CHAPITRE XXXll
7 avril. — Midi.
Le sommeil m’a vaincu... je me suis retrouvé à ma table, dans mon fauteuil, devant une lettre commencée pour M. Fillotreau et que j’ai déchirée, car je me vantais de mon courage, de ma résolution, et il fallait reprendre la suite de cette confidence après un repos qui m’avait donné un démenti.
Et pourtant, ce matin, j’étais aussi désespéré; je le suis encore autant qu’hier. Comme j’allais sortir, Soupplet est arrivé. Il est entré gaiement, follement dans ma chambre; il m’a sauté au cou et il n’a vu ma pâleur qu 'après m’avoir secoué dans ses bras.
— Qu’as-tu donc? m’a-t-il demandé.
— Je suis perdu.
— Bah! j’ai passé par là et j’étais plus jeune. On
retrouve toujours son chemin. Encore quelque vilaine découverte, n’est-ce pas?
— Oh! celle-lù est sans remède. J’aime.
— Mademoiselle Fortin... c’est convenu; je l’ai deviné.
— As-tu aussi deviné que Geneviève est ma sœur?
-- Pas tout à faitl... Je me doutais bien de quelque chose; mais je ne croyais pas... Ah!
M. Fortin est un maladroit.
— Ne raille pas, je t’en prie, car je ne survivrai pas à cette douleur.
— Tu survis déjà, et je t’empêcherai bien de faire quelque folie.
— Mais tu ne comprends donc pas que je suis , désespéré?
— Ces désespoirs-là sont si grands, et si beaux, qu’ils tentent notre fatuité.
Je regardai Soupplet d’un air menaçant; il eut pitié de moi.
— Allons! me dit-il en me serrant la main avec une gravité de physionomie que je ne lui avais jamais vue, je sens bien qu’il faut t’écouter avant de me faire entendre. Raconte-moi tout. C’est ton premier duel contre la vie; prends- moi pour témoin... je me suis déjà battu.
— Oh! toi, tu n’as pas souffert ce que je souffre.
— J’ai souffert autrement, et je n’ai pas eu d’ami à cette heure-là... Je ne t’ai connu qu’après ma
première blessure : aussi, j’ai mal bandé ma plaie.
La cicatrice a laissé une couture; je me suis un peu estropié le cœur; je suis devenu le railleur, le sceptique, le ricaneur que tu redoutes. Je suis plus à plaindre que tu ne le seras dans quelques années.
— Mais tu n’as pas aimé, toi !
— C’est vrai, et je le regrette. Je n’ai pas une vision chaste qui se mêle aux souvenirs douloureux et ignobles de mes tortures passées; non, je n’ai pas aimé comme toi, même une sœur : aussi, je t’envie.
— Tu m’envies?
— Oui, car tu es atteint dans tes enthousiasmes les plus innocents; car tu avais tout le ciel de ton côté. Aucune maladresse, aucun sentiment me- • diocre ne t’a exposé : l’injustice du sort est si complète qu’elle finira par rasséréner ta conscience... Allons, mon ami, raconte-moi tout. Je venais te remercier... ce hochet que tu obtiens pour mon père, c’est le commencement de son honneur. Je te dois l’avenir; je veux payer comptant.
Soupplet me parlait avec une bonne volonté si visible, il y avait tant de cordialité derrière l’ironie de son regard, que je le fis asseoir à côté de moi et que je lui dis tout. Aux rêves qu’il avait devinés, j’ajoutai mes commentaires. Quand j’eus fini en lui parlant de ce cahier :
— Je ne te demande pas ù lire tout de suite tes
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LES PARENTS COUPABLES 2 Sy
Mémoires, me dit-il; tu aurais peur de m’y laisser découvrir quelque faux jugement contre moi...
— Prends! interrompis-je en lui tendant mon cahier.
— Merci, Philippe; tu me donnes là une preuve de confiance que je n’oublierai de ma vie. C’est la première que je reçois d’une créature humaine. Tu as perdu ta sœur, veux-tu un frère?
Nous nous serrâmes dans les bras l’un de l’autre. Soupplet a promis de revenir ce soir... 11 a emporté ce qu’il appelle mes Mémoires. J’écris ceci sur des feuilles volantes. Que pensera-t-il de moi, quand il me connaîtra tout entier?