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CHAPITRE XXIV

Même jour, à minuit.

Mon Dieu ! mon Dieu ! à peine si je suis croyant! Depuis ma première communion j’ai oublié de prier. Nos aumôniers de pension sont des gens médiocres, presque toujours ridicules; des prêtres qui, n’ayant ni assez de talent ni assez d’ambition pour se faire une position dans l’Église, se contentent d’un salaire de maîtres d’étude. Ce sont des pions de sacristie, choisis au rabais et que nous n’écoutons guère.

Est-ce donc ma faute, mon Dieu ! si je vous cherche à tâtons, ù l’heure oü j’ai besoin d’un appui hors de ce monde, et si je chancelle, n’osant ni m’agenouiller, ni rester debout?

J’ai doublement besoin de prières. Tantôt, c’était l’hymne de joie; ce soir, c’est la supplication du marin en détresse, que je voudrais adresser au

ciel. Je suis ivre. J’avais l’infini dans l’âme : je me serais élancé du haut d’une tour, bien sûr de ne pas tomber et d’être emporté dans le ciel. Un mot, un regard, un soupir de M. Fillotreau a brisé mes ailes. Mon Dieu ! je vous le demande, quel obstacle peut se dresser sur ma route? quelle force peut m’arracher à Geneviève?

Ce sage, qui a épuisé toute la douceur et toute l’amertume de l’amour, voit-il plus loin que nos regards d’enfant? Sait-il que nous cesserons de nous aimer? Prévoit-il je ne sais quelle ambition de ma part assez capiteuse pour m’étourdir, pour me donner le vertige, pour me faire renier Geneviève?

Mon Dieu! j’aime pourtant de toutes les forces de mon âme, et je me sens pourtant aimé! J’ai pourtant un si grand besoin de cet amour que notre mariage serait l’accomplissement d’une de ces lois d’harmonie dans lesquelles la Providence se complaît...

Ce n’était pas par orgueil que je croyais avoir mérité Geneviève, c’était par simplicité, par effort de pureté. Qu’ai-je fait pour être menacé dans ce sanctuaire? Ai-je trop écouté Soupplet? et cette maladie involontaire de mon affection filiale, que je combats pourtant, mérite-t-elle que je sois frappé? Je ne sais rien, je ne vois rien en moi, en dehors de moi, qui justifie mes craintes; mais ce que je sais, c’est que je portai mon cœur tout brûlant à M. Fillotreau, et que cet homme infaillible a trem-

blé, m’a regardé avec une commisération profonde et m’a dit : « Pauvre enfant! » de façon à glacer mon cœur.

— J’aurais dû m'en douter, ajouta-t-il encore.

Puis, me regardant en face ;

— Êtes-vous bien sûr d’aimer cette jeune fille?

— Si j’en suis sûr?

— 11 y a des amitiés d’enfance qui sont des leurres et dont on n’éprouve la fragilité que quand on veut y verser un sentiment plus fort. Je vous connais, mon ami; vous êtes ardent, avec une timidité qui met comme une glace sur cette chaleur de l’àme. Vous vous donnez outre mesure et vous ne savez plus vous reprendre. C’est un beau défaut, mais c’est le défaut des gens qui doivent toujours souffrir... Eh bien! je vous en conjure, prenez garde !

— Vous me connaissez peut-être! dis-je vivement en interrompant M. Fillotreau, mais vous ne connaissez pas Geneviève.

Mon vieil ami eut un sourire attristé.

— Je la connais, continua-t-il en secouant la tête, puisque je connais vos rêves. Elle est bonne, ingénue, dévouée comme vous; elle est jolie, puisque vous n’étes point laid et qu’il y a une attraction entre toutes les puretés. Mais ces conditions de sympathie ne suffisent pas...

— Q.ue faut-il donc encore?

M. Fillotreau, au lieu de répondre ou de conti-

nuer, fit quelques tours dans sa chambre avec un embarras réel. J’eus l’idée qu’il mentait, qu’il inventait des prétextes et qu’il avait le remords de ces mensonges mêlé à l’inquiétude de sa tendresse. Ce soupçon augmenta ma peur. Je l’arrêtai parle bras.

— Est-ce qu’il y a quelque mystère derrière vos paroles ?

Il devint pâle.

— Mon enfant, reprit-il avec douceur, suis-je le seul confident de votre amour?

Je lui racontai ce qui s’était passé avec M. Fortin.

— Eh bien! me dit-il, parlez à votre père.

Cette recommandation, qui ne renfermait en

elle-même rien de terrible, puisque mon père ne pouvait être que disposé en faveur de Geneviève, m’atteignit cependant. Je me souvins que mes premières désillusions étaient venues de ma première confession à mon père; je sentis mes jambes trembler, fléchir sous moi. Quelque chose me mordit au cœur.

— Je lui parlerai, balbutiai-je; je lui parlerai. Mais, dites-moi, quelle objection peut m’être faite par ma famille?

— Je ne vous en souhaite aucune, repartit avec effusion mon excellent ami. Croyez-moi, Philippe, personne ne sera plus heureux que moi de votre bonheur. Mais, sait-on bien, quand il s’agit d’amour, si le rêve perdu ne vaut pas mieux pour l’âme que le rêve réalisé?

La mélancolie de ces dernières paroles révélait un retour de M. Fillotreau sur ses propres chagrins.

— Pourquoi ne parlerais-je pas tout d’abord à ma mère? lui demandai- je en lui prenant la main.

Il rougit, baissa les yeux. Pauvre martyr! son amour remuait ses ailes, et sa pudeur craignait d’offenser la piété maternelle en conseillant au fils de madame de Lartil une démarche, une confession amoureuse à laquelle il eût pu mêler involontairement lui-même un soupir de son amour si cruellement étouffé depuis plus de vingt ans.

Je compris, ou plutôt je crus comprendre cette hésitation.

— Je vous obéirai! lui dis-je simplement.

Et je l’embrassai pour le rassurer autant que pour me communiquer sa force héroïque; mais je ne suis pas un héros. Je fis assez bonne contenance pendant le dîner, et me voici écrivant avec des larmes, cherchant à prier, à conjurer une m.enace obscure^ vague, indéfinissable ; mais terrible; car M. Fillotreau ne m’a pas alarmé vainement ; il lit trop biei? en moi.

Le matin, 6 avril.

Ai-je dormi? Cette torpeur qui a interrompu ma veille douloureuse est-elle le sommeil? Dieu m’a

SU gré d’avoir voulu prier : il m’a envoyé l’anéantissement de la mort pendant quelques heures. Ma mère vient de me faire appeler, elle a à me parler. Faut-il espérer? faut-il craindre? Une mère n’éveille pas son enfant pour le torturer. Je cherche un avertissement autour de moi, un augure.

Le ciel est doux; des oiseaux chantent sous ma fenêtre; on respire une odeur de lilas. Je ne me suis jamais aperçu que nous avions un beau jardin à côté de l’hôtel; je le découvre.

Mon Dieu! fortifiez-moi, si je dois disputer Geneviève; mon Dieu! laissez-la-moi. De quel droit mon père voudrait-il m’empêcher de l’épouser un jour? Je me révolterais. Mais non, je n’ai rien à craindre. Le roman que je crois faire a été arrangé d’avance sans moi; Geneviève est mise sur ma route par sa famille et par la mienne pour me conduire et pour me dire d’espérer. J’ai tort d’avoir peur, ou plutôt j’ai raison, puisque je me prouve ainsi à moi-même toute la force de mon inaltérable amour!

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