CHAPITRE XXVI
i — Ah I mon pauvre enfant ! me dit ma mère, je comprends que tu souffres : on a accusé devant toi ceux que tu avais besoin de respecter.
— Non personne n’eût osé. D’ailleurs, êtes-vous coupable? Si le maître qui m’a adopté...
— Ne parle pas de lui avant que je n’en parie moi-même! me dit vivement madame de Lartil.
— Quant à ce qui s’est passé, il y a plus de vingt ans, entre... le ménage Soupplet et mon père...
— Oh ! cela ne vaut pas la décoration, s’écria tout à coup ma mère avec une explosion de sarcasme, de colère, de mépris, de douleur. Quel méchant génie t’a conseillé ces représailles ?
— Le fils de M. Soupplet est mon ami, mon camarade le plus intime. S’il m’a fait des confidences qui ont été pénibles pour l’un et pour l’autre, c’est parce qu’il est malheureux aussi. Ce passé n’est
LES PAKENTS COUPABLES
pas la seule douleur de sa vie. Son père est un avocat habile, intrigant, doublé d’un homme d’affaires cauteleux et sournois. Soupplet fait un rêve qu’il m’a confié... il voudrait, en satisfaisant, en devançant l’ambition paternelle, rassassier celle-ci, il voudrait, à force d’honneurs, assurer l’honneur de son nom. Un homme décoré porte à la boutonnière le fragment d’un drapeau qui oblige tous ses soldats. M. Soupplet, pour qu’on le salue sans ironie, se respecterait lui-même... et je vous assure que mon ami serait bien content. S’il n’obtient pas par moi ou par quelque autre ce bout de ruban, il n’aura plus d’espoir d’estimer un jour... son père qu’il aime... car il l’aime bien, je vous le jure!
Ma mère m’écoutait pensive; son sourire avait disparu : il n’y avait n’y éclair ironique, ni larmes dans ses yeux.
— Oui, dit-elle gravement, il aime son père... comme tu aimes le tien, comme tu m’aimes !
— Oh! pouvez-vous le croire m’écriai-je, en me précipitant aux genoux de madame de Lartil, et sans m’apercevoir que mon mouvement ajoutait un sens cruel, même pour moi, aux parole: de ma mère.
— Tu vois, reprit-elle en me relevant, que tu as peur de passer pour un fils pareil... C’est donc là l’éducation que l’on vous donne aux lycées !... vous nous jugez et vous apprenez à nous punir !... Eh
bien! Philippe^ je te remercie. Tu m’as peut-être fait du mal aujourd’hui; mais je sens que de ce mal il peut résulter un grand bien pour tout le monde... pour moi, d’abord : tu vois, je suis égoïste, je commence par moi; pour ton père, à qui je demanderai d’être moins exigeant et moins curieux... de te laisser libre. Tu es un grand garçon, tu es un homme, tu peux choisir tes amis à ta guise, et je ne crains pas que tu te trompes dans ton choix. Ce sera aussi du bonheur pour toi, qui n’auras plus besoin de chercher des confidents... et qui trouveras une oreille indulgente pour écouter le récit de tes escapades, de tes fredaines : car, tu me promets, n’est-ce pas ? de n’en point commettre d’autres que tu ne puisses raconter à ta mère !
Jamais madame de Lartil ne me parut si belle qu’en ce moment. Pourquoi un souvenir classique me traversa-t-il tout à coup la cervelle ? et pourquoi me comparai-je à ce héros de VÉnéide qui voit sa mère se transfigurer en déesse ? Parce que mon cœur n’avait pas d’autre comparaison à chercher dans les souvenirs de mon enfance, de ma vie de famille. J’eus cinq minutes de grande joie, de vraie piété.
Je souriais à ce beau sourire qui était revenu avec ses dernières paroles et qui montait, pour ainsi dire, comme une lumière, de la bouche de ma mère à son front. N’était-ce pas le moment de lui parler de Geneviève? N’accueillerait-elle pas
avec joie l’annonce d’un sentiment qui doublait mes devoirs ? Ne serait-elle pas pleine de faiblesse pour ce poëme innocent de nos deux âmes, elle qui se souvenait si bien?
Mais, avant que J’eusse trouvé les premiers mots dfr cette confession nouvelle, ma mère m’avait forcé à faire quelques pas avec elle dans sa chambre.
— C’est vrai, dit-elle en s’appuyant sur mon bras, c’est vrai que tu es un homme : j’aurais du plaisir à sortir avec toi. AhI mon enfant, tu as bien tardé à grandir! Mais c’est fait, et Je suis assez jeune pour profiter encore de ta Jeunesse, à toi.
T’étais enivré de cet enivrement subit de ma mère. Je ne l’avais Jamais vue que douce, froide, réservée; sa bonté inactive m’avait laissé aller, venir Jusque-là, tourner autour d’elle. Pour la première fois', elle se mettait en frais de coquetterie maternelle; elle voulait se rattraper de tout l’amour perdu ou négligé.
— Ecoutez, chère maman, Je n’ai pas tout dit; il me reste encore une confession.
Et Je la contraignis doucement à se rasseoir, en la ramenant à un fauteuil.
— Encore! me dit-elle... Est-ce un secret aussi terrible que les autres ?
Comme/J’allais parler, on frappa doucement à la porte. Ma mère reconnut sans doute la main qui frappait : elle ne dit rien, mais Je vis un nuage pas-
ser sur sa figure ; elle mordit la lèvre, fronça légèrement le sourcil et attendit. La porte s’ouvrit sans bruit et M. Richemond entra.
Je fus fort surpris. 11 me sembla instinctivement qu’un voleur s’introduisait pour me dérober quelque chose. Je savais que, d’ordinaire, M. Hichemond baisait délicatement la main de madame de Lartil ; je saisis cette main que j’enfermai fortement dans la mienne, et je regardai l’intrus qui était fort étonné sans doute de me trouver dans cette chambre où je ne venais guère d’habitude.
— Ah ! c’est vous, Richemond ? demanda ma mère d’une voix équivoque qui n’osait être dure, qui ne voulait pas être tendre.
— Sans doute, chère amie, c’est moi ! dit de son ton doucereux l’habitué du coin du feu.
Je vis qu’il cherchait son fauteuil et qu’il regardait le petit dérangement insolite de la chambre, dont j’avais, par ma seule présence, bouleversé la symétrie ordinaire. Quant au baiser quotidien sur la main blanche, il le guettait du regard, mais vainement. Ma mère le salua de la tête.
— Est-ce que vous deviez venir de si bonne heure? lui dit-elle.
— Sans doute ; il avait été convenu que je vous ferais la lecture.
— Eh bien I je suis en train de déchiffrer un livre pour lequel mes yeux me suffisent, répliqua ma mère en remuant sa main dans la mienne, et
je regrette, mon ami, de vous avoir fait venir... Il est vrai que je ne prévoyais pas hier au soir tout l’intérêt que devait avoir cette conversation avec Philippe...
— Ainsi, je vous dérange? demanda M. Richcmond avec une inquiétude qui devenait de la stupeur.
— Vous ne nous dérangez pas, non... mais vous nous gênez.
— Ah! alors... je m’en vais... A bientôt, chère dame !...
Et le parasite, un peu trop fier pour sa dignité, se dirigea vers la porte sans me saluer, même légèrement. Ma mère le suivit d’un regard qui s’attendrit un peu.
— Richemond, lui dit-elle au moment où il ouvrait la porte, sans rancune !...
— Oh ! chère amie, n’est-ce pas tout simple?... la première confession de votre fils !...
— Qu’en savez-vous ? C’est peut-être moi qui me confesse, au contraire.
— Oh ! alors, je suis bien tenté d’écouter...
Et M. Richemond dit cela d’un ton de galanterie si ridicule que ma mère éclata de rire.
— N’écoutez pas, lui dit-elle, car vous seriez obligé de faire la pénitence.
— Raison de plus.
Et M. Richemond revint sur ses pas. Le pauvre homme devenait maladroit. Son arrivée n’avait été
qu’un hasard fâcheux pour lui, son insistance était une faute sérieuse. Ma mère lui dit avec une gravité qu’elle essayait d’adoucir :
— Sans plaisanterie, Richemond, laissez-nous... Vous viendrez dîner, n’est- ce pas?
— Mais je ne sais... je suis invité déjà...
— Non, vous n’êtes pas invité, ce n’est pas le jour; vous viendrez. Au revoir, mon ami...
Richemond remercia d’un coup d’œil languissant, salua et sortit. Quand nous nous retrouvâmes seuls, ma mère et moi, un brouillard léger, mais froid, était descendu entre nous.
— Pauvre Richemond 1 murmura madame de Lartil; il ne comprend rien à mon accueil... je lui expliquerai cela.
— Non, chère maman, si vous le voulez bien, ne lui répétez rien...
J’avais mis un peu de vivacité dans mes paroles. Ma mère rougit et me regarda.
— Tu es jaloux de lui ?
— Oui, chère maman.
— Tu es jaloux de lui! enfant... c’est pourtant un excellent homme, sans danger. Il m’a tenu fidèlement compagnie depuis longtemps, il m’a permis de t’attendre... Allons, c’est convenu nous serons ingrats, il en prendra son parti... Voyons, achève vite, tu as encore quelque chose à me dire.
J’eus peur tout à coup; mon cœur se serra; ma
mère me donnait pourtant du courage. Mais cette pensée même que j’avais besoin d’être encouragé à parler de ce qui me semblait si facile, si simple, si bien préparé pour mon bonheur, par la destinée, cette pensée me rendait défiant.
Et puis, il y a des pressentiments I