CHAPITRE XXVII
— Est-ce que vous croyez, chère maman, dis-je à madame de Lartil, qu’il est nécessaire d’avoir perdu des illusions, de la force et de la jeunesse pour songer à se marier !
— Tu veux te marier? me demanda-t-elle avec surprise.
— Sans doute.
— Ah ! ce n’est pas généreux ; je te trouve, et tu veux me quitter!
— Mais je ne vous quitterai pas.
— Comment ! tu as donc déjà tout un plan dans la tête?
— Dites « dans le cœur ». Oui, ma mère.
— Voyons. Mais prends garde : avant de me révéler tes secrets, réfléchis... Je te souhaite de l’ambition, je ne veux pas que tu n’aies que de l’orgueil. Je désire que tu épouses une jeune fille que tu aimeras et qui t’estimera toujours. Défie-to
des emportements ou des faiblesses de ton âge... crois-moi, Philippe, c’est une chose terrible que le mariage. Encore, si l’on ne compromettait que son bonheur! Mais qui peut savoir par quels liens invisibles le malheur des autres est attaché à votre destinée?
Je vis de nouveau briller une larme dans les yeux de madame de Lartil. Elle se renversa dans son fauteuil et regarda le plafond de sa chambre avec mélancolie. Bien que Je sentisse mon cœur battre à coups précipités dans ma poitrine, bien que Je fusse impatient de recevoir une réponse, Je respectai cette minute de rêverie, ce regard qui perçait les niurailles et qui remontait les années.
— Est-ce que tu es amoureux? me demanda enfin ma mère, avec un léger effort pour dominer son émotion, et en souriant.
Je sentais distinctement sous son ironie comme un remercîment de ce que Je lui offrais le spectacle de l’amour pur, de ce que Je lui ouvrais une éclaircie sur un paradis perdu.
— Amoureux, c’est trop peu dire, chère maman ; et c’est aussi mêler un sens vulgaire à un sentiment austère comme un devoir, doux comme une affection de famille.
— Tu m’effrayes, mon pauvre ami... Et le nom de ton héroïne?
— Comment! vous ne devinez pas?
— Je ne devine pas.
— Cherchez bien.
— Où veux-tu que je cherche?
— Mais... ici... chez vous... Geneviève I
Ce nom me coûta un grand effort pour sortir de ma bouche; mon cœur l’étreignait dans une angoisse terrible et ne voulait pas le laisser monter à mes lèvres. A peine l’eus-je prononcé que ma mère poussa un cri.
— Geneviève !... tu aimes Geneviève.^
— Cela t’étonne?
— Oh! c’est impossible : vous êtes deux enfants, vous vous connaissez trop pour vous aimer. C’est un rêve de collégien dont Geneviève ne sera jamais complice.
— Geneviève m’aime aussi.
— Mais je te dis que c’est impossible, répéta ma mère en se dressant tout debout et en pâlissant avec une sorte de frisson. Geneviève!... ta femme!... oh ! mon Dieu !
Et je la vis porter ses deux mains à son front. Je la regardais, stupide d’étonnement. Haletant, les mains jointes :
— Pourquoi n’est-ce pas possible ? balbutiai-je.
Ma mère me contempla avec une pitié qu’elle
essayait de voiler, et aussi avec cette inquiétude mêlée d’horreur que j’avais surprise dans les yeux de mon père, le jour où je prononçai devant celui-ci le nom de M. Fillotreau.
— Pourquoi ce n’est pas possible? répondit len-
tement madame de Lartil, parce que vous vous Irompez l’un et l’autre; parce que, ton père et moii nous n’y consentirons jamais ; parce que madame Fortin serait la première à te refuser.
— Pouvez-vous le croire ?
— Eh bien! va lui demander la main de sa fille, s’écria madame de Lartil avec une explosion de colère et de mépris. Si elle ose te la donner...
— Vous haïssez donc madame Fortin.^
— Si je la hais!
Et je vis la poitrine de ma mère se gonfler, ses narines frémir.
— Oui, mon enfant, mon pauvre Philippe, oui, je la hais, cette femme, pour le mal qu’elle m’a fait, pour celui qu’elle va te faire.
— Mais vous ne haïssez pas Geneviève?
— Non. , .
— Eh bien! laissez- moi tenter une réconciliation.
— Est-ce que tu as parlé à ton père de cct amour-là? me demanda brusquement ma mère en me prenant la main avec un geste fébrile.
— Non; je n’ai pas osé.
— Tu as peut-être eu tort.
— Me conseillez-vous de lui en parler ?
— Je devrais te le conseiller... mais non...
Écoute-moi, Philippe. Tu ne doutes pas, n’est-ce pas, de mon affection, de mon amour maternel... Tu as pu en douter, j’en conviens; tu n’en doute-
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ras plus maintenant. Eh bien! mon ami, dans ton intérêt, dans l’intérét de Geneviève, dans l’intérêt du repos, de l’honneur de tout le monde, jure-moi de garder fièrement, comme un héros, ce secret que tu m’as confié... Oh ! tu as un modèle sous les yeux ; il est étrange que ce soit moi qui te le propose. Mais enfin, il y a aujourd’hui pour moi un devoir supérieur à la honte de te parler de lui. Cet homme, qui est ton ami, a vécu, a souffert, avec une résignation sublime... Prends conseil de son attitude et de son courage.
— C’est lui qui m’a envoyé vers vous, ma mère I
— Comment! lui? tu lui as parlé de Geneviève, et il a compris, et il t’a dit de venir à moi ?
— Sans doute, lui aussi doute de notre amour.
— Oh ! non... Ainsi, rien de nos misères ne lui est échappé, à ce témoin irréprochable, à ce martyr ! Ah! mon enfant, quel châtiment pour nous!
Et ma mère retomba accablée dans son fauteuil. Je ne comprenais rien : je ne voyais qu’une chose, c’est que l’on s’unissait d’instinct pour me refuser Geneviève et je me sentais épouvanté. Je me mis aux genoux de madame de Lartil.
— Maman, lui dis-je en la suppliant, dites-moi que vous ne condamnez pas cet amour, et je supporterai tout. J’attendrai, je me soumettrai à toutes les épreuves ; mais ne m’obligez pas à renier Geneviève. Je l’aime! je l’aime! entendez-vous: je mourrai si elle n’est pas ma femme.
— Estn:e qu’on meurt pour avoir eu le cœur brisé? reprit ma mère avec une sorte de brusquerie douloureuse; non, tu vivras, mon pauvre Philippe, comme d’autres ont vécu, comme je vis... comme vit ce solitaire à qui Je te confie... Ah! tu as besoin de sa sagesse, va le trouver; dis-lui que je suis bien malheureuse, que s’il n’a pas tout à fait pardonné à l’ambition de la jeune fille, il pardonne aujourd’hui à la mère qui plie sous le fardeau. Dis-lui que je le conjure de t’initier à la vie, de te dire tout, de tremper ton âme dans la sienne; dis-lui que je le vénère et que je le bénirai jusqu’à la fin de mes jours, s’il t’empéche de devenir un désespéré ou un sceptique, toi qui ne peux aujourd’hui ni respecter assez ton père, ni aimer ta mère, sans avoir à leur pardonner, ni épouser l’enfant pure et chaste que tu aimes,
— J’irai le trouver! répondis-je exalté par la douleur de ma mère; mais vous, ne me direz-vous rien qui m’encourage, qui me dise d’espérer?
— Que veux-tu que je te dise? Je ne puis te tromper,
— Dites-moi seulement que vous aimez Geneviève, que si elle peut être votre fille, vous lui ouvrirez vos bras et votre cœur, sans arrière-pensée, sans rancune pour sa mère.
— Je puis te faire ce serment-là... je te le jure.
— C’est bien, ma mère; j’aurai du courage, alors!...
LES PARENTS COUPABLES 2l5
J’embrassai madame de Lartil à deux bras, je pleurai avec elle ; nous ne trouvâmes plus rien à nous dire. Il y a des confidences qu’il ne faut pas faire déborder.
Je montai dans ma chambre, accablé, ivre de mes larmes. Je voulais commencer à écrire ce récit; mais je tombai sur ma chaise dans une prostration absolue, ayant peur de penser, de me souvenir, retenant le bouillonnement de mes terreurs, de mes suppositions, de mes chimères.
Ma mère m’avait conseillé l’héroïsme, et je me sentais très-faible. Pourtant, après une heure de gémissements, je résolus d’agir.
Tout me disait d’aller trouver M. Fillotreau : la logique, le besoin de mon cœur, les paroles de ma mère; un singulier scrupule me faisait hésiter tout à coup.
Etait-ce la jalousie filiale? En me rappelant les caresses maternelles, les plus douces, les premières que j’eusse reçues ainsi, je me rappelais que l’effusion du cœur était venue après le nom de M. Fillotreau. Ah ! misère du doute, en suis-je déjà là ? Faut-il que, pour récompenser ma mère de m’avoir plaint et aimé) je l’accuse de n’aimer mieux son fils que parce qu’il lui apporte le parfum d’un souvenir injurieux pour le père de famille? Ce M. Richemond qui est entré si maladroitement, ce consolateur équivoque, devenu inutile depuis que je console plus efficacement, depuis que j’évoque plus
complètement la vision disparue, ce M. Richemond a empoisonné la joie que je ressentais.
Je trouve ma mère que je cherchais; mais elle me renvoie à un homme qui n’est pas mon père, et qu’elle regrette ! et quand je lui ai rendu, moi, le fils de M. de Lartil, ce trésor qu’elle croyait à jamais perdu, la vision d’un premier amour, le pardon d’un premier sacrilège, elle me menace dans mon amour, elle me flétrit dans mon rêve, elle me dit que je ne puis être le mari de Geneviève!
Je voulais aller voir Soupplet. C’est lui qui m’a initié, après tout, à cette première connaissance du bien et du mal, c’est lui qui m’a lancé dans cette voie; il est de mon âge, nous sommes frères de douleurs, peut-être donnera-t-il à mon désespoir la force de rire.
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