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CHAPITRE XXII

2 avril.

Je n’ai pas voulu parler à mon père aussitôt après le départ de Soupplet. La démarche était grave. Ce matin, après une nuit fort agitée, je suis descendu dans la bibliothèque aux Moralistes. Chose singulière ! au lieu du respect habituel , j’éprouvai une tentation, sinon de moquerie, du moins de scepticisme et de révolte, en mettant le pied dans ce lieu solennel. Je regardai tous les bustes d’orateurs et je promenai les yeux sur tous les beaux livres à tranches dorées.

— Vous ne m’imposerez plus, semblais-je leur dire. Je sais bien maintenant où est la vraie dignité et le vrai caractère!

Mon père était assis à son bureau, les coudes posés sur les bras de son fauteuil, les mains unies, le regard plongeant devant lui.

— Ah! c’est toi, Philippe? me dit-il avec un étonnement et un demi-sourire qui me remuèrent le cœur. Je pensais précisément à toi.

J’étais ému; je m’avançai incertain de ce que j’allais faire, regrettant presque d’étre venu et ayant peur de songer à la demande de Soupplet; comme si mes idées remuées devaient se trahir par un cliquetis pareil au cliquetis d’armes apportées en cachette. N’étaient-ce pas, en effet, des armes?

— Oui, je me demandais, continua mon père, pourquoi tu lardes à me donner la réponse que j’attends de toi. Si le droit te répugne, j’ai la possibilité de te faire attacher au ministère des affaires étrangères.

— Je vous remercie bien, mon père, répondis-je en rougissant; je n’ai pas encore d’ambition. Si vous le voulez, je ferai mon droit, simplement... mais auparavant, j’oserai réclamer le voyage que vous m’avez promis.

— C’est juste... Avec qui feras-tu ce voyage?

— Seul, à moins qu’un de mes amis de pension...

Je songeais à introduire ainsi le nom de Soupplet dans l’entretien, car je savais bien que Soupplet lui-même ne pouvait m’accompagner en Suisse ou en Italie. Mon père m’interrompit.

— Quel est cet ami? Tu ne m’en as jamais présenté aucun.

— Il s’appelle Soupplet, répondis-je sans f>ron-

cheTj mais en baissant un peu les yeux. Son père est avocat.

M. de Lartil reçut ce nom comme une de'charge de pistolet en pleine poitrine. Je ne pouvais faire une confidence à mon père sans qu’elle contînt une menace, une provocation, une attaque réelle.

Mais, cette fois, l’attaque était volontaire de ma part.

— Ah! dit M. de Lartil avec une sorte de soupir qui prolongea l’exclamation ; ah! c’est le fils de... cet homme qui est ton ami !

Je courbai la tête.

— Décidément, reprit mon père avec une expression de dédain qui me fit de la peine et qui me provoqua, décidément, tu n’as pas la main heureuse dans le choix de tes amis,

— Permettez - moi d’être d’un avis contraire, osai-je répliquer en relevant hardiment la tête.

Cette fois, le regard qui me fut lancé était implacable. Je le sentis bien. Se peut-il que mon père m’ait ainsi regardé.^ Que lui avais-je doncdit? Nous nous toisâmes en silence, moi le cœur bondissant, lui la lèvre frémissante, non comme un père et un fils, mais comme deux ennemis. J’étais donc bien terrible.? J’avais à ma droite le fantôme de l’amitié trahie par l’ambition, et, à ma gauche, le souvenir des premières fautes contre la délicatesse : la victime et le complice de l’orgueil me servaient de seconds dans ce duel étrange et douloureux.

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Hélas! ce n’était encore rien que de lutter. Je voulais être vaincu. Il eût été si facile de me vaincre, d’arracher une fois pour toutes de mon cœur ce nid de couleuvres qui commençaient à s’agiter, à se tordre! Mais l’ironie, mais la fatalité qui me pousse ^ers la connaissance du bien et du mal et qui empoisonne peu à peu tous mes sentiments de fa-* mille, la fatalité voulut que je fusse vainqueur. Mon père céda visiblement. L’acier de son regard faiblit sous l’éclair du mien. N’ayant jamais rencontré de résistance, ne s’étant jamais occupé de la conscience de son fils, il ne savait comment s’y prendre pour désarmer cet ennemi nouveau. Une main tendue, un nuage dans ses yeux paternels m’eussent courbé, amolli, terrassé. Je sentis que le sang-froid me venait et qu’une conviction formidable me faisait invincible pour mon malheur.

— Tu es assez grand, après tout, pour savoir ce que tu fais, m’avait dit M. de Lartil d’un ton sec qui dissimulait pourtant une retraite : il se peut que le fils Soupplet vaille mieux que son père.

— Le père est bien riche! m’avisai-je de dire sans trop savoir ce que je disais, et comme si j’admettais que la fortune fût une vertu.

— Oui, il est riche, répliqua M. de Lartil qui allait sans doute flétrir l’origine de cette fortune, et qui s’arrêta brusquement en pensant peut-être à la gratification donnée trente ans auparavant à son répétiteur de droit.

Ce temps d’arrêt, dont je compris instinctivement la raison, m’enhardit; je ne sais quelle tentation mauvaise me poussa à parler de la décoration convoitée.

— Mon ami m’a raconté, continuai-je avec un air de fierté qui cachait une grande émotion, qu^ "son père était présenté pour la décoration.

— Présenté!... parqui? demanda vivement M. de Lartil.

— Par des personnages influents.

— Il ne l’est pas par moi.

— C’est vrai ; et c’est un chagrin pour mon ami Soupplet autant que pour son père.

— Viendrais-tu appuyer leur requête?... As-tu, par hasard, dans ta poche une demande à me faire apostiller?

— Non, mon père; et je ne vous aurais pas encore parlé du vœu de mon ami, de l’espérance de son père, si vous ne m’aviez contraint à les défendre l’un et l’autre.

— Eh bien! ne parlons plus ni de l’un ni de l’autre, dit M. de Lartil en arpentant son cabinet. Tu partiras pour l’Italie ou pour la Suisse, quand tu le voudras, avec qui tu voudras ; je ne te demande plus que le droit de régler ton budget de voyage. Voilà deux fois qu’il m’arrive de te donner des conseils, de m’informer de tes relations, et deux fois que je te sens en familiarité avec des ennemis... oui, des ennemis. Un homme n’est pas parvenu à

la haute position que j’occupe sans froisser bien des vanités, sans heurter bien des gens. Mais si tu savais, mon pauvre enfant, combien il faudrait que la calomnie montât haut pour m’atteindre!

Et, après avoir levé les yeux au plafond et salué d’un sourire qui les prenait à témoin les orateurs illustres et les moralistes représentés dans son cabinet, mon père sortit. -

Je restai seul, j’avais de la douleur; mais, cette fois, le mal que je ressentais était comme tempéré par une curiosité hautaine, misanthropique, par un désir d’expérience.

— Voyons, me disais-je tout bas, jusqu’où fe peux aller sans être accablé : voyons jusqu’où je porterai ma désillusion!

Et j’envisageais distinctement la possibilité de forcer mon père à faire décorer M. Soupplet et, qui sait? à se reconnaître coupable envers M. Fillotreau.

Ah ! Geneviève, comme je veux être estimé de toi!

4 avril.

Je viens d’apprendre une heureuse nouvelle.

Geneviève est sortie du couvent; je pourrai la voir tous les jours. N’y a-t-il pas dans cette liberté qui nous est donnée en même temps plus qu’une coïncidence? Quelqu’un autour de moi, mon père, ma mère, n’a-t-il pas voulu, à l’heure de trouble, de doute, que je traverse, me donner la seule com-

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pagne qui puisse m’embellir le chemin et dont l’affection sera le meilleur conseil de ma vie? Ah! s’ils ont fait cela, qu’ils soient bénis, ceux que j’apprenais tout seul à juger, à moins aimer peut-être!

J’étais allé voir M. Fortin. L’excellent homme! quel dommage qu’il n’y ait pas entre lui et moi d’autre sympathie que Geneviève! Il est bon; je voudrais l’aimer; il m’aime, et quand je veux essayer de lui parler d’autre chose que du beau temps, je ne sais que dire.

— Eh bien! me dit-il en me serrant la main, Geneviève est une grande fille.

— Je le sais, lui répondis-je en riant et en m’attendant presque à ce qu’il m’appelât : « Mon gendre ».

— Je veux dire qu’elle n’ira plus à l’école, reprit le bon père en se frottant les mains. J’aurai quelqu’un pour faire ma promenade, et vous pourrez recommencer vos folies des vacances.

Je regardai M. Fortin. Je voulais savoir s’il y avait plus qu’un badinage dans ces paroles. Il doit bien- sentir qu’il ne s’agit plus pour moi de mes jeux d’écolier. Comment ne devine-t-il pas mon amour? 11 l’a deviné, sans doute, et il me raille pour provoquer mes confidences. Mes confidences! à qui puis-je en faire hors de ce cahier? Je n’ose troubler les souvenirs de M. Fillotreau en l’entretenant de mes secrètes espérances; Soupplet peut me découvrir encore une douleur dans cette joie ;

M. Fortin comprendrait bien que j’aime sa fille; mais comprendra-t-il tout ce que je verserai d’affection dans cet amour unique ?

Geneviève était sortie. J’ai promis de revenir ce soir^ et je suis rentré en toute hâte pour consigner cette date, cette aurore de ma vie nouvelle. Nous sommes libres, libres tous les deux, et... je l’aime!

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