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CHAPITRE XXXIII

Même jour, 3 heures.

Je viens d’accomplir un sacrifice que j’aurais cru au-dessus de mes forces. Je suis émerveillé de l’héroïsme qui flotte dans la vie. Après le départ de Soupplet, j’étais resté dans ma chambre, me consultant pour savoir si j’oserais descendre déjeuner avec mes parents, quand un domestique m’a apporté une lettre. Elle était de M. Fortin :

« Mon ami, j’ai besoin de te voir : nous partons dans dejux heures pour la campagne. Geneviève veut te dire adieu. »

Ces derniers mots étaient soulignés. M. Fortin ne savait-il rien ? n’avait-il rien appris } sa femme était-elle parvenue à détourner ses soupçons? Et pourtant, il consentait à un brusque départ pour la campagne, il parlait d’adieu. Mais, d’un autre côté, s’il savait tout, pourquoi m’exposait-il à voir

Geneviève ? ne craignait-il pas que cet adieu n’empoisonnât ma blessure?

Je trouvais cette lettre bizarre : je trouvais ma démarche dangereuse, et je n’hésitai pas à obéir à la lettre, à faire la démarche.

M. Fortin m’attendait dans son salon. Au premier regard, je compris qu’il savait tout. En dépit d’un effort sublime pour sourire, pour garder cette physionomie placide qui allait devenir désormais un masque, je voyais dans ses gros yeux une flamme inquiète. Sa bouche avait des tressaillements involontaires ; il était presque pâle.

— Eh bien ! mon enfant, me dit-il, j’ai réfléchi depuis hier. Madame Fortin avait raison; nous nous étions un peu pressés.

Je ne répondis rien. Il parut content de son début et de l’effet produit.

— Oui, souvent on croit les mariages faciles... parce que les enfants ont été élevés ensemble; mais il faut y regarder à deux fois. Geneviève a son petit caractère, tu as le tien ; tu n’aurais pas d’autorité sur elle; seriez-vous heureux ?...

Il poussa un soupir... sa diplomatie le fatiguait déjà. Je voulus l’aider.

— De sorte que vous me refusez la main de Geneviève ?

— Je ne dis pas que je te la refuse... mais enfin, il faudra attendre... et vous séparer un peu... Vous êtes si jeunes l’un et l’autre !

J’aurais dû paraître-la dupe de ces faibles raisonnements : j’eus une inspiration contraire.

— Il est facile de nous entendre, répondis-je à M. Fortin avec une palpitation de cœur horrible; car j’ai ausssi réfléchi beaucoup, de mon côté, et je venais vous dire de ne point attacher trop d’importance à des sentiments... qui n’ont pas subi d’épreuve... Vous avez raison, Geneviève ne peut être ma femme.

M. Fortin me prit vivement les deux mains, me regarda en“face. Nos yeux se rencontrèrent; ils avaient la même fièvre, les mêmes larmes. Aucun des deux ne pouvait être trompé par l’autre. Pendant deux minutes, nons nous contemplâmes, muets, pâles, et nous pénétrant par cette effusion silencieuse qui mêlait nos deux douleurs.

— J’aime mieux cela! balbutia enfin le pauvre homme. Il me sera plus facile de te demander alors ce que j’exige de toi.

— Parlez ! que voulez-vous ?

— Tu comprends, me dit-il avec une confusion qui croissait à chaque parole, que... Geneviève, que ma fille (et il appuya sur ce mot) doit toujours ignorer... ce que nous savons. Je veux qu’elle me respecte, qu’elle respecte sa mère... A toi, elle peut pardonner de l’ingratitude ; tu peux lui faire de la peine ; je serai là pour la consoler, pour recevoir ses confidences, pour t’excuser, pour lui dire du bien et du mal de toi à volonté. Un soupçon de la

vérité serait une profanation pour son cœur... et puis, vois comme je suis égoïste ! elle m’aimerait peut-être un peu moins si elle savait qu’elle peut se dispenser de m’aimer^ et je veux être aimé d’elle, toujours... Il faut donc... cela te coûtera, mais cela est nécessaire, que tu lui persuades de ne plus t’aimer... autant. J’ai annoncé notre départ pour la campagne : nous y resterons. Toi, tu es retenu à Paris par le soin de ton avenir... Tu as de l’ambition. Tu lui écriras une première lettre bien amicale...; une seconde, un peu plus froide...; puis, tu n’écriras plus. Ce sera le moment difficile : nous trouverons un prétexte pour t’excuser... Madame Fortin est sonie, Geneviève est dans sa chambre : je vais la faire venir; tu lui diras tout ce que tu voudras, pourvu que tu lui dises l’essentiel. Est-ce convenu ?

Je pleurais d’admiration tout autant que de douleur. Quelle âme paternelle ! quel héros ! Oui, Soupplet a raison : il y a dans les malheurs immérités un secret parfum qui embaume, qui enivre jusqu’à la douleur même. Je me sentais l’énergie du martyr devant ce pauvre homme simple, qui voulait garder sa fille, qui n’acceptait l’affront fait à son bonneur que pour trouver un prétexte d’éveiller davantage sa sollicitude de père.

— C’est convenu I dis-je en l’embrassant. Je me calomnierai, je me rendrai odieux, s’il le faut.

— Oh ! je ne t’en demande pas tant ! Elle te dé-

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fendrait contre toi-même. Si j’avais assez d’autorité sur elle, je me serais bien passé de toi; mais je n’ai jamais songé qu’à me faire aimer. Ce n’est pas elle qui obéit, c’est moi...

— Ah ! cher père, ne pus-je m’empêcher de m’écrier en lui serrant les mains, comment ne feraiton pas tout ce que vous voulez !

M. Fortin eut un sourire vraiment superbe, ce sourire que j’ai vu sur les lèvres de M. Fillotreau, que je n’ai jamais vu ailleurs. Il entrait, par ce sourire-là, dans la région des grands esprits qui dominent les passions et les douleurs de la terre.

— Tais-toi, me dit-il ; tu sais bien cjue je ne suis le père de personne.

Je fus tenté de m’agenouiller, tant je le trouvais grand.

— Je vais appeler Geneviève,' me dit-il ; jouons bien nos rôles... Moi, je suis habitué au mien :je le joue depuis si longtemps sans m’en douter... Prends garde à ce que tu diras. Tu es l’héritier d’un diplomate... songe qu’il s’agit de sauver ta sœurl

M. Fortin sortit et me laissa seul pendant quel- ' ques minutes. Je tombai dans un fauteuil; mes jambes ne pouvaient plus me soutenir. Je ne me souvins plus alors si j’étais sceptique ou crpyant, je joignis les mains par un effort naïf et je mur- • murai presque à demi-voix :

— Mon Dieu! sauvez-moil sauvez-moi! faites que j’aie la force nécessaire !

Geneviève accourait en entraînant M. Fortin : elle était radieuse. On l’avait surprise dans l’achèvement de sa toilette; ses cheveux abondants étaient à peine attachés par une épingle; elle les soutenait de la main. Sa robe, fermée au corsage^ ne l’était point aux poignets; les manchettes relevées, pendantes, laissaient voir la naissance de son bras. Je m’en voulus de la trouver belle, et j’essayai d’être fier seulement de sa beauté comme de la beauté d’une sœur.

— Bonjour ! me dit-elle en me tendant sa petite main que je reçus dans la mienne sans oser la presser. Tu as appris notre départ... c’est une surprise du Bon jardinier : il paraît que papa a des semis à faire, qui manqueraient si nous retardiontd’un jour ou deux... Mais tu viendras nous rejoindre.

M. Fortin me lança un avertissement dans an coup d’œil.

— Je ne crois pas, dis-je en essayant de sourire..., je vais entreprendre un grand voyage.

— Qui durera tout l’été? interrompit-elle avec un air d’incrédulité, de défi ingénu.

— Qui durera peut-être un an ! répliquai-je.

— Ah ! mon Dieu ! est-ce que tu recommences tes études?... mais cela n’en finira donc jamais?... ce voyage !... tu ne pourrais pas l’ajourner à... plus tard ?

Geneviève penchait sa tête pour me regarder en

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dessous, car j’avais baissé le front. Ses yeux pétillaient d’une malice mêlée d’inquiétude : sa bouche entr’ouverte laissait s’exhaler un désir inconscient d’union, d’amour, de jeunesse. Elle voulait si visiblement me reprocher de ne point attendre notre mariage pour faire à nous deux cette promenade en pays étranger, que je me sentis pris de vertige. J’eus dans l’éclair d’une seconde comme une vision délicieuse. Nous allions, appuyés l’un sur l’autre, seuls, à travers les montagnes. Geneviève me regardait ainsi pour me demander si j’étais bien heureux de voyager avec elle, et moi, pour la remercier, pour lui répondre, je la serrais dans mes bras...

— Non, dit M. Fortin qui vint à mon aide... il faut qu’il obéisse à son père.

— Oh ! je me charge bien d’obtenir de M, de Lartil un ajournement. Ce serait la première chose qu’il me refuserait !

Je rougis presque de honte à la pensée que Geneviève disait cela devant M. Fortin; mais celui-ci eut ù peine un faible sourire de douleur.

— Tu échouerais, je t’en réponds, dit-il à Geneviève... Philippe doit acquérir les connaissances qui font un homme... Son père a de grands projets sur lui... et voudra bientôt le marier...

— Oh ! dit Geneviève toute confuse et tout heureuse, en retirant pudiquement sa main qu’elle avait laissée dans la mienne.

— Oui, reprit M. Fortin qui regardait au plafond... Philippe est appelé à faire un beau mariage.

— Je le crois bien ! interrompit Geneviève avec un éclat de rire mutin.

Je tremblais, j’avais autour du front un cercle de fer qui se rétrécissait et me comprimait le cerveau.

Je cherchais un peu de salive dans ma bouche desséchée.

— Il épousera la fille d’un ministre ou d’un conseiller d’Etat; il sera envoyé en mission, en ambassade. Il faut qu’il s’exerce d’avance.

Geneviève avait pâli; son regard devint profond, et pourtant sa bouche souriait encore. Elle doutait, elle ne savait que croire, elle nous interrogeait. J’eus peur pour elle, je voulus la rassurer et je m’y pris si gauchement que j’achevai, au contraire, de l’alarmer.

— Oh ! je ne me marierai pas de bonne heure ! murmurai-je.

— Qu’est-ce que cela signifie? que voulez-vous dire? reprit vivement Geneviève. Nous partons, il s’en va de son côté et ne viendra pas nous voir. Toi, papa, tu annonces qu’il se marie bientôt; lui, se récrie comme si on allait le mettre au lycée... Voyons ! il y a un mystère là-dessous, je veux le connaître.

M. Fortin et moi, nous hésitions; je cruscepen-

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dant qu^il fallait frapper enfin cette douce victime qui s’offrait avec tant d’abandon.

— Le mystère!... nra chère Geneviève^ dis-je avec une voix que j’affermissais trop dans la crainte de la sentir trembler^ c’est que j’ai été grondé pour des rêves que j’avais faits et que je t’avais communiqués; c’est qu’il faut oublier les solennels enfantillages de mes confidences, de nos petites promesses, c’est que...

— C’est que tu ne veux pas que je sois ta femme? demanda Geneviève d’une voix haletante.

Nous gardâmes le silence.

— Ah ! mon Dieu I je te parais donc indigne?... Tu me crois donc trop sotte, trop indifférente à ton avenir? Mais j’aurai de l’orgueil, de l’ambition aussi... Et puis... va, mon bon Philippe, je Vaime bien !...

— Je ne veux pas que tu m’aimes! m’écriai-je hors de moi.

— Tu ne veux pas!... Et elle se jeta sur mes mains, presque dans mes bras... Répète-moi que tu ne veux pas!... Mon père, entendez-vous?... il ne veut pas!... Eh bien! je veux t’aimer, moi!... nous verrons. Ah ! vous êtes méchant, Philippe !... Je ne t’ai rien fait pour que tu me repousses ainsi !

La pauvre enfant ne pleurait pas; elle suffoquait. Je l’éloignais doucement de moi; je voyais sa jolie tête se pencher, chercher un appui. Ses cheveux

agités s’étaient dénoués et roulaient sur elle. Aurais-je eu la force de la soutenir, et pouvais-je respirer sans crime le doux parfum de ses cheveux ? M. Fortin me comprit et l’attira brusquement comme pour me l’arracher. Elle s’évanouit.

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