CHAPITRE XXIIl
5 avril.
Elle m’aime aussi, plus qu’une camarade d’enfance, plus qu’une pensionnaire, j’oserais presque ajouter plus qu’une sœur.
Où prend-elle donc cette gravité, cette sérénité qui passe sur sa joie sans l’amoindrir et qui m’apparaît comme une ombre fraîche au milieu d’un parterre plein de soleil? Elle a des mots de femme qui sanctifient sa jolie bouche ; elle a des façons de me donner la main qui me communiquent de l’énergie.
Je suis arrivé chez ses parents comme elle revenait d’une première tournée dans les magasins avec sa mère. Elle avait encore son chapeau sur la tête, et elle tirait ses gants. Madame Fortin me dit en riant :
— Vous savez donc la nouvelle ?
J’avouai que M. Fortin m’avait prévenu.
— Ehl mon Dieu! oui, il paraît que Geneviève est décidément une grande personne, continua sa mère avec un petit soupir presque comique et en détachant les épingles qui retenaient son châle à ses épaules. C’est M. Fortin qui l’a voulu... Tu ne viens pas avec moi, Geneviève, te débarrasser de ton chapeau et de ton manteau ?
Geneviève fit signe de la tête qu’elle voulait rester. Elle ne parlait pas, elle me regardait et je comprenais quelle était heureuse de me voir. Madame Fortin sortit du salon; nous restâmes pendant une seconde muets, nous dévorant des yeux, nous tendant la main, ne nous approchant pas, parce que nous n’osions pas tomber dans les bras l’un de l’autre. Chose étrange ! cette liberté qui nous émancipait, cette double sortie de pension, changeait brusquement nos rapports. Nous comprenions instinctivement que la vie nous entourait, la vie avec ses espaces, et que c’était à nous de choisir ensemble le chemin à suivre ; pu plutôt, je le jure, je ne comprenais qu’une chose, c’est que Geneviève était là, qu’elle était belle, que mon cœur sautait dans ma poitrine et que j’aurais voulu immobiliser cette seconde de contemplation , de ravissement. Oü trouver des termes assez délicats pour exprimer dans toutes ses nuances un sentiment si pur et si subtil? et comment nier pourtant qu’une sorte d’appétit, d’élan de tout mon être physique me sollicitait et me faisait aspirer l’air, pour respirer
mieux l’amour qui nous enveloppait ? Geneviève était troublée comme moi ; je le voyais à son sourire tremblantj à ses yeux qui s’emplissaient de larmes étincelantes.
— Eh bien! murmura-t-elle enfin^ voilà tout ce que nous disons ?
— Que veux-tu que je te dise? lui répondis-je en prenant ses deux mains.
Un nouveau silence suivit ces paroles: mais, cette fois, nous étions si près l’un de l’autre, si enivrés de cette approche, que le vertige nous menaçait» Je fis un véritable effort sur moi.
— J’ai pourtant une chose à te demander, murmurai-je à la joue plutôt qu’à l’oreille de Geneviève.
Elle était si sûre de moi qu’elle fit un petit mouvement des épaules pour m’exhorter à continuer.
— Geneviève, tu seras ma femme, n’est-ce pas ?
— Mais, sans doute, me dit-elle en me regardant d’un air étonné, comme si la chose n’était pas toute naturelle et arrêtée depuis longtemps.
— Bien vrai? repris-je en passant un de mes bras autour de sa taille et en l’attirant doucement à moi.
— Bien vrail répéta-t-elle avec une langueur infinie.
Cet aveu, inutile pourtant, cette promesse superflue, m’accablèrent de joie. La tête de Geneviève se penchait un peu comme si elle eût voulu s’ap-
LES PARENTS COUPABLES l8l
puyer à mon épaule. Je me retournai brusquement, et ma bouche rencontra celle de mon amie.
Combien de fois ne nous sommes-nous pas embrassés depuis notre enfance, dans tous nos jeux, après toutes nos querelles? Le baiser était banal entre nous, comme la poignée de main : mais ce baiser nouveau nous surprit, nous brûla et nous fit peur. Je me sentis sacrilège. Geneviève me repoussa vivement.
— C’est mal, murmura-t-elle, et avec des larmes dans les yeux.
— Pourquoi? lui demandai-je d’une voix mal assurée, car j’avais des remords.
— C’est mal, comme c’était mal de nous écrire en cachette, continua-t-ellc. On a tant de confiance en nous! 11 y a si peu d’obstacles à notre bonheur!
Je sentis un frisson me parcourir le corps. Les douleurs secrètes que j’avais éprouvées depuis peu me rendaient superstitieux et défiant, et la foi paisible de Geneviève dans notre avenir m’épouvantait en semblant provoquer la destinée.
— Notre bonheur! répétai-je. Il n’y en a qu’un pour moi, Geneviève; c’est d’êtte ton mari.
— Tu le seras! me répondit-elle simplement en me donnant la main.
Au même instant, M. Fortin ouvrit la porte du salon.
— Bonjour, mes enfants, nous dit-il avec su rondeur habituelle,
Il ne nous appelait jamais autrement : mais nous avions besoin d’un oracle et il semblait nous l’apporter.
— Oui, nous sommes vos enfants, répliquai-je en entraînant Geneviève au-devant de son père, comme pour demander à celui-ci sa bénédiction. Dites-le-moi encore, répétez-le-moi.
— Pourquoi ne le répéterais-je pas? répondit M. Fortin presque ému; si j’avais un fils, je le voudrais comme vous, et si j’ai jamais un gendre...
Il éclata de rire, mais il avait presque envie de pleurer de joie. Nous nous regardâmes, Geneviève et moi, dans un ravissement inexprimable. C’était vraiment une bénédiction qui descendait sur nous et qui nous fiançait l’un à l’autre. Je sautai ensuite au cou de M. Fortin.
— N’allez pas me trahir, mes enfants 1 dit-il en m’embrassant sur les deux joues. Voilà la première fois que je m’occupe de quelque chose, que je combine une afi’aire à l’insu de ma femme... Ils ont tous l’air de vouloir attendre. Ma foi ! je ne comprends rien à ces précautions ; l’amour honnête est une vertu de jeunesse... Je savais bien que Philippe serait enchanté de voir Geneviève hors du couvent. C’est un peu moi qui ai fait tomber les grilles... c’est moi qui vous marierai avant l’âge que l’on semble exiger.
Je trouvai M. Fortin bien éloquent. Sans pouvoir me connaître, il me sauvait : on eût dit qu’il
comprenait que le devoir et l’amour étaient les deux conditions de ma vie. Je le remerciai avec une effusion dont Geneviève était bien heureuse , mais la rentrée de madame Fortin interrompit nos épanchements. Je restai cinq minutes encore et je partis.
J’avais besoin d’exhaler au dehors tout ce qui gonflait ma poitrine; j’avais besoin surtout, cher cahier, confident discret de mes douleurs et de mes espérances, de te conter ces joies que je raconte mal, ces parfums que je laisse s’évaporer, ce baiser que je voudrais fixer sur le papier pour le voir, pour le reprendre, pour le redonner encore!
Voilà le plus grand bonheur de ce monde qui m’accable, et je n’ai pas un ami à qui j’ose le faire partager. Pourquoi donc? Est-ce que M. Fillotreau ne se sentira pas heureux de cette félicité rayonnante, de cette lumière? Est-ce que je ne lui dois pas les prémisses de cet avenir ? N’ai-je pas eu tort de lui cacher cet amour? Je le calomniais, ce maître sublime, en craignant qu’il ne fût jaloux de moi. Lui, jaloux ! il n’envie que les larmes des autres. Je cours le trouver.