CHAPITRE XXXI
Même nuit, t heures.
I Mon Dieu! préservez-moi du désespoir! Qu’avaient donc éprouvé Werther, René, Oberman, tous ces pâles visionnaires de la mort qu’on nous défend d’aimer et qui m’attirent! Est-ce qu’ils venaient comme moi de sentir l’écroulement du ciel sur leur tête, quand ils ont poussé ces cris terribles qui me reviennent, multipliés par l’écho de mon cœur.^..
Après la découverte d’il y a une heure, je dois mourir.
Puisque l’ironie de la destinée a fait à notre âme une prison assez solide pour qu’elle ne tombe pas en poussière au premier éclat de foudre; puisqu’il est convenu qu’à dix-huit ans on boit ses larmes comme le petit-lait de la vie; puisque, malgré ce que j’ai souffert depuis ce matin, malgré ce que je
viens de subir et d’entendre, je n’ai ni vertige au cerveau, ni fièvre, ni battement de cœur qui m.e menace, c’est bien, je me tuerai !
Ai -je un devoir maintenant? Faut-il, comme Oreste, comme Hamlet, venger je ne sais quel fantôme sur les meurtriers de mon idéal? qui donc osera me parler de résignation? ceux qui ne m’ont donné ni une superstition commode, ni une foi consolante et hum.aine, ni un rêve divin pour guérir l’amertume des rêves de la terre? Non; je veux, par ma mort, les châtier tous, ces bourreaux de ma jeunesse et de mon amour qui m’ont laissé désarmé, faible, innocent, et qui, de toutes parts ensuite, m’ont percé de coups. A quel prix vivrais-je? il’me faudrait mépriser mon père, plaindre et accuser ma mère, fuir Geneviève ou l’aimer en devenant infâme!
Non; je mourrai. L’inconnu m’épouvante moins que ce que je connais. Ou bien la mort est le néant, et il ne lui est rien de comparable, ou bien c’est une transformation de la vie; alors, il est impossible que je n’aie pas plus d’avantage à l’aborder. Ce que j’ai souffert me sera compté. Je ne demande, d’ailleurs, rien autre chose que d’oublier. Si nos âmes sont immortelles, elles seraient condamnées à un abominable supplice en gardant la faculté de se souvenir et de voir ce qui se passe sur la terre. Non, la vie que nous menons est un incessant désir; il n’est pas possible que nous emportions ce
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désir multiplié par des regrets au delà de la tombe. La mort est une initiation à une vie nouvelle et meilleure !...
Je dis cela, et au lieu de prendre un couteauj je prends une plume; j’écris, je me décris, au lieu de me tuer. Misérables poseurs que nous sommes!
je veux que l’on sache bien pourquoi je meurs; je fais mon testament, mon épitaphe, mon apothéose.
Le courage serait de jeter au feu ce cahier, d’ouvrir la fenêtre et, devant la nuit, de provoquer la mort.
J’ai ouvert la fenêtre... la nuit est douce... elle a des soupirs... c’est Paris qui rêve en dormant... Paris qui me conseille de rester Parisien, d’accommoder ma conscience avec les hontes de la terre et de dormir pour rêver! Je suis revenu à ma table, j’écris, je veux écrire. Quand j’aurai tout épuisé, tout raconté; quand le papier, ce cher confident qui ne donne pas de conseils, qui n’offre pas de consolation, aura bu toute l’encre et m’aura laissé en présence de ma douleur et de ma colère, il faudra bien que le lâche qui est en moi cède la place au cœur vaillant et que j’en finisse!...
Je suis descendu pour remettre à un domestique la lettre écrite à Soupplet. Je tenais à ce qu’elle fût distribuée demain matin par le premier courrier. Ma commission donnée, je passais devant le cabinet de mon père pour remonter dans ma chambre.
quand j’entendis parler à haute voix et mon nom mêlé à ce dialogue.
Mon père et ma mère s’occupaient de moi. Que pouvaient-ils dire? Ai-je commis une mauvaise action en m’approchant pour écouter? La porte était entr’ouverte. La petite pièce qui sépare le cabinet du salon n’est jamais traversée par les domestiques; on n’avait donc pris aucune précaution. Pouvait-on se douter que j’étais là? Ne croyait-on pas que je dormais depuis longtemps ou que je pleurais dans ma chambre?
M, de Lartil marchait à grands pas : sa voix impérieuse avait un accent que je n’avais jamais entendu. Ce devait être l’accent véritable, sincèrc, sans diplomatie, sans précaution d’aucune sorte. A cette heure-là, dans ce moment critique, l’homme tout entier exhalait sa colère, et, ne croyant avoir qu’un auditeur, ne se gênait pas pour ce témoin intéressé, pour ce complice.
— Il fallait vous y prendre plus adroitement, disait-il.
— Ce matin vous m’avez remerciée quand je vous ai rapporté ma conversation avec Philippe, répondait ma mère, et vous m’avez trouvée si peu maladroite que votre premier mouvement a été d’adopter mon système, de flatter ce pauvre enfant dans ses caprices accessoires pour arriver à le détourner de son but principal.
— Ce matin, je ne savais pas que vous lui aviez
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conseillé d’aller trouver Fortin, d’exciter celui-ci, d’amener enfin l’explosion dont je suis averti par ce billet.
— Madame Fortin a peur? et de qui donc? Dç moi? Elle devrait me rendre plus de justice. Ce n’est pas à l’heure oîi le scandale peut blesser deux enfants innocents que je me vengerai.
— Vous n’en auriez pas le droit, d’ailleurs !
— Je n’en aurais pas le droit! s’écria ma mère dont l’indignation faisait vibrer la voix. AhI monsieur, personne ne nous entend. Cet accès d’orgueil, cette revanche de votre vanité est inutile : à quoi bon m’injurier?
— Vous ai-je jamais reproché la place qu’avait prise ici M. Richemond? Me suis-je jamais montré jaloux? continua mon père avec emportement.
— Prenez garde, monsieur, vous commettez une lâcheté! dit ma mère avec une énergie qui me troubla et qui faillit me faire sortir de ma cachette.
— Oh ! les grands mots! je les connais.
— Vous les connaissez mieux que les grands sentiments !
— Si j’ai eu la patience de souffrir ici, à ma table, à mon foyer, ce Sigisbé, votre amant...
— Mon amant! repartit ma mère avec un rire sarcastique au fond duquel tremblaient des larmes; vous savez bien qu’il ne l’est pas, qu’il ne l’a jamais été, qu’il ne pouvait pas l'être.
— Pourquoi donc?
— Parce que quelque chose me défendait contre lui, et, au besoin, contre moi-méme.
— Vos devoirs, sans doute?
— Peut-être. Mais j’aurai plus de franchise. Non, je n’ai failli qu’une fois; je ne me suis abaissée que le jour où, par vanité, par ambition, je suis devenue votre femme, pù j’ai cru que la fortune et le nom remplaçaient le dévouement et l’amour. Ce jour-là, j’ai été coupable; mais, depuis, le remords de cette trahison m’a fermé le cœur, et le souvenir de l’homme que je vous ai sacrifié m’a mieux gardée que le prestige de votre gloire. C’est pour lui que j’ai respecté le veuvage de mon âme; et si je me suis donné un ami, un parasite, un Sigisbé, comme vous l’appelez, j’ai gardé le droit de vous dire que moi, du moins, je n’ai jamais installé l’adultère dans la maison et que je puis, quand je le voudrai, chasser votre maîtresse, sans que vous ayez, de votre côté, un amant à chasser.
— Le monde ne dit pas cela.
— Ah 1 quel mot ! et quelle ignominie! Vous me saviez calomniée; vous tolériez, vous encouragiez cette calomnie qui vous faisait libre en vous déshonorant un peu, et il ne vous est jamais arrivé une seule fois de m’avertir ! J’ai dédaigné l’opinion des autres. Le monde accepte et consacre des transactions, des échanges après divorce : on croyait que ce pauvre Richemond était mon amant, mais on
me savait trahie et on admettait cette compensation. Moi, j’acceptais cette indulgence mêlée de pitié; je trouvais cela plus commode que de me faire admirer. Vous seul ne vous y trompiez pas...
— Qu’en savez-vous ?
— Je sais que vous n’avez jamais osé me regarder en face ; que, dans ce moment encore, vous détournez les yeux, et que, si j’avais été coupable, vous auriez trop de joie à m’accabler, à m’humilier, à m’avilir.
— Ah! madame, il y a un adultère qui échappe aux colères du mari, mais qui n’en est pas moins réél; c’est celui qui, tout en réservant nos droits du seigneur, nous prend l’échange des pensées, nous dispute l’intimité des intelligences ; cet adultère-là, certes, vous l’avez commis.
— Soit; je n’y mettrai pas de coquetterie. Mais, à qui la faute? En tout cas, ce n’est pas à vous que Richemond a fait du tort; c’est à Philippe ; aujourd’hui que mon fils est un homme...
— Il pourra se battre pour vous, si l’on dit que M. Richemond est votre amant !
— Non, monsieur, car Philippe a l’âme plus haute et me jugera mieux. Par quel étrange miracle cet enfant de vous a-t-il reçu le cœur d’un autre?
— Avouez que vous avez en tout cas une singulière vertu! reprit M. de Lartil en riant d’un rire qui sifflait. Vous prétendez m’étre restée fidèle
pour un amoureux quitté il y a vingt ans, de sorte que si cet absent était revenu, de sorte que s’il revient, car votre fils vous l’amènera...
— Comme vous auriez peur de le voir entrer ici ! interrompit doucement ma mère.
— Voilà une réflexion bien audacieuse!
— Oh! ce n’est pas pour moi que je parle; je ne cours aucun péril. Mais cette conscience qui vous ferait voir enfin la vôtre ne vous épouvanteraitelle pas ?
— Madame, vous m’insultez!
— Que faites-vous donc vous-méme?... Si vous tenez au respect de votre fils, à son obéissance, je vous engage à ne pas jouer ce jeu dangereux, à ne pas évoquer imprudemment une victime qui vous dépasse.
— Je n’ai point fait de victimes; j’ai abandonné des sots qui me compromettaient.
— Oui, vous êtes un homme d’esprit; les autres sont des sots. Mais ce génie pratique qui a séduit madame Fortin ne m’a pas fait illusion longtemps. Prenez garde qu’il ne semble médiocre à votre fils. Si l’on disait un jour devant Philippe que votre ambition sans principes vous a fait le renégat de toutes les causes vaincues, le héros de toutes les causes triomphantes; si l’on> énumérait devant ce pauvre enfant les gens que vous avez livrés, les gens que vous avez servis, croyez-vous qu’il n’aurait point aussi à se battre plus fatalement que si
l’on insultait sa mère? Moi, du moins, je pourrais l’embrasser avant et après le duel : osez dire que vous iriez l’encourager et le remercier !
— Madame, vous abusez étrangement du respect que j’ai de moi-même.
— J’abuse de votre peur tout au plus... Vous n’oseriez pas être plus brutal. Frappez-moi donc, monsieur le diplomate !
Et j’entendis qu’un petit rire strident, moqueur, accompagnait cette provocation.
— Voyons, madame, finissons-en; ce n’est point pour cet échange de récriminations que je vous ai demandé cet entretien... L’honneur, l’existence d’une femme sont en jeu; l’avenir d’une jeune fille...
— Ajoutez, monsieur, dit ma mère avez un accent ému qui me fit trembler des pieds à la tête, ajoutez qu’il s’agit de la vie de votre fils.
— Philippe n’est pas assez fou pour se tuer.
— Dites qu’il est trop bon, trop généreux pour vivre.
— Mais enfin, est-ce ma faute si l’innocente amitié que nous encouragions est devenue de l’amour?
— C’est votre faute, au moins, si cet amour ne peut être béni par moi, sa mère.
Mon père ne répondit rien... il fit quelques pas dans le cabinet; puis je l’entendis qui soupirait :
— Oh ! les enfants!
LES PAUENT3 COUPAULES 25 I
— Quand ils ne sont pas la récompense, ils sont le châtiment, n’est-ce pas, monsieur? Eh bien! Philippe va nous punir.,, moi de ne l’avoir point aimé assez tôt, moi de l’avoir conçu avec le souvenir d’un autre nom que le vôtre dans le cœur,; vous d’avoir permis que madame Fortin prît ici ma place.
— Cette place, vous pouviez la disputer.
— Depuis Geneviève, peut-être : mais que gagnerais-je aujourd’hui à avoir chassé votre maîtresse, si mon enfant aime sa fille?
— Que faire? que faire? s’écria M. de Lartil. Trêve de reproches, madame; donnez -moi un conseil.
— Un conseil?... Il y a des gens qui vous diraient : « Mariez ces enfants ». Ce ne serait pas le premier crime toléré par le monde... Moi je vous dis ; « Séparez-les », ou plutôt : a Emmenez Geneviève, cachez-la, au risque d’éclairer tout à fait M. Fortin que Philippe a mis innocemment sur la voie de la vérité... ne permettez pas cet abominable sacrilège. » Savez-vous, monsieur, que cette situation est horrible et que j’en viens à regretter, moi, pour sauver mon enfant et votre honneur, que Philippe soit votre fils. Puisque j’avais l’âme adultère, comme vous le prétendez, pourquoi ne vous ai-je pas trahi tout à fait? pourquoi mon enfant est-il le vôtre? Nous aurions rétabli l’équilibre dans le ménage... ils seraient étrangers l’un à
l’autrCj et aujourd’hui Philippe ne viendrait pas nous demander la main de sa sœur.
Ce dernier mot, cette révélation que j’attendais, me pénétra comme une lame brûlante déchirant une enveloppe glacée. J’eus un brasier au cœur, et tout mon corps trembla de froid. Dans une seconde je ressentis la tentation de crier, de pleurer, de rire d’un rire désespéré. Le vide, le néant, le noir du tombeau m’apparut, m’attira, m’enveloppa dans une sorte d’étreinte farouche.
Pourquoi ne suis-je pas entré? Je n’avais qu’à pousser la porte. Pourquoi n’ai-je pas crié :
— Achevez-moi ! tuez-moi I
Je ne sais comment je sortis de la pièce où j’étais. Je tâtais les murs; je me soutenais aux meubles. Arrivé à l’escalier, je m’assis sur les marches : je n’avais plus de jambes. Je me répétai plusieurs fois de suite, à moi-même, d’une façon machinale;
— Geneviève est ma sœur! Geneviève est ma sœur!
Je m’étonnais de n’avoir pas deviné plus tôt ce mystère. A travers l’horreur que j’en ressentais, j’apercevais pourtant une douceur réelle, comme une joie d’avoir une sœur, une amie... Mais cet arrière-goût délicat et subtil que mon héroïsme trouvait au poison n’empéchait pas l’empoisonnement. C’est fini pour moi; je n’aimerai plus! Geneviève est perdue; quand oserai-je la retrouver? Saura-t-elle le secret? Si elle le sait, la charte en-
fant, aura-t-elle le remords du baiser qu’elle m’a donné?...
Comment^ au bout de cinq minutes, ai-je retrouvé la force de monter dans ma chambre? Comment ai-je pu me mettre à cette table, écrire, et après ne pas tomber mort?... Non, je me sens calme : le mépris est une vertu...
Ainsi, je n’ai plus rien dans ce monde. Mon père, cet ambitieux sans conscience, a dévasté mon cœur que d’autres avaient empli : il ne m’a jamais tendrement aimé, et, à l’heure oü je suis plein d’amour, il fait de cette passion pure qui devait me sauver, un crime, un inceste qui me jDerd; il me donne le dégoût de ma foi.
Ma mère, si elle eût veillé davantage sur moi, aurait pu prévenir ce sentiment fatal. A mon âge, quand on a été élevé dans les caresses maternelles, on se satisfait de sa famille, ou bien on jette à l’aventure un peu de l’expansion de sa jeunesse.
J’ai été frappé d’un mot, d’un cri de ma mère. Oui, si madame de Lartil avait eu un amant, je pouvais être heureux, je pouvais n’étre pas le fils de M. de Lartil. Voilà les regrets que sa pitié inspire à ma mère et que mon amour me fait accepter. C’est monstrueux !
On va m’enlever Geneviève; on fera bien, je ne dois plus la revoir... Ne plus la revoir!... elle, ma sœur! Eh bien! non, je ne la verrai plus, puisque je vais me tuer.