CHAPITRE IV
Même jour.
C’est M. Fillotreau qui surveille l’étude; je puis le regarder à mon aise et faire son portrait. Il a une belle tête : ses cheveux grisonnent, et pourtant il n’est pas très-âgé. Il a l’âge de mon père, un peu plus de cinquante ans. Ses moustaches, son gilet noir boutonné jusqu’au col, sa redingote sévère lui donnent l’air d’un vieux soldat. On représentait ainsi les sergents de l’Empire, accoudés sur une bêche ou pleurant devant le saule de Sainte- Hélène. Mais je sais que M. Fillotreau n’est pas bonapartiste et ne l’a jamais été. Ses grands yeux bleus ont une douceur infinie, un charme féminin, quand ils regardent vaguement dans le lointain sans voir; mais par instants un éclair les traverse, rapetisse la prunelle et en change presque la cou-
leur : les yeux, alors, sont noirs. Le nez est long, un peu fort à son extrémité.
On dit que c’est un signe de bonté. Ce doit être ausfi un signe d’esprit, car M. Fillotreau, s’il osait ou s’il voulait nous le laisser voir, aurait beaucoup d’esprit.
La bouche est superbe. Je puis avouer qu’il m’arrive, en la regardant, de relever mes lèvres au centre et d’essayer de les contracter aux extrémités pour atteindre, par une imitation dont je me confesse, à cette expression de force sereine, de défi sans hauteur, de provocation aux choses et à Dieu plus que de provocation aux hommes. Ses joues, fermes, solides dans leur partie supérieure, près des yeux qui sèchent et qui raffermissent tout autour d’eux, sont un peu pendantes vers le bas. On dirait des sachets pleins de larmes qui se sont égouttées intérieurement et qui ne seront jamais répandues au dehors. La figure de M. Fillotreau a des sillons irréguliers qui ne sont pas des rides et qu’on prendrait pour des balafres. Toutefois, quand on examine de près, on ne distingue aucune cicatrice. Les verges du sort laisseraient-elles des traces aussi ineffaçables que les coups de sabre?
Soldat au repos, vieux grognard d’une armée de la foi nouvelle que la destinée a licenciée, M. Fillotreau semble réver aux combats qu’il a livrés, aux défaites qu’il a subies, aux victoires dont il a eu sa part. 11 sourit alors, et ce sourire se répand
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dans la classe, paraissant nous chercher comme pour nous mettre au front le signe de feu qui fait les initiés.
Décidément, cet homme a une grandeur, un attrait, un mystère. 11 m’aime; il me l’a dit. Je Taimerai, J’aurai son secret; il me racontera sa vie qui enseignera la mienne. Je lui dirai mes espérances, mes joies, mes mécomptes. Je sens qu’il m’attire, qu’il voudrait me prendre sous sa tutelle, et qu’il n’ose pas. On n’aurait qu’à trouver cela audacieux, et qu’à le renvoyer. C’est égal. Je lui dirai tout.
Meme jour. Étude du soir.
J’ai parlé à M. Fillotreau, à la récréation de quatre heures. J’hésitais sur la meilleure manière de l’aborder, et, au beau milieu de mon hésitation, je l’ai aperçu; J’ai couru vers lui, et, passant avec gaieté mon bras sous le sien :
— Monsieur, lui ai-je dit en riant. J’ai une confidence sérieuse à vous faire.
Qui m’expliquera pourquoi mon cœur battait violemment dans ma poitrine pendant que moi, le fils de M. de Lartil, J’essayais de séduire un pion et de m’en faire un ami.
— Une confidence sérieuse? m’a répondu d’un air incrédule le bon M. Fillotreau qui achevait de manger le pain sec de son goûter.
— Oui, VOUS en doutez parce que je ris; mais je ris pour qu’on ne s’aperçoive pas que nous avons des choses sérieuses à nous dire.
— Ah!
Le maître d’étude s’arrêta, dégagea doucement mon bras du sien, et se posant en face de moi :
— S’agit-il du lycée ou de la pension ?
Sa voix, sans être sévère, avait une note plus grave.
— Il s’agit de tout, répondis-je avec élan; de ma vie d’étude qui m’oppresse, de ma vie de famille qui ne me donne pas le bonheur auquel j’ai droit, de ma vie intérieure qui s’éveille. Je me sens isolé dans le monde... J’ai besoin d’un ami, d’un frère.. Soyez le mieni
— Moi?
Et l’honnête homme recula, presque effrayé.
— Eh bien! oui, vous ! Ne vous sentez-vous pas capable de m’aimer ?
M. Fillotreau saisit vivement une de mes mains dans les siennes et la serra avec force, sans parler.
— Croyez-vous que vous ne pourriez pas me donner un conseil salutaire à chaque heure décisive de ma vie?
Le pauvre homme secouait la tête, non pour protester, mais pour témoigner de l’embarras dans lequel le jetait ma proposition. Comme il gardait toujours le silence, je continuai;
— Quel motif auriez-vous de me refuser?
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— Quel motif? répéta-t-il presque à voix basse et avec un sourire de tristesse,
— Craignez-vous les moqueries de mes camarades ?
M. Fillotreau haussa les épaules.
— Craignez-vous d’étre renvoyé d’ici?
11 remua la tête par un geste de dénégation.
— Alors, à moins que vous ne m’estimiez pas!...
— Pauvre enfant! murmura-t-il.
— Au surplus, ajoutai-je faisant le brave, je voudrais bien qu’on se mît à l’encontre de notre intimité ! je n’aurais qu’à dire un mot à mon père 1...
— Votre père! s’écria M. Fillotreau.
Je fus étonné de l’accent, du geste, de l’air qui accompagnèrent cette exclamation. Tous les muscles du visage de mon maître tressaillirent; ses mains eurent une sorte de mouvement fébrile qu’il essaya de dissimuler en les joignant et en les serrant à se faire craquer les os. Il fit trois pas ; puis redevenant tout à coup maître de lui ;
— Vous avez raison, mon ami! me dit-il d’une voix grave; il faut d’abord parler à monsieur votre père.
— Mon père! répétai-je tout surpris et oubliant aussitôt que je venais de mettre son nom en avant.
— Oui. Dites-lui que vous avez besoin d’un ami, d’un conseil, et que c’est moi que vous voulez choisir.
M. Fillotreau était p;îlo, et un sourire sc répan-
dit sur sa figure, comme un rayon de soleil sur la neige.
— Est-ce que mon père vous connaît? demandai-je, stupéfait de cette singulière émotion.
— Peut-être! répliqua le maître d’étude.
— A.h !... et s’il me permet d’être votre ami?
Une joie sublime inonda tout à coup de clartés
le front, les yeux de M. Fillotreau : il tendit les bras, et je crus voir son cœur brûlant dans sa poitrine ouverte. Je fus ébloui; je faillis sauter à son cou : une réflexion, une crainte instinctive me retint subitement.
— Est-ce qu’il pourrait me refuser?
Un voile se répandit sur la face illuminée du maître d’étude.
— Peut-être ! répéta-t-il encore.
— Eh bien ! alors, est-ce que vous ne m’aimeriez pas quand même ? Quant à moi, je désobéirais !
Un éclair de révolte sillonna les yeux de M. Fillotreau. Il sourit, mais de compassion : puis, avec un soupir :
— Parlez à votre père, me dit-il.
Et il s’éloigna.
8 novembre. Étude du matin.
Oui, je parlerai ù mon père. De quel ton M. Fillotreau m’a dit ces derniers mots dans lesquels j’ai senti comme un adieu ! Depuis hier, je n’ai plus
osé l’aborder, et, sans m’éviter, il s’écarte doucement quand je passe; il a peur de me communiquer la contagion de sa tristesse, la lèpre de son secret. Un secret! je suis tenté de le remercier de ce qu’il a un secret; c’est un élément de plus de compassion, et, pourquoi ne l’avouerais-je pas? de curiosité dans la vie. Mais quel secret ? Mon père y serait-il mêlé?...
Je suis impatient de sortir. Si je l’osais, j’écrirais à mon père que j’ai besoin de le voir, de l’embrasser. 11 ne viendrait pas; il a tant d’occupations sérieuses! Un haut fonctionnaire doit aux devoirs de son état une part de ce que les pauvres gens donnent à leur famille. Je ne puis pas me représenter M. de Lartil au parloir, comme un parent quelconque, et me disant à mon entrée, après m’avoir embrassé :
— Eh bien! mon cher enfant, pourquoi m’as-tu appelé?
Que répondrais-je d’ailleurs? Je m’imagine encore moins le hls de cet homme d’une si grande intelligence, d’un caractère si ferme, balbutiant de vagues raisons. Pourquoi, en effet, ai-je cette inquiétude, cette impatience, ce désir de savoir la vérité?
Puis-je dire à M. de Lartil : — «J’ai peur de découvrir un obstacle venant de votre part, un obstacle qui m’empêcherait d’aimer comme un père, comme un frère, ce pauvre maître d’étude. »
N’ai-jc pas assez des affections de famille? Suis-je donc plus déshérité qu’un autre ?...
Je ne veux pas continuer. Je m’exalte^ je me perds. Décrire certaines impressions, c’est les empoisonner : on leur donne une force aiguëj un dard qui s’enfonce dans les chairs et ne peut plus en sortir. Non, je n’écrirai pas un mot avant d’avoir vu mon père !