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CHAPITRE XXIX

Quand Geneviève fut rentre'e chez elle, M. Fortin ouvrit la porte de la salle à manger. Madame Fortin lisait, dans l’antichambre, une lettre arrivée en son absence, et se dirigeait vers son appartement. Elle m’aperçut derrière son mari.

— Bonjour, Philippe^ me dit-elle en secouant amicalement la tête.

M. Fortin la toucha délicatement du doigt pour l’empêcher de reprendre sa lecture.

— Chère amie, nous avons un entretien à vous demander.

— A moi? répondit-elle en riant; de quoi s’agit-il?

Nous reculions dans la salle à manger, elle y entra avec nous. M. Fortin, qui subissait par bonté d’âme la contagion de ma tristesse, devenait sérieux.

— Il s’agit, vous le voyez, du bonheur et de la

vie de Philippe, car le pauvre garçon meurt de peur.

Madame Fortin me regarda alors et fut frappée de la contraction de mes traits. Pourtant, je le jure, je faisais bonne contenance. Je me raidissais; je sentais instinctivement que madame Fortin, si bonne qu’elle fût, ne pourrait jamais être pour moi qu’une belle-mère. J’avais, tout au fond du cœur, un levain de défiance et comme une sollicitation de haine contre elle, depuis que ma mère m’avait fait assister à l’explosion de sa colère ; je ne voulais pas paraître faible devant celle qui allait peut-être me tuer. Mais mon effort était visible.

— Qu’avez-vous donc, Philippe.^ est -ce que votre père est malade?

Depuis que j étais sorti du lycée, madame Fortin me parlait d’une façon un peu cérémonieuse. Pour la première fois, je remarquai qu’elle ne me tutoyait plus. Quand on souffre, on se blesse de toute chose. Mon cœur se resserra davantage.

— Non, Dieu merci, personne n’est malade, répondit M. Fortin.

— Eh bien! alors?

— Eh bien! ma chère amie, Philippe vient tout simplement nous demander la main de Geneviève; voilà pourquoi il tremble.

Madame Fortin devint cramoisie. Tout son sang afflua à la tête. J’aime mieux celles qui pâlissent et dont le cœur est menacé avant le cerveau

-T- Quel enfantillage! murmura-t-elle.

— Mais c’est très-sérieux, bonne amie, dit M. Fortin.

— Sérieux!... Comment, Philippe, c’est sérieusement que vous voulez vous marier?

— Oui, madame, c’est sérieusement que j’aime Geneviève. Si vous me la refusez, je sens que j’en mourrai.

— Oh! mourir, c’est bientôt dit... Mais il n’est pas question de cela.

— Quand je te le disais, mon garçon, que tu avais tort de trembler!... s’écria M. Fortin, qui dégonflait sa poitrine. Tu vois bien que ma femme ne veut pas ta mort.

— Non, assurément, reprit madame Fortin, qui, tout en parlant, ôtait son chapeau, le plaçait sur une chaise et commençait à retirer ses gants avec une vivacité de mauvais augure. Non, je ne veux pas le tuer... mais je veux qu’il réfléchisse.

— C’est tout réfléchi, madame. J’ai l’aveu de Geneviève et l’approbation de M. Fortin.

— Ah!...

Et madame Fortin, qui jusque-là était restée debout, s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.

— Ah ! reprit-elle avec un commencement d’aigreur, ah! vous avez consulté Geneviève avant de parler à sa mère! Quant à vous, monsieur Fortin, vous auriez pu au moins me faire l’honneur d’une confidence !

— Comme lu prends singulièrement la chose^ bonne amie. L’affaire me paraissait si naturelle! Ces deux enfants ont été élevés ensemble; ils s’aiment. J’avoue qu’il a beau temps qu’au fond du cœur je les ai mariés; j’avais peur qu’ils ne s’aimassent que comme frère et sœur.

— Eh bien! c’est cela, dit madame Fortin avec un petit éclat de rire qui me parut horrible et cynique, c’est cela ! ils sont trop camarades pour être mari et femme!

— Ah! permets, chère amie, ils sont là-dessus de meilleurs juges que nous.

— C’est possible. En tout cas, ils peuvent bien me donner le temps de la réflexion ; M. de Lartil a de grands projets pour son fils.

— Oui, mais il aime bien Geneviève.

Madame Fortin regarda son mari avec un indéfinissable sourire d’ironie qui n’impliquait pourtant aucun adoucissement de sa mauvaise humeur.

— Je suis bien sûre, reprit-elle, que, malgré son amitié pour votre fille, M. de Lartil sera le premier à trouver des objections.

— Pourquoi donc? s’écria M. Fortin qui commençait à se dépiter. Ne dirait-on pas qu’il s’agit de marier un prince et une princesse, et qu’il faille un congrès de diplomates pour les bénir? Quant à moi, je souscris à tout. Philippe, tu as ma parole.

— Il n’a pas la mienne, dit madame Fortin d’une voix aigre.

LES BARENTS COUPABLES 22Q

— C’est ce que nous verrons.

— Vous passerez-vous aussi du consentement de M. de Lartil?

— Pour donner ma fille à son fils? sans doute. Quant à Philippe, il saura bien déterminer son père, en admettant que celui-ci lui réserve une reine, et je suis convaincu que madame de Lartil nous aidera,

— Oh! non; ne comptez pas sur ma mère!

m’écriai-je avec un sanglot, car je voyais ce débat grossir et menacer tout à fait rrion bonheur.

— Comment! elle aussi? dit M. Fortin en fronçant les sourcils.

— Elle surtout, répondis-je.

Je regardai madame Fortin. Pour le coup, elle devenait pâle, ou plutôt des taches blanches marbraient son visage : ses lèvres tremblaient et ses jolis yeux semblaient agrandis par la flamme qui en jaillissait.

— Ah! vous avez parlé à votre mère de ce projet... et elle ne l’approuve pas?

— Non, madame.

— Quelle raison vous a-t-elle donnée?

— Aucune. Elle m’a dit de m’adresser à vous pour en avoir.

Je ne mentais pas; mais je donnais peut-être un sens trop pratique à l’exclamation, au cri de colère et de haine échappé à madame de Lartil.

— Elle me hait, votre mère, n’est -ce pas? dit

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madame Fortin. Vous voyez bien qu’elle ne peut pas aimer ma fille.

— Pourquoi te haïrait-elle.? demanda M. Fortin qui devenait véritablement sérieux; et pourquoi n’aimerait-elle pas Geneviève?

— Est-ce que je le sais?

— Et toi, Philippe, le sais-tu?

Je fus frappé de la gravité, de la dignité avec laquelle ces paroles furent prononcées, ainsi que de l'embarras croissant de madame Fortin. Elle commençait à abdiquer, et ce bonhomme familier, parfois grotesque, s’élevait sans effort à la hauteur d’un juge.

— Non, monsieur, lui répondis-je avec une douleur sans arrière-pensée; non, je ne sais rien.

M. Fortin baissa la tête, sembla réfléchir; puis redressant le front et regardant sa femme avec une attention profonde :

— Eh bien! je le saurai, moi!

— Vous? dit avec un dernier effort de fierté et de mépris madame Fortin qui perdait toute assurance.

— Vous voulez dire, n’est-ce pas? que je suis trop maladroit, trop peu diplomate, et qu’ayant à lutter de finesse avec un homme d’Etat et une femme du monde, je serai vaincu... Eh bien! vous vous trompez, voilà tout. Pour le bonheur de ces enfants, pour Geneviève qui est ma fille, entendezvous, que j’aime d’une affection paternelle sans li-

mites, je sens que je roulerais tous les Talleyrands et toutes les coquettes.

Madame Fortin se mordillait les lèvres.

— A qui en avez-vous? demanda-t-elle avec un rire qui faisait pitié; vous devenez éloquent et vous prenez les choses au tragique!

— Si l’éloquence n’est que le cri du cœur et n’a pas besoin de mensonge, oui, je suis éloquent, et je le deviendrai davantage encore : quant à prendre les choses tragiquement, vous savez bien que cela ne m’est pas possible... je ne suis pas Barbe-Bleue ni Othello. Je ne puis les prendre que douloureusement.

Et, après avoir parlé ainsi, M. Fortin vint à moi, me serra les mains, m’embrassa sur les deux joues et me dit :

— Adieu, mon enfant; j’ai à causer avec ma femme. J’irai te voir ou je t’écrirai, Mais, quoi qu’il arrive, sache que je t’ai appelé mon fils, et tu garderas ce nom devant Dieu, s’il y a des raisons pour que tu ne le portes pas devant les hommes. Ne cherche pas à voir Geneviève avant d’être rappelé par moi... Ne t’effraye pas, mon ami... tout s’arrangera pour toi qui es jeune ; il n’y a que les vieux qui doivent désespérer.

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