CHAPITRE XXVIII
Je sortis pour aller à la pension; mais, machinalement, j’allai vers Geneviève, et pourtant, après avoir sonné à sa porte, je tressaillis et je me demandai ce que je venais lui dire. Quand on m’eut répondu que ces dames étaient en visite, j’éprouvai un grand soulagement. J’allais me retirer.
— M. Fortin est là! ajouta le domestique.
M. Fortin ! je n’y songeais pas. Il joue un rôle si effacé dans son ménage, il compte si peu pour les autres, que je n’avais pu concevoir l’idée de le choisir comme conseiller. Mais l’excellent homme m’aime bien; il adore sa fille; il l’a fait retirer du couvent. Avec l’obstination de son gros bon sens, il peut renverser des obstacles qu’un allié plus subtil compliquerait en les ménageant! M. Fortin! c’était une bonne fortune de le trouver. Je cherchais un oracle depuis le matin : le ciel le mettait sur mon chemin^ un oracle parfait, comme il est nécessaire
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de les avoir, naïf, inconscient. Si celui-là me désespère, je n’aurai véritablement plus rien à attendre de ce monde.
M. Fortin était installé dans la salle à manger.
Il étiquetait des sacs de graines destinés à son jardinier, à son fermier. Je sais l’importance qu’il attache à ce travail; je m’excusai de l’interrompre.
— Tu ne me déranges pas, mon amil me dit-il en me secouant la main et en me regardant pardessus ses lunettes que le besoin de lire les étiquettes avait fait descendre à l’extrémité de son nez.
Je ne pouvais aborder brusquement l’entretien par son côté sérieux. Ces sacs de graines, ce Manuel du parfait jardinier m’intimidaient autant que les moralistes du cabinet de M. de Lartil. Quoique j’eusse le coeur gonflé, je me dis que 1 héroïsme s’imposait à moi par l’obligation d’étre plaisant ou au ttioins frivole et je m’assis en face de M. Fortin, l’interrogeant car les espérances qu’il empaquetait, le félicitant de son savoir.
— Tu te moques de moi, me dit-il négligemment tout en cherchant une plume que j’avais dérangée, et qui, taillée carrément, lui servait à écrire en belle bâtarde sur un catalogue les noms scientifiques de ses plantes.
— Je me moque de vous.^... pourquoi.^
— Parce que tu es le fils de ton père et que M. de Lartil se moque de moi. Mais tu v viendras à aimer
la nature. Tu as un trop bon naturel pour t’en tenir aux plaisirs de Paris.
— Je ne les cherche guère, je vous le jure.
— Bah! c’est de ton âge. Mais quand tu seras . mariée..
— Si je me marie I
M. Fortin s’arrêta, déposa sa plume sur son écritoire, retira ses lunettes pour mieux me voir, et se mit à rire après m’avoir regardé.
— Ah! tu ne veux plus te marier!
— Je ne dis pas cela.
— Que dis-tu alors ?
— Je dis que pour se marier il faut être accepté comme gendre.
— Dis a comme fils », mon cher enfant !
Et M. Fortin, enchanté de sa réponse, voulant prolonger malicieusement l’embarras sur lequel il se méprenait, remit ses lunettes, reprit sa plume et continua son petit travail d’étiquettes sans ajouter un mot.
Était-il moins digne de respect, ce brave homme qui comptait ses graines et souriait d’avance aux parterres variés de son château, que l’homirc d’État qui fait sa physionomie devant un miroir, et qui essaye de se travestir en grand homme devant les bustes des héros parlementaires?
Je me disais intérieurement :
— Si M. Fortin était mon père, aurais-je eu moins de tendresse et plus d’occasions de souffrir?
Il m’eût aimé à sa façon, qui est la bonne; il n’eût pas voulu me donner une ambition sans principes, et cet homme innocent n’a sans doute rien à cacher, rien à réparer. On se moque de lui! comme il pourrait se moquer de tout le monde, lui qui a la paix inaltérable! 11 a raison quand il parle de la nature ; c’est la grande consolatrice, c’est la seule confidente qui sache écouter et qui sache répondre.
Au bout de cinq minutes, je fus honteux de mon silence. M. Fortin travaillait comme si Je n’eusse pas été là.
— Ces dames ne vont pas rentrer? lui demandaije en jouant avec un de ses petits sacs.
— Je n’en sais rien, me répondit-il; mais je crois que tu t’ennuies... Ne t’en défends pas : j’ennuie tout le monde, excepté Geneviève.
— Vous la gâtez tant I
— Est-ce qu’on gâte ses enfants? reprit M. Fortin en haussant les épaules; on ne les rembourse jamais assez en caresses de toute la joie et de tout l’orgueil qu’ils vous donnent.
— Quel père vous êtes !
— Je suis un père qui ne veux être que cela.
Sais-tu pourquoi j’aime mes graines? C’est qu’elles me servent à aimer Geneviève et qu’elles ne me distraient pas de cet amour. Je soigne mes fleurs avec elle, pour elle et comme elle. Philippe, tu apprendras le jardinage...
— Très-volontiers! dis-je en souriant.
LKS PARENTS COUPAIîLES
— Veux-tu une première leçon?
— Quand vous m’aurez dit d’abord à quel titre vous voulez être mon maître, repartis-je très-ému.
— Je ne te comprends pas.
Je vis que le bonhomme souriait, rougissait et feignait un redoublement d’activité.
— Vous me comprenez fort bien, au contraire, et ce n’est pas généreux de me laisser faire tout le chemin... J’ai si peur!
— Peur! de qui? de moi?
Et, pour la seconde fois, M. Fortin retira ses lunettes en se tournant de mon côté afin que je visse bien ses yeux.
— Je n’ai pas peur de vous, repartis-je.
— As-tu peur de ma femme?
— Peut-être. Madame Fortin ne m’a jamais encouragé comme vous.
— Et Geneviève I en as-tu peur aussi ?
— Oh I non ; mais...
— Eh bien! nigaud, est-ce qu’elle ne me dit pas tout, à moi, son père? Est-ce que je ne sais pas tous vos petits secrets? Est- ce que je ne m’en amuse pas? Quand veux-tu te marier avec ma fille? hein, dismoi cela.
— Ah ! cher père! m’écriai-je transporté de cette bonhomie, de cette cordialité, et en sautant au cou de M. Fortin ; comme vous êtes bon !
— Oui, je suis bon, puisque je me dépouille... Mais non, tu n’iras pas vivre ailleurs, n’est-ce pas?
222 LES PAPENTS COUPABLES
Tu ne m’emmèneras pas Geneviève. Sais-tu la seule crainte qui trouble mon rêve? C’est que tu n’aies la funeste idée de t’envoler un jour pour quelque ambassade en Chine^ au Japon! Je ne veux pas même que tu sois préfet, à moins de l’être à Versailles, et encore !
— Je ne vous quitterai jamais. Mais êtes-vous bien sûr que vous ne vous repentirez pas des espérances que vous me donnez?
— Moi! pourquoi donc?
— C’est que,., j’ai parlé ce matin à ma mère de mon amour pour Geneviève, et que madame de Lartil ne croit pas... ce mariage aussi facile qu’il vous le paraît.
— Qui s’y opposerait?
— Mais, mon père peut-être.
— Lui! allons donc : il a de l’ambition pour toi, c’est vrai; mais il aime ma fille, et je ne sache pas que nous soyons un mauvais parti.
— En avez-vous parlé quelquefois à madame Fortin?
— Je n’en sais rien. Ma femme rit un peu de tout ce que je lui dis ; mais, au fond, elle ne me contrarie en rien.
— Ah! puissiez-vous dire vrai!
— Explique-toi. Quels obstacles ta mère a-t-elle vus?
— Je ne sais.
— Eh bien! attends un peu; ces dames vont ren-
trer, je leur poserai la question. Tu emporteras leur réponse^ et si tu ne vas pas sauter au cou de ton père en lui demandant de m’envoyer demain matin son notaire, je veux que toutes ces graines deviennent des mauvaises herbes, et Dieu sait que j’en ai là pour cent cinquante francs.
La vivacité paternelle de M. Fortin était faite pour me rassurer; elle redoubla pourtant mes craintes. Si réellement il y avait pour moi un malheur dans cet amour, n’avais-je pas tort de le provoquer avant d’avoir pris conseil de M. Fillotreau? Il m’eût averti, il m’eût armé contre la douleur.
Pourquoi avais-je désobéi à ma mère? Pourquoi, au lieu de courir vers mon maître, avais-je écouté seulement la voix de mon cœur? Je me surpris à souhaiter que madame Fortin et Geneviève ne rentrassent pas. Mais non; il était dit que tout s’entasserait dans cette journée I Avant même que j’eusse répondu et demandé à l’excellent homme un répit, une remise à un autre jour, la sonnette de l’appartement avait retenti.
— Les voilà! s’écria M. Fortin en jetant ses lunettes au milieu de ses paquets de graines et en se levant tout à coup : viens au salon, et tu vas voir si je suis éloquent.
— Je vous en conjure, monsieur, dis-je rapide-
ment et d’une voix haletante, pas un mot devant Geneviève! •
LES PARENTS COUPARLES
— Pourquoi?... Est-ce que déjà je n’ai pas parlé devant elle?
— Sans doute; mais madame Fortin n’était pas là !
J’étais si ému, si pâle, que M. Fortin eut pitié de moi.
— C’est convenu, me dit-il avec étonnement, c’est convenu! Allons donc, femmelette! on dirait que tu vas te trouver mal.
Je me sentais, en effet, bien près de défaillir. J’entendis, contre la porte de la salle à manger qui s’ouvrait sur l’antichambre, le frôlement de la robe de Geneviève. Malgré tout mon amour, j’eusse trahi mes angoisses si Geneviève était entrée; mais elle alla droit à sa chambre en fredonnant. C’était l’heure du grand déjeuner de ses oiseaux; je me souvins que l’un d’eux portait mon nom. On l’avait nommé ainsi par moquerie et aussi par grande amitié. Je souhaitai qu’il fût trouvé mort ou malade dans sa cage; c’eût été un avertissement, une préparation à la douleur infinie que je sentais venir sur nous.