CHAPITRE XXX
M. Fortin avait le cœur gros; mais une e'nergie que je ne soupçonnais pas dans cette bonté patiente se manifestait de plus en plus. Je trouvais enfin un cœur sans reproche pour fortifier le mien. Je voulus m’en montrer digne, je refoulai mes larmes, je saluai madame Fortin, qui paraissait décontenancée^ mais plus surprise encore qu’épouvantée de l’attitude nouvelle de son mari, et je sortis de cette maison où je jure bien de ne rentrer que pour aller chercher Geneviève, ma femme, ma fiancée.
Sait-elle, à l’heure où j’écris avec la fièvre le récit de cette journée, sait-elle que j’ai souffert ainsi, que je souffre encore pour elle? Qu’est-il advenu de cette conversation de M. Fortin et de sa femme?... Un incident de la soirée, qui trouvera sa place un peu plus loin, me fait supposer que l’entretien a été fort sérieux.
Je revins chez mon père dans une sorte de cata-
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lepsie; je ne vivais plus de ma vie habituelle, je marchais dans un suaire glacé qui comprimait tous mes mouvements : le cœur battait^ mais le cerveau ne fonctionnait plus. Je sentis que la réflexion m’eût découvert des abîmes. Je ne voulais pas, et je ne veux pas encore penser.
Quelle journée!... est-elle finie?
Quand j’entrai dans le salon, M. Richemond, qui prenait sa revanche, était installé à sa place habituelle, en face de ma mère; mais la conversation languissait. Dès qu’elle m’aperçut, ma mère jeta le journal qu’elle avait pris pour se donner une contenance, et se leva avec un air de joie, de désir, de curiosité aimante. Avait-elle beaucoup pleuré pendant mon absence? était-ce la réflexion seulement qui ajoutait une profondeur nouvelle à ses beaux yeux ? Elle me tendit la main et m’attira à côté d’elle.
— Eh bien! me demanda-t-elle à demi -voix, tandis que M. Richemond ramassait le journal qu’elle avait jeté.
— Je n’ai pas été voir l’ami que vous m’aviez recommandé, répondis-je.
Ma mère fut surprise; elle rougit.
— En tout cas, tu as pris de bons conseils, car je te vois plus calme que je n’osais l’espérer.
— C’est M. Fortin qui m’a fortifié.
— Lui! oh! le pauvre homme!
— Chère mère... ce pauvre homme est un homme plein de bonté.
Ma mère n’insista pas.
— Et Geneviève, l’as-tu vue?
— Non : sur ce point j’ai tenu parole.
— Merci... Tu trouveras ton père mieux disposé; je l’ai rassuré sur ton obéissane. Dis un mot à M. Richemond; il t’a trouvé bien fier, ce matin.
Ma mère m’adressait cette demande avec une prière indirecte qui se faisait visible dans son regard, et avec une protestation d’amour maternel qui rayonnait sur ses lèvres. Je voulus lui obéir, et, me levant aussitôt, j’allai causer avec M. Richemond. Nous parlâmes de toutes sortes de choses qui m’étaient indifférentes, mais sur lesquelles je m’appesantis avec acharnement. On voulait que j’eusse du courage : je voulais, moi, en avoir trop. J’ai bien pu écrire tout ce qui précède,
Quelques minutes avant le dîner, mon père entra dans le salon et vint tout droit à moi. Il avait l’air souriant, non pas précisément l’air paternel, mais l'air de bonne compagnie d’un personnage qui accorde à un solliciteur la grâce demandée.
— J’ai fait tes commissions, me dit-il en lançant un coup d’œil à ma mère.
— Quelles commissions?
— Je crois bien qu’au i5 août le père de ton ami sera décoré.
Je reçus cette bonne nouvelle comme on reçoit > >
une morsure; je tressaillis. 11 s’agissait bien pour moi de M. Soupplet. Quel danger me menaçait
pour qu’on essayât ainsi de me prémunir? que voulait-on me refuser de sérieux, d’essentiel, pour qu’on m’accordât ainsi la faveur à laquelle je ne tenais guère en ce moment?
Je dépose ici toute la vérité; je veux la reprendre un jour pour l’examiner, pour m’en faire une arme contre moi, si je suis trop faible; contre les autres, si je me sens assez fort. Je ne mens donc pas, et comme personne, je l’espère, ne verra cette confession, je veux tout dire et je puis tout dire. Que Dieu, car j’ai besoin de croire en lui à l’heure où je me détache des piétés humaines, que Dieu qui lit en moi, qui sait le besoin d’amour, de respect, de dévouement dont j’étais tourmenté, que Dieu me pardonne si je blasphème, mais j’eus honte de mon père quand je le vis obéissant à ma demande. 11 me faisait souffrir, mais il restait dans sa fierté quand il me refusait; je sentis que je lui étais supérieur, quand je distinguai dans son sourire de la complaisance, de l’humilité, presque de la peur.
AhI Soupplet a raison; nous sommes des jurés impitoyables.
Je ne suis pas un grand diplomate; mais, heureusement, mon père a la conviction de l’être, et, en sa qualité d’observateur orgueilleux et infaillible, il ne voit rien : car j’eus un sourire si méprisant, une expression si involontaire de dégoût que toute la dignité de M. de Lartil se fût courroucée contre mon insolente ingratitude.
Ma mère fut plus perspicace. Elle était debout près de moi; elle me serra la main pour m’avertir de veiller sur moi.
— Tu vas causer, me dit-elle, une grande joie à ton camarade; il faut te hâter de lui écrire.
Je n’étais pas vaincu par cette avance : je remerciai mon père avec une mauvaise grâce qu’il prit pour de la timidité.
— Est-ce tout ce que vous avez à m’annoncer?
lui demandai-je, sans réfléchir à ce que je demandais, et pensant vaguement à M. Fillotreau, comme si je ne pouvais pardonner qu’après une réparation accordée à cette victime.
— Mais il me semble que c’estdéjà beaucoup pour une fois, repartit avec gaieté M. de Lartil.
Il y avait un encouragement si visible dans ces dernières paroles, qu’en dépit de moi et des sentiments amers dont je me sentais tortuié, j’eusse parlé de Geneviève sans la présence de M. Richemond, et j’eusse aussitôt sollicité mon père de se prononcer sur cette question si cruellement obscurcie pour moi. Je me contentai de répondre :
— Je vous remercie. C’est en effet beaucoup; un autre jour je solliciterai pour mon compte.
— Et ta demande est accordée d’avance.
— Quelle qu’elle soit?
— Oh! tu ne me demanderas pas l’impossible!
— Qui sait ? dit ma mère en intervenant prudemment. A l’âge de Philippe, on croit tout pos-
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sible... je vous engage à ne pas lui promettre sans réserve.
Je vis un nuage, une rougeur, passer sur le front de M. de Lartil. Il regarda ma mère comme pour la remercier ou l’interroger. On vint annoncer que nous étions servis.
Le dîner fut moins silencieux que d’habitude. Comme je fus dans une disposition d’esprit effroyable, sans doute, je remarquai avec une douleur rétrospective que, pour la première fois, ma mère cherchait à me plaire, et que mon père ne dédaignait pas de me consulter sur des questions sérieuses.
Je suis injuste pourtant de souffrir de cette attention, ou plutôt en souffrant par cette comparaison du passé et du présent, j’étais injuste de ne pas savoir gré à ma mère de cette bonne volonté aimante qui essayait de m’envelopper, de me caresser, de me prémunir. Mon père n’en était encore qu’au repentir. Que lui avait dit ma mère pour qu’il fût ainsi ? Mais elle avait été sans doute bien éloquente, car il était d’une indulgence admirable. Je me laissai même aller par malice, par colère, par besoin du cœur, à l’exposition d’une théorie révolutionnaire, et M, de Lartil, l’homme d’Etat, sourit à mes arguments subversifs : il m’avoua même qu’à vingt ans il avait pensé comme moi. Pourvu qu’à son âge je ne pense pas comme luil M. Richemond voulut protester en faveur des bons principes; le
pauvre homme me ferait rire, si je n'avais pas Un commencement de désespoir dans le cœur. Il perd pied, il se noie ici; c’est un homme à la mer.
Comme nous sortions de table, on remit à mon père une lettre qu’un commissionnaire venait d’apporter. M. de Lartil la décacheta vivement et la lut. Il ne fut pas maître de l’émotion que cette lecture parut lui donner; il poussa' une sorte de cri à demi étouffé, il vint à moi en froissant l’enveloppe. Mais, s’arrêtant au moment de me parler, il me regarda fixement en croisant les bras, puis haussa les épaules et tourna les talons. Ma mère avait pâli en vbyafit s’avancer M. de Lartil; elle sourit un peu en le voyant s’éloigner.
— Est-ce que madame Fortin ne viendra pas ce soir? demanda-t-elle d’une voix douce.
— Non ; elle est un peu souffrante.
— Alors, vous irez la voir?
— Je ne le pense pas.
— Eh bien! j’irai demain prendre de ses nouvelles avec Philippe.
Ces derniers mots, prononcés un peu plus fermement, contenaient à la fois une menace et un défi pour les autres, et, pour moi, une nouvelle assurance d’amitié, de tendresse.
Ah! ma mère, pardonne-moi de n'avcir pas deviné plus tôt quelle âme était en toi : que d’années perdues à nous méconnaître I
Je vis cependant que madame de Lartil ne voulait
pas me laisser le moyen de causer familièrement avec elle. M. Richemond allait poursuivre sa revanche de sa déconvenue du matin^ et, s’installant dans un faüteuil, commençait un de ces longs rapports sur les bruits du jour, sur les menus cancans du monde et des journaux, qui constituent sa fonction, son utilité mondaine, et qui mettent en relief son esprit de causeur, son agréable médisance. Mon père, les bras croisés, se promenait et semblait attendre que je fusse sorti. J’avais hâte de me retrouver seul. Je montai dans ma chambre où, depuis trois heures, j’écris, j’écris, j’écris, me hâtant de raconter, de consigner ces douleurs, ces mystères, ces incidents de la journée.
Dans les drames, je vois souvent des gens assassinés mettre la main sur leur blessure, faire semblant de retenir le sang prêt à couler et pérorer pendant tout un acte, déclamer jusqu’au dénoûment. Quand le public est satisfait, quand sa mort est nécessaire, la victime lâche sa plaie : le sang, qui a mis de la bonne volonté, de la complaisance, l’inonde et emporte sa vie avec ses derniers mots.
Je suis ce comédien, cet histrion. Jamais je n’ai été si profondément, si cruellement atteint : je souffre dans tout mon être, et j’ai pris un plaisir sauvage à me repaître de cette description, à pérorer sur moi. J’ai la rage dans le coeur, j’en veux à tout le monde, je m’en veux à moi-même. Je voudrais mourir! et voilà trois heures que je me dis-
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sèque froidement. Maintenant, c’est fini... je n’ai plus rien ù dire sur la journée qui s’achève; je puis m’abandonner à ma torture, à mon agonie. 11 n’est pas minuit; à quoi bon me coucher, me tordre sur ce suaire au lieu de me tordre sur ce fauteuil.'*
Si je passais la nuit à écrire! les mots distraient si bien de la pensée!
En tout cas, je dois une lettre à Soupplet, je vais la lui faire.
<t Mon cher vieux !
‘ € Tu es un grand philosophe ; tu n’avais pas trop
présumé de ma toute-puissance et de l’humeur sceptique de mon père. M. Soupplet sera décoré au i5 août, j’en ai la promesse formelle ; ce ne sera pas un poisson d’avril, mais un miracle de l’Assomption.
a Réjouis-toi, dépêche -toi de te réjouir, et cherche ensuite à venir me voir; car je suis dans la crise que tu m’avais annoncée. Ah! nous sommes des parricides? mais, est-ce notre faute? Tu as pactisé, toi, avec les remords : sur la tombe où tu as enfoui ton respect filial, tu mets la croix, la croix de ton père, et tout est dit. Tu souriras, tu seras fier de ton oeuvre! Moi, mon pauvre ami, j’en suis encore à creuser la tombe, je n’ai pas encore accompli mon meurtre : j’attends je ne sais quelle révélation nouvelle pour faire coup double et pour joindre le sui-
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eide de mon cœur à cet assassinat de ma piété filiale.
a Ah! que j’ai de haine, et pourtant, que j’ai d’amour! Viens me voir; je t’appelle ce soir, cette nuit! peut-être ne t’appellerais-je pas demain. Je vais cacheter cette lettre et la donner à un domestique qui la mettra, ce soir même, à la poste. Demain, je serais peut-être tenté de la déchirer, et, qui sait! de refuser la décoration que tu m’as fait solliciter. Tu m’en voudrais de ce désintércssement-lù.
« A bientôt. »