CHAPITRE XXXIV
Pourquoi fus-je heureux de cet évanouissement qui me prouvait toute la douleur que mon abandon causait à ma chère Geneviève? Était-ce férocité de ma part? Non^ puisque j’eusse voulu mourir au même moment. N’était-ce pas plutôt comme un secret désir d’union immortelle au déjà de la mort, qui me traversait tout à coup la pensée?
— Va-t’en! me dit M. Fortin tout en déposant Geneviève sur un fauteuil.
— Non , répondis-je avec entêtement; ce n’est pas ainsi que je veux la quitter.
— Tu me la tueras! reprit l’excellent homme qui s’agenouillait devant la jeune fille et, pour tout secours, lui baisait les mains.
Je ne répliquai pas : je contemplais ma sœur, et, m’extasiant devant sa beauté, je me demandais si mon cœur n’éprouvait aucun péril dans son admiration, si l’amour fraternel pouvait naître, et si
notre innocence et notre jeunesse ne seraient pas plus fortes que la passion. Le trouble de mon cœur et de mes sens m’agitait sans m’éclairer... Geneviève se ranima peu ù peu sous les caresses de M. Fortin. J’étais devant elle; je surpris son premier regard.
— AhI Philippe, murmura-t-elle en fondant en larmes, tu renies notre enfance!
— Au contraire, ma chère Geneviève, dis-je avec un tremblement dans la voix, c’est notre enfance qui nous défend de réver autre chose qu’une amitié de frère et de sœur.
— Pourquoi donc? reprit-elle en passant la main sur ses yeux.
Je ne répondis rien.
— Ah! cher père, dit-elle en entourant M. Fortin de ses bras, tu m’avais assuré qu’il serait mon mari; pourquoi te mettre de son côté?
— Parce que Philippe est raisonnable... parce qu’il vaut mieux ne pas vous tromper réciproquement... Philippe agit en honnête homme... sois brave aussi.
— Tu m’aimeras bien, toi, tu me tiendras lieu de tout au monde, n’est-ce pas? s’écria-t-elle en sanglotant et en embrassant M. Fortin.
Le pauvre homme pleurait et la dévorait de baisers. J’étais jaloux; je trouvais qu’il n’avait pas le droit de la consoler. Mais lui, heureux de me la reprendre, de l’accaparer, l’adoptant de nouveau à
zyo
chaque mouvement de ses lèvres, ne cessait de répéter :
— Ma fille! ma chère fille! tu es bien mon enfant... N’aie pas peur, va!
En vertu de quelle loi mystérieuse et logique du cœur, Geneviève n’invoquait-elle pas sa mère? Quel instinct l’avertissait, sans qu’elle eût conscience de cet avertissement lui-même, qu’elle n’avait rien à attendre, dans cette- crise douloureuse, de madame Fortin? Le plus difficile de mon devoir était accompli; je n’avais plus qu’à me retirer. Geneviève, en me voyant prêt à partir, se détacha de son père et vint à moi.
Elle me regarda en silence, se méprit à l’embarras de ma physionomie, et, me tendant la main, elle me dit avec un accent douloureux qu’elle essayait d’affermir :
— Adieu!... adieu! ne m’écris pas... laisse-moi te donner raison à mon tour par la réflexion... et si je ne puis guérir, eh bien ! ce ne sera pas ta faute... Adieu!
Je m’avançai machinalement pour la baiser au front ; elle se recula.
— Ni ta femme, ni ta sœur, me dit-elle en s’efforçant de sourire: ton amie... Adieu!
Puis, légère dans sa démarche, portant son désespoir avec une grâce fière, elle sortit du salon. En nous retrouvant seuls, M. Fortin et moi, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. J’avais be-
Digilized by Coogle
soin de pleurer comme un enfant, de pousser des * cris. Mais il me mit la main sur la bouche.
— Tais-toi! me dit-il en sanglotant; elle t’entendrait.
— Vous la gardezj vous! lui répondis-je.
— Je voudrais bien voir qu’on essayât de me la reprendre, dit-il en secouant la tête. Devant les hommes, elle est ma fille, elle porte mon nom ; devant Dieu, elle l’est davantage encore, elle porte mon cœur... Merci, Philippe, tu as eu du courage; c’est un bon commencement. Continue à en avoir encore... j’empêcherai bien qu’elle ne t’en veuille, et s’il faut que, plus tard... un peu plus tard, quand elle sera mariée, mère de famille, elle sache toute la vérité pour achever de te pardonner, eh bien! j’humilierai volontiers devant elle mon orgueil de chef de famille, je lui dirai tout.
— Je ne le veux pas, monsieur Fortin.
— Cela sera peut-être inutile, d’ailleurs, reprit le pauvre homme qui sourit. Il paraît que ces secrets-là se devinent. Geneviève finira par le savoir, son mari le lui dira... quelque bonne langue le lui chuchotera à l’oreille. N’aie pas peur, tu seras réhabilité dans son cœur. En attendant, mon bon Philippe, tu restes mon fils. Je t’ai adopté, je ne te repousse pas... tu es mon fils, puisqu’elle est ta sœur; et, au fond, je n’ai pas plus de droits sur elle que sur toi.
Quand je songe que tous ceux qui croient con-
naître M. Fortin le traitent de bonhomme et lui refusent un caractèrCj une individualité! Comme il dépasse les orgueilleux qui l’ont dédaigné et qui l’ont trompé! Quel étrange tréteau que le monde ! Voilà ceux qu’on méprise! Hélas! je sais ce que valent ceux qu’on admire.
Je revins lentement ici. Je me suis arrêté devant deux armuriers; je n’ai pas osé entrer pour acheter un pistolet. Pourtant il m’eût été facile de laisser croire à un duel. On m’a dit que Soupplet est venu pendant mon absence : il est possible qu’il ait rencontré mon père; il l’aura remercié. Voilà la présentation faite. M. de Lartil l’a invité, sans doute, à dîner, et croit que je n’aurai plus rien à souhaiter, puisque je puis recevoir mes amis à l’hôtel, leur offrir des cigares dans ma chambre et me vanter de la toute-puissance de mon père en faisant décorer leurs parents I... Demain, je ne serai plus dans ce monde... J’ai tout un plan dans ma tête. Ni le poison, ni le pistolet