je lui parlais de mon amour pur, de mes espérances ? Les siennes étaient pareilles 1 II m’a demandé, à ma dernière visite, ce que je voulais faire.

— Aller d’abord en Italie. Mon père m’a promis ce voyage et je le réclame. Ah I si vous pouviez venir avec moi 1

Je me suis repenti de cette exclamation imprudente : elle rappelait à M. Fillotreau sa pauvreté. Puis- je l’emmener sans le blesser?

I" avril.

Soupplet, qui ne se hâte pas d’être reçu bachelier et qui ne me porte pas envie, est venu me voir ce soir, jour de sortie.

— Mon cher, m’a-t-il dit, je viens réclamer l’exécution de la parole donnée. Tu vas partir bientôt peut-être pour un voyage ou pour la lune. Je veux, avant que tu ne m’échappes, obtenir la croix d’honneur que j’ai promise à papa.

Et, s’asseyant sur mon lit en croisant ses bras d’un air goguenard, Soupplet m’a regardé.

— Je croyais que tu avais renoncé à cette mauvaise plaisanterie, lui ai-je répondu.

— Une plaisanterie ! comme tu parles légèrement de ce qui coûte tant de sang, tant d’actes héroïques et tant de bassesses ! Une plaisanterie ! c’est ce qu’il y a de plus sérieux au monde. Si ton père, sollicité par toi, le voulait bien...

— Jamais.

— Tu es un ingrat, voilà tout. Si c’est ainsi que tu prétends me raccommoder avec l’humanité...

— Soupplet, le jour où tu m’as conduit chez M. Fillotreau, tu avais toi-même une émotion saine, généreuse, qui m’avait donné grand espoir. Tu paraissais avoir renoncé à ce persiflage perpétuel, à cette façon de te moquer de tes douleurs. Je t’aimais bien, va, ce jour-là !

— Alors, tu me méprises aujourd’hui } repartit mon camarade qui se leva et qui vint droit à moi. Pourtant, je fais acte de bon fils en donnant à mon père le hochet, le joujou qu’il demande. Cette petite ligne rouge à sa boutonnière, c’est toute son ambition, et il y a des ambitieux qu’on moralise en les satisfaisant. Ce que je vais te dire est atroce... tu en concluras ce que tu voudras, mais je sens que le papa Soupplet, qui commence à redouter les injures, s’exposera de moins en moins à en recevoir quand il aura la crainte de voir un insolent porter

la main à sa décoration... il voudra se faire respecter et devenir tout à fait respectable... Est-ce une bonne raison celle-là ?

Soupplet, malgré son accent railleur, paraissait convaincu du sens pratique de ses paroles. La décoration est, pour beaucoup de gens, une sorte de drapeau à défendre : on oublie les moyens employés pour l’obtenir, quand on l’a obtenue, et on la défend comme si on l’avait méritée. Combien de consciences qui ne sont que l’effort de la vanité ! Cette utilité de la croix d’honneur ne m’était jamais venue à l’esprit. Elle me frappa; j’y vis un moyen filial pour Soupplet de relever l’honneur paternel.

— Tu m’as converti ! lui dis-je en souriant.

— Bien vrai ? tu ne reviendras plus sur ta parole ?

— Non.

— Tope là ! nous irons acheter ensemble le ruban rouge. Quelle bonne farce que la vie ! Le chancelier de la Légion d’honneur ne se doute pas du poisson d’avril que nous complotons aujourd’hui, i"' avril !

— Prends garde! dis-je vivement à Soupplet, ne me fais pas repentir de ma promesse.

— Tu sais bien qu’il faut que tout finisse en moi par des chansons. Je suis le Français le plus Français ! Si je ne me moquais pas tout le premier de mon émotion, je n’oserais plus jamais être ému.

Et ce singulier garçon, honnête plus qu’il ne

veut le laisser croire sous ses fanfaronnades, bon fils, délicat à sa manière, cachant son cœur, comme un marron, dans une enveloppe toute hérissonnée, les yeux brillants, la lèvre moqueuse, me quitta brusquement, peut-être pour aller rire de moi, de ma niaiserie, dont il est reconnaissant, avec quelques faiseurs d’épigrammes de sa trempe.

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