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CHAPITRE XXV

Le soir, 6 avril.

J’ai peur de ce papier blanc, je lui résisterai'. 11 aura la mention simple et sèche des événements de ma vie, mais je lui refuserai les commentaires.

Je suis descendu chez ma mère avec une palpitation de cœur terrible. Avant de frapper à la porte de sa chambre, je me suis recueilli. J’attendais un oracle, j’ai pensé tout bas : « Je connais les inflexions de sa voix; si sa voix est douce, ce sera un signe de bonheur. »

J’ai frappé.

— Entrez! a-t-on dit d’une voix de commandement.

Ma mère ne savait pas que j’étais derrière la porte. Peut-être ne s’imaginait-elle pas que son fils eût besoin de heurter à ce seuil, avant de le franchir. Elle a répondu comme on répond au pre-

mier venu, à un domestique. Mon oracle était perdu, ou plutôt n’en était-ce pas un que ce quiproquo même?... Mais voilà que je me laisse encore aller à des subtilités d’analyse.

Je suis entré. La chambre de ma mère m’intimide autant que le solennel bureau de M. de Lartil. Dans cette bibliothèque, je trouve, sinon des amis, du moins des maîtres qui me sont familiers.

Ces livres, ces bustes, ces statuettes me connaissent par le lycée; mais, cette chambre, me connaît-elle? Ai-je un souvenir d’enfance à y trouver? Elle est élégamment meublée; on en renouvelle soigneusement les tentures, les ajustements, au bout de quelques années; la commode est encombrée de ces objets d’art que M. Richemond offre régulièrement à

la fête et au jour de l’an et qui semblent uniquement confectionnés pour lui. Parmi les meubles, quelques-uns sont recouverts en tapisserie brodée par ma mère, il y a longtemps, quand j’étais tout petit. Ce sont les seuls objets qui, avec beaucoup de bonne volonté de ma part, semblent me parler de quelque chose. Et pourtant, je ne me souviens pas d’avoir joué avec les pelotons de laine qui servaient à les broder. On n’a pas interrompu l’ouvrage, repoussé le métier, pour courir à mon berceau, pour me relever d’une chute, pour m’embrasser. J’étais confié à une gouvernante : quand on me permettait

d’entrer dans la chambre, on serrait avec précaution la tapisserie.

Il y a bien des anne'es que ma mère ne coud plus, ne brode plus, ne demande plus à l’aiguille un secours contre l’ennui. M. Richemond est une tapisserie qui a remplacé l’autre, ou plutôt, ma mère ne s’ennuie plus, elle est blasée sur sa vie uniforme. Quelques livres, quand ils lui sont recommandés, ou quand ils sont, au contraire, violemment dénigrés; les visites, le soin de s’habiller, de recevoir, de ranger sa chambre, d’attendre, occupent son existence entière, sans compter le goût qui lui est venu pour les tableaux.

Aimer les tableaux, n’est-ce pas se désintéresser de la vie? n’est-ce pas préférer l’effigie à la réalité? Ma mère a presque un musée; mais je n’y trouverais ni de portrait de mon père, ni le mien. Madame Fortin a dans sa chambre une ravissante miniature qui représente Geneviève au berceau. A la bonne heure! chère Geneviève, si jamais tu as à te plaindre de ta mère, ce petit portrait te sourira et t’interdira d’être sévère...

Ma mère était assise sur une chaise basse. Elleme fit de la tête un petit salut amical et grondeur, et, m’indiquant un siège plus élevé que le sien :

— Nous avons à causer, me dit-elle.

Je m’inclinai pour lui mettre un baiser sur le front, £t je fus presque humilié pour elle de ce baiser protecteur qui n’avait rien de filial. C’était la faute de cette chaise ; il eût fallu me rouler par terre pour tendre, comme d’habitude, mon front à ma

mère, qui était trop au-dessous de moi et qui ne songea pas à se lever.

— Philippe, je suis chargée de te faire de la morale, me dit-elle de cette voix particulièrement douce, mais dont la douceur a de l’ironie et trahit une sorte de lassitude.

— De la part de qui ?

— De la part de ton père, mon ami. Il se plaint de toi; il n’a pas ta confiance; il sent que tu t’éloignes de lui... Il croit que tu as de mauvaises relations, et comme ton père est un homme sérieux, qni ne veut pas compromettre son autorité, ni avoir à te punir, c’est moi qui dois affronter tes révoltes. Allons, mauvais sujet, parle : Q.u’as-tu donc sur la conscience?

Ma mère souriait nonchalamment en me parlant ainsi. Elle levait les yeux vers moi, et sa jolie main, suivant le mouvement de ses paupières, se levait aussi. Je saisis cette main, j’arrêtai par un geste un peu brusque ce regard flottant.

— Regardez-moi en face, ma mère, et diies-moi si j’ai l’air d’un mauvais sujet, d’un fils qui se révolte !

Surprise de mes paroles, madame de LarrtI ne put s’empêcher de me considérer pendant une minute avec une attention qu’elle ne m’avait pas accordée depuis longtemps.

— Non, répliqua-t-elle avec un faible soupir, tu n’as pas l’air d’un insurgé.

Ce mot insurgé me toucha le cœur comme avec une pointe d’acier : il me sembla que ma mère pensait à M. Fillotreau. Je repris :

— Si je suis coupable, chère maman, c’est d’avoir sollicité de mon père un conseil d’ami, quand je ne devais prétendre sans doute qu’à une leçon. Je souffrais... à qui pouvais-je m’adresser?

— Tu souffrais?... me demanda ma mère avec étonnement.

Je sentais naître en elle la pitié, mais je ne voyais encore que la curiosité.

— Oui, je souffrais et je souffre encore... Ah! on peut être malheureux sans malheur, avec la fortune, avec tout ce qui flatte l’orgueil... et même, ajoutai-je en tendant mes deux mains, avec des parents que l’on vénère...

— Tu souffres? dit cette fois madame de Lartil d’un ton qui semblait ajouter : « Toi aussi! »

— Oui, je souffre d’un besoin d’aimer qui ne s’est satisfait ni au lycée, ni dans le monde, ni...

— Pauvre enfant, tu trouves donc que nous ne t’aimons pas?

La voix de ma mère avait une vibration singulière'. Comme j’allais répliquer et protester sans doute, madame de Lartil reprit vivement :

— Ne cherche pas à mentir!... je veux la vérité. Quand je la connaîtrai... je rassurerai mieux ton père. Tu lui as demandé un conseil d’ami, et il te l’a refusé! C’est que tu t’y es mal pris, mon pauvre

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enfant. Ton père est un homme d’Etat, habitué aux formules, aux pétitions... oui, moi-méme, quand j’ai quelque faveur à obtenir, je sollicite une audience et je rédige une supplique... ah! c’est comme cela !

Ma mère essayait de rire, elle voulait me donner confiance. L’ironie qu’elle laissait voir était une petite trahison de la femme envers le mari, pour exhorter l’enfant à en dire plus à sa mère qu’il n’en avait dit sans doute à son père. Dans les quelques phrases échangées depuis que j’étais entré dans la chambre, une sympathie rapide avait surgi et nous rapprochait mieux que toutes les années de mon enfance et de ma jeunesse. Nos deux âmes se cherchaient, cela devenait visible, et allaient se rencontrer... J’eus la tentation de déchirer les derniers voiles qui nous séparaient encore; je crus que j’entendais palpiter dans le mien le cœur de ma mère. Au risque d’une effroyable indiscrétion, d’un sacrilège, emporté par ce besoin d’effusion, d’amitié, d’amour, qui confondait en moi M. Fillotreau, Geneviève et ma famille, je voulus voir des larmes dans ces yeux qui me regardaient encore à sec. Estce un crime?

Je devais être très-pâle.

— Chère maman, dis-je en fléchissant presque le genou, ma première faute envers l’autorité paternelle a été commise bien involontairement, à propos d’un homme qui a été le compagnon d’études de

M. de Lartil, que je voulais prendre pourami^ mais dont mon père ne peut entendre parler sans entrer dans une grande colère.

— Ah!... et quel est cet homme? demanda madame de Lartil, qui pâlit à son tour... Dis-moi son nom!

— C’est le meilleur, le plus délicat, le plus austère, le plus tendre des maîtres.

— Où l’as-tu connu?

— A la pension... J’ai toujours cru qu’il avait accepté ce métier-là pour se trouver avec moi.

— Son nom?... Tu ne me dis pas son nom? répéta ma mère en se soulevant à demi.

— Ah! quel homme! continuai-je pour m’étourdir, effrayé d’avoir à le nommer. 11 a souffert dans tout ce qu’il a aimé, dans tout ce qu’il a révé. Pour rester fidèle à un souvenir et à un principe, il a vécu pauvre, solitaire, persécuté, martyr. J’ai été pour lui l’occasion d’un dernier supplice... Oui, ma mère, quand M. de Lartil a su que je voulais me lier avec cet homme-là, avec le sage qui ne donnait que d’excellents conseils, que de fortes leçons... il l’a fait chasser de la pension... chasser, entendezvous? Ah! mon père le hait bien, cet homme, qui lui pardonne tout pourtant !

Ma mère s’était levée et me regardait en face. Ils pleuraient enfin, ces beaux yeux dans lesquels j’avais si longtemps et si vainement cherché une émotion maternelle. Les larmes coulaient lentement...

je les admirais, je les trouvais douces et saintes à contempler. Étaient-elles pour moi ces larmes versées sur moi? Je ne songeai point à en être jaloux.

Ma mère plaça ses mains sur mes épaules, et, m’empêchant de me lever :

— Philippe, ne me dis plus son nom... Mais comment sais-tu?... Est-ce qu’il t’a raconté sa vie?... toute sa vie?

— Lui? oh ! non, ma mère.

— Qui donc, alors?

— Un de mes camarades, dont le père a été autrefois aussi l’ami de... M. de Lartil.

— Un ami !

Ma mère secoua la tête avec tristesse.

— Un singulier ami, et qui se venge cruellement alors !

Je n’osais poursuivre; j’avais peur d’être interrogé. Ma mère tenait la tête baissée et pleurait toujours : je voyais ses larmes tomber et glisser devant mes yeux.

11 y eut quelques minutes de silence qui se compliquèrent d’un grand embarras. N’’était-il pas étrange à moi d’assister à cette douleur et de n’en être point offensé? N’était-il pas bien pénible pour ma mère de se sentir agitée d’une curiosité débordante et de ne pas vouloir interroger?

A la fin pourtant, elle fit un effort.

— Ainsi, tu sais tout? me dit-elle; tu connais le passé de ce... malheureux?

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— Oui, ma mère.

— Et tu me trouves coupable, n’est-ce pasj mon enfant?

Je ne sus que répondre. Je ne voulais pas dire Non, il m’était impossible de dire Oui : pouvais-je assurer à ma mère que je la trouvais seulement malheureuse? Je pris les deux mains qu’elle avait laissées sur mes épaules, en les couvrant de baisers.

— Je ne sais qu’une chose, ajoutai-je; c’est que )e vous aime aujourd’hui plus que je ne vous ai jamais aimée; c’est que je veux que vous lisiez en moi; c’est que vous aurez tous mes secrets, sans que je veuille prétendre aux vôtres...

Elle m’interrompit.

— Mes secrets!... je n’en ai pas d’autre, mon enfant. Le ciel m’a punie d’avoir méconnu autrefois une affection pareille, puisqu’il t’a fait mon juge...

— Je ne vous juge pas.

— Moi, c’est possible, mais tu en juges d’autres.

11 y eut un nouveau silence. Ma mère me quitta, s’essuya les yeux, fit un tour dans la chambre et revint s’asseoir dans un fauteuil à côté de moi, qui n’avais pas bougé, qui la regardais.

— Tu as parlé de nous, du moins, avec... ton maître? me demanda-t-elle en essayant de sourire, en dissimulant sa curiosité sous un air de défi.

— 11 n’avait pas besoin de m’apprendre à vous aimer, chère maman : mais, si vous saviez comme

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il me donne de bons conseils, comme il m’enseigne la soumission!

— Pourquoi donc ton père prétend-il que tu te rév-^oltes?

Et, sans me laisser chercher une réponse à cette question singulière, madame de Lartil continua :

— Pourquoi m’a-t-on chargée de t’interroger?

Était-ce un piège tendu pour moi, pour nous ? Eh bien! nous y tomberons tous les deux, n’est-ce pas, Philippe? Tu es un homme, et je suis vieille; causons comme des amis, mais ne parlons plus de ce... maître qu’il faut estimer sans que cette liaison offense ton père et m’offense. Un mot seulement à son sujet, un dernier, et puis ce sera fini. Il a bien souffert, n’est-ce pas?

— Oui, ma mère; mais il a accepté la douleur comme d’autres acceptent la joie, avec une sorte de reconnaissance. J’ai été, je crois, sa seule consolation jusqu’ici.

Ma mère me prit la tête dans ses deux mains, me mit sur le front un long baiser qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme. Puis, après avoir soupiré :

— Ainsi, voilà ta première faute, dit-elle; parlons de la seconde. •

• — J’ai prié mon père de faire obtenir la décoration à cet ancien ami de sa jeunesse dont le fils est mon camarade.

— Ah ! tu veux faire décorer l’homme qui t’a si bien instruit de ce qui nous concerne!

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Elle eut un petit éclat de rire nerveux^ moqueur, tout pareil à un sanglot.

— Comment le nomme-t-on, celui-là ?

— M. Soupplet.

Madame de Lartil leva les yeux et sembla chercher ce que ce nom pouvait signifier.

— Soupplet ! Soupplet! répéta-t-elle ; comme pour réveiller un écho... Ce nom ne m’est pas inconnu... ton père le connaît bien.

Je secouai la têtCj et, malgré moi, j’eus sans doute un mauvais sourire qui éclaira ma mère.

— Ah! je commence à me souvenir, dit-elle...

Dans les premières années de mon mariage, j’ai vu, je crois, une fois ou deux, ce M. Soupplet... C’est un homme d’esprit qui déplaisait à ton père. . . Mais, oui, c’est cela! il avait été le répétiteur, le compagnon d’études de M. de Lartil... et même...

Ma mère se souvenait tout à fait maintenant.

Elle s’interrompit, me regarda, vit que je savais tout et se remit à rougir; mais cette fois elle rougissait pour mon père.

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