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CHAPITRE V

9 novembre, ciassc du soir.

Je croyais ne plus rouvrir ce cahier avant lundi ; mais une conversation étrange, que je viens d’avoir avec Soupplet, m’oblige à consigner une impression, peut-être une douleur de plus.

A la récréation de midi, Soupplet m’a abordé de cet air câlin qu’il sait prendre quand il veut séduire, e t auquel on peut d’autant moins résister qu’on n’a pas prévu cette séduction.

— Pourquoi ne me dis-tu pas tes secrets.^ m’a-t-il demandé.

— Quels secrets ?

Et je me sentais rougir,

— Es-tu amoureux? as-tu fiiit un drame? Va!

je suis un bon confident ; je te tiendrai l’échelle, eu bien je t’applaudirai.

— Laisse-moi, je n’ai rien.

— Tu as quelque chose, un chagrin sérieux : je veux le connaître... je le connaîtrai.

Soupplêt me regarda dans les deux yeux avec une ardeur qui dénonçait la plus effroyable curiosité ou l’effort le plus généreux de cette nature ironique pour pénétrer dans mon cœur. Je crus à la générosité : je ne puis admettre que le désir de surprendre une douleur rende ainsi tout frémissant. Je ne me défendis pas et j’avouai à mon singulier ami qu’une immense soif d’amitié me torturait, que, ne trouvant personne parmi mes contemporains à qui je voulusse m’adresser, j’avais choisi M. Fillotrcau, et je racontai l’émotion bizarre du maître d’étude, le conseil qu’il m’avait donné.

Soupplêt ne fut pas scandalisé de ma confidence.

— Je ne suis pas, à ce qu’il paraît, le confesseur onctueux dont tu as besoin, me dit-il avec gaieté. Tu as raison : j’ai beaucoup de vinaigre dans le caractère, et je ne conviens peut-être qu’aux cornichons. Toi, tu as l’âme femelle, et, jusqu’à ce que tu deviennes une héroïne, tu te blesseras. Il n’y a que toi au monde pour mettre tant de sentiment dans l’amitié. Pauvre vierge! je sais bien ce qui te manque. Je t’admire... et je te servirai à ma manière, en cherchant la vérité pour te l'offrir toutes les fois que tes songes te feront trébucher... Mon ambition, à moi, c’est d’ctrc un jour entrepreneur d’éclairage pour toutes les lanternes de Diogène.

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Je me sens des fourmillements de critique, des démangeaisons de franchise. Je te ferai de la peine souvent, mais en te rendant service; et, pour commencer, je jure de t’aider à pénétrer le mystère qui enveloppe le bonhomme Fillotreau. Es-tu content?

Je n'étais pas content, et pourtant je remerciai Soupplet. Il insista alors; il prit plaisir à m’analyser tout haut, entre nous, à me faire sourire do moi-même. Je le crois malheureux dans sa famille, car il parle sans respect de son père, et il a voulu traiter le mien avec une familiarité dont je me montrai blessé.

— Le jour où tu seras forcé de juger tes parents, me dit-il alors d’un ton sérieux, tu souffriras, mon pauvre ami !

— Est-on forcé de juger ceux qu’on aime? lui répondis-je sans trop savoir ce que je répondais, et sentant bien que je ne répondais pas ce qu’il fallait répondre.

— C’est surtout ceux qu’on veut aimer qu’il faut se hâter d’absoudre ! reprit Soupplet.

— Mais je n’aurai jamais à absoudre ni mon père ni ma mère !

— Qu’en sais-tu? En approchant de notre âge, on commence une rude enquête. Heureux les parents qui ont gagné le jury et qui, à force d’honneur et de loyauté, se sont ménagé des circonstances atténuantes !

— Je suis bien sûr de mon père !

— Poltron ! si tu étais sûr de son infaillibilité et de ton amour filial, tu ne serais pas si inquiet aujourd’hui. Aie donc le courage de voir les problèmes qui se posent. Le baccalauréat le plus pc • nible, c’est celui de la famille, et ce sont les enfants qui sont les examinateurs. Il vient un jour où l’on demande des comptes à ses auteurs... comptes de justice, de morale et d’honneur. Et combien d’enfants déshérités ! combien de pères qui font alors banqueroute!

Soupplet passa la main sur son front. J’eus un élan de sympathie, je lui saisis le bras: il me regarda d’un air étrange, les lèvres agitées d’un rire nerveux, les yeux brillants de larmes.

— Nous avons le même âge, me dit-il, mais j’ai plus d’expérience que toi. J’ai lu sur la porte d’un cimetière cette inscription : « Passant, par où tu passes, j’ai passé; par où j’ai passé, tu passeras. » Eh bien ! figure-toi que je suis le cimetière et toi le passant I

Je ne sais pourquoi je ne sautai pas au cou de Soupplet, tant je me sentis ému de ses paroles. Le rire qu’il affectait me rendit timide. A quoi bon cette grimace, cette hypocrisie du rire? Ah! s’il eût pleuré en me parlant ainsi, je sens que je serais devenu son ami pour la vie et qu’il eût été le mien; mais il y avait plus de colère que de deuil dans ces sarcasmes.

— Quand tu voudras fouiller mes petits tom-

LKS PARKNTS COUPABLES

beaux... je suis à ta disposition ^ continuu-t-i'.

— Non, merci ! me hâtai-je de répondre.

— Tu as tort; ce serait une précaution.

— Je n’en veux pas contre la douleur.

. — Et contre le mépris ?

Le mot était plus que cruel; il était infâme, s’il s’appliquait à des douleurs filiales ressenties. Soupplet s’était croisé les bras ; une sérénité hautaine donnait presque de la beauté à sa figure. Il me fit peur, et je l’aimai moins en le trouvant si calme, si résolu dans son désenchantement.

La cloche, en nous rappelant à l’étude, m’épargna l’embarras de continuer un entretien qui me gênait et qui m’offensait.

Pauvre Soupplet ! que s’est-il donc passé dans sa famille? et que peut-il se passer d’assez grave pour aigrir à ce point les sentiments les plus légitimes? Un fils condamner son père, oser formuler une sentence, et ne pas mourir de cet effort! Quant à moi, je ne survivrais pas à une pareille douleur. Je m’efforcerai à l’avenir de n’être plus si fier de la belle position de M. de Lartil : je rendrais Soupplet jaloux, j’ajouterais une amertume à toute celle qui emplit déjà son coeur. Qui sait si je n’ai pas contribué par mon orgueil naïf et involontaire à fortifier en lui ces dispositions détestables qui le poussent à la misanthropie?

C’est demain jour de sortie;**

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