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CHAPITRE VI

[.undi matin.

Je suis rentré bien triste, avec un fardeau bien lourd sur le cœur. Hier au soir, j’avais peur de rencontrer Soupplet : il m’eût véritablement épouvanté, et sa raillerie eût donné à l’inquiétude que je ressens des proportions terribles. Mais lui n’est rentré que ce matin, frais, joyeux; il paraît qu’il y avait un grand dîner chez son père, et il a raconté avec enthousiasme les splendeurs de ce festin.

Quant à moi, je n’ai eu ni fête ni surprise. En arrivant, à dix heures, à la maison, j’ai trouvé, comme d’habitude, le couvert mis pour le déjeuner, le saion désert, et, avant même que j’eusse interrogé Valentin, le valet de pied, celui-ci m’avait dit selon l’usage invariable:

— Monsieur est dans sa bibliothèque, madame est dans sa chambre.

J’ai été embrasser ma mère; elle a paru surprise de me voir.

— Tiens! c’est donc aujourd’hui dimanche? m’a-t-elle dit en achevant de cacheter une lettre. Si je l’avais su, je t’aurais réservé ma journée. Après tout, si tu n’as rien de mieux à faire, si tu n’as pas de rendez-vous avec quelque camarade, tu peux venir avec nous.

— Avec vous? il y a donc une partie arrangée? Est-ce que Geneviève en sera?

Ma mère sourit faiblement et me répondit :

— Je ne sais si nous verrons Geneviève ou sa mère... mais je dois visiter une collection de tableaux avec M. Richemond.

— Ahl

Je devrais aimer M. Richemond, puisque ma mère a une grande confiance en lui, puisque mon père semble l’estimer. C’est presque un membre de la famille. Sa visite quotidienne est attendue, et son absence dérangerait quelque chose à l’ordre intérieur du logis. Doux, discret, complaisant, il remplit toutes les missions dont on veut bien le charger, et, pendant les sorties obligées de mon père, que ses fonctions retiennent si souvent dehors, il est le lecteur, l’homme de compagnie de ma mère. Je n’ai jamais surpris sur sa bouche une médisance : je l’ai même entendu quelquefois, quand il arrive à madame de Lartil de se plaindre du veuvage somptueux qui lui est tait par les occupations de

son mari, je l’ai entendu défendre l’ambition légitime de mon père, et calmer par de grands éloges cette révolte du sentiment intime de ma mère. Il est plein d’indulgence pour moi ; par instants je crois qu’il me flatte, et, sans lui savoir gré de cette faiblesse, je ne saurais m’en irriter.

• Eh bieni malgré tout, je ne-puis aimer M. Richemond : j’en suis jaloux. Il me semble qu’il garde ma place, et qu’un jour viendra oü j’aurai le droit de le prier poliment de me céder le bras de ma mère pour aller à l’Opéra ou aux Italiens, de me céder le privilège d’applaudir le premier mon père et de me porter seul garant de ses talents et de sa gloire. M. Richemond n’est pas un parasite : il possède une fortune modeste qui lui donne l’indépendance et qui lui permet de faire des cadeaux au jour de l’an, d’être généreux envers nos domestiques, de payer en quelque sorte devant la malveillance la rançon de cette hospitalité de tous les jours. Je ne puis trouver en lui un motif de le mépriser; mais il me semble pourtant qu’à sa place j’aurais plus de scrupules et que la véritable amitié est plus fière, se fait plus souvent désirer.

J’éprouve donc une véritable répugnance à me trouver en tiers entre M. Richemond et ma mère. Il a son fauteuil dans le salon, à l’angle de la cheminée et en face du fauteuil de madame de Lartil. C’est moi qui ai l’air d’un visiteur : voilà pourquoi je refusai d’aller voir cette collection de tableaux.

— Tu as tort, me dit ma mère: ce serait une occasion de t’instruire, de te distraire !

Le calme avec lequel cette observation était faite n’était pas de nature à m’exciter beaucoup.

— C’est pour vous instruire que vous y allez? demandai-je à mon tour.

Madame de Lartil sourit.

— Pourquoi pas? On s’instruit à tout âge. C’est surtout pour me distraire. Il faut bien tuer quelques heures dans la journée.

Un petit soupir, entrecoupé d’un léger bâillement, me prouva la sincérité de la réponse.

Pourquoi ai-je craint alors de prendre la jolie main que ma mère posait machinalement sur le dos d’un fauteuil? Pourquoi n’ai-je pas ouvert les bras, ouvert mon cœur à cette mère si douce et si belle, et pourquoi ne lui ai-je pas dit :

— Veux-tu me sacrifier ta promenade? Nous causerons, tu ne t’ennuieras pas; je te raconterai un tas de choses qui n’ont pas le sens commun, mais qui ont besoin d’être confiées.

J’eus peur d’être ridicule : ma mère se serait étonnée de la mélancolie d’ûn grand garçon qui paraît n’avoir rien à envier. Elle eût peut-être demandé conseil à M. Richemond pour me répondre. Et puis, qu’aurais-je dit ? Ai-je véritablement une confidence à faire? Ai-je quelque chose à raconter?

Mon père a une fort belle bibliothèque : il laisse

ma mère acheter des tableaux pour le salon, pour les chambres, pour une sorte de serre où les fleurs se trouvent si mal, qu’on finira par y placer des chefs-d’œuvre; mais lui, il ne recherche que les livres. On cite sa collection des moralistes ; elle est complète et magnifiquement reliée. Quand M. de Lartil a fait bâtir l’hôtel que nous habitons rue de Courcelles, il a tenu essentiellement à une grande galerie pour placer ses livres tout à l’aise dans des armoires d’ébène sculpté, entre lesquelles sont placés des bustes d’orateurs français.

La collection est complète aussi ; elle commence à Mirabeau et finit au général Foy. Une statuette de Dénàosthène, en bronze, se dresse sur un socle de marbre au milieu de la cheminée. Cette bibliothèque est d’une richesse sévère; elle ne peut convenir qu’aux méditations solennelles d’un homme d’État.

Je n’ai jamais pu y faire mes devoirs sans me sentir intimidé de la chétive besogne que j’accomplissais dans la société de tant de grands hommes. Des rideaux de velours brun encadrés dans une large bande de tapisserie armoriée, une tapisserie à laquelle Geneviève et sa mère ont travaillé, forcent la lumière au respect avant de la laisser pénétrer. Un grand lustre de cuivre, qu’on n’allume jamais, est suspendu au plafond; les fauteuils sont en bois noir; le tapis est de couleur grise, presque blanc, comme pour défier l’encre d’un

écrivain, maître de ses mouvements, de le tacher jamais.

Comment l’âme d’un fils peut-elle trouver à se loger dans les encoignures de cette bibliothèque d’homme d’Etat.? Quand j’évoque la belle galerie de mon père avec ses livres aux reliures dorées, ses meubles hautains dans leur uniforme, il me semble que j’évoque un ennemi de ma jeunesse et de mes espérances qui me menace et me dit :

— Tu Y viendras, tu y resteras, tu y perdras gaieté, espoir; mais je t’enseignerai l’ambition.

Une seule chose rit dans cette solitude auguste : c’est un joli miroir de Venise placé tout justement en face du bureau, au-dessus d’un des bustes, entre deux corps de bibliothèque. Pourquoi cette glace est-elle là? par quel hasard, par quelle ironie, par queile intention philosophique? Mon père a-t-il voulu que, quand il est assis, quand il travaille, ce miroir fût, comme sa conscience, étalé devant lui pour lui dire : « Souviens-toi d’être vrai; regardetoi avant de regarder les autres; connais-toi toimême!... »

Ce que je sais bien, c’est qu’un jour, pendant les vacances, je griffonnais je ne sais quoi sur ce bureau et je ne sentais pas l’inspiration venir. Je regardais au plafond, d’oü l’esprit ne descendait pas; j’interrogeais tous les livres rangés comme des laquais galonnés et dorés pour voir penser leur jeune maître, qui ne pensait pas suffisamment.

LKS PARENTS COUPABLES

Tout à coup j’aperçus un camarade en face de moi, l’œil ennuyé, les cheveux ébouriffés, tout rouge et bâillant.

C’était moi qui me surprenais ainsi dans une minute de vocation impuissante et ridicule; c’était moi qui me moquais de moi-même.

Mon père, s’il lui arrive de lever les yeux jusqu’à ce miroir, ne doit y rencontrer qu’un reflet décent, poli, distingué comme son visage. Il sait bien, lui, ce qu’il veut, ce qu’il a à écrire, et jamais il n’a manqué l’occasion d’un discours annoncé, jamais il n’a hésité devant une formule : aussi cette glace est-elle pour lui pleine de flatteries ; aussi tous les livres semblent-ils lui sourire par leurs dos dorés et leurs titres étincelants.

Quand j’entrai dans la bibliothèque, mon père était debout, les bras croisés, devant le buste de Mirabeau. J’hésitais à m’avancer, craignant de troubler une méditation, un tête-à-tête entre l’homme politique moderne et le grand orateur de la Révolution; mais la porte, en s’ouvrant, m’avait trahi. M. de Lartil se tourna à demi ; et, en vérité, j’eusse été M. de Brézé venant chasser l’assemblée au nom du roi, que mon père n’eût pas imité plus fidèlement l’air fier de Mirabeau jetant un défi à la puissance des baïonnettes.

M. de Lartil croyait être dérangé par un domestique. Sa figure s’adoucit quand il me reconnut; il garda ses bras croisés.

— Ah! c’est toi, mon ami! Tiens! c’est donc aujourd’hui dimanche?

Je tressaillis. Ma mère avait laissé échapper la même exclamation. On ne m’attendait pas à la maison paternelle; on perdait le souvenir de mes Jours de sortie.

— Est-ce que je vous dérange? demandai-je à mon père en allant l’embrasser.

— Tu ne me déranges jamais, mon ami, me répondit M. de Lartil avec courtoisie plutôt qu’avec effusion : tu me déranges d’autant moins que j’ai à te gronder.

— Moi?

— Oh! peu sévèrement. Tues bientôt un homme : je n’ai pas à te mettre en pénitence ; je veux te donner des conseils.

— je vous écoute, mon père.

J’avais peur : ce début me semblait de mauvais augure.

— Il paraît qu’on se révolte au lycée, qu’on veut chasser les professeurs, et que tu es au premier rang des insurgés!

Je regardai le buste de Mirabeau. S’il avait pu m’inspirer quelque belle réponse, intercéder pour moi!

— Comment! on vous a parlé de cela? demandaije confus, balbutiant, à M. de Lartil.

— C’est par hasard. J'ai rencontré le proviseur; je m’informais de tes études, j’ai eu le bulletin de

tes insurrections. Écoute, mon ami. Je sais ce que c’est que cette folie de la jeunesse : j’ai passé par là. De notre temps, c’était pis encore : les petits complots de collège poussaient quelquefois les jeunes conspirateurs dans la rue. Je me rends donc bien compte de l’entraînement, de la facilité avec laquelle, à ton âge, on croit que tous les maîtres sont des ennemis... Mais tu es mon fils; je veux que tu apprennes de bonne heure l’ordre, la discipline. 11 n’y a pas de caractère solide, pas d’éducation, pas de société, sans le respect... Je n’ai plus d’ambition pour moi-même. Me maintenir honoré dans la position que je me suis acquise, voilà mon but pour moi; mais tu peux relayer la gloire de ton père, et je serais heureux de voir que tu te préparasses à cette tâche, qui a ses difficultés, par une tenue sévère, un soin minutieux de tes relations. Prends-y garde, mon enfant; il n’est jamais trop tôt pour commencer l’apprentissage des fonctions civiles... Tu m’as compris!... Tu te repens de cette escapade... Je ne t’en demande pas davantage. Laisse les mutins se gâter; tu es destiné à leur faire honte, et... qui sait?... à leur faire peur plus tard !

J’avais écouté muet, immobile, ce petit discours paternel, et je sentais chaque parole de mon père tomber sur moi comme un flocon de neige. Ah!

Mirabeau! toi aussi, on voulait te rendre sage, empêcher la passion qui bouillonnait en toi de s’agiter, de soulever ta poitrine; on t’appelait VOuragan^

toi qui devais être la tempête! Tu te révoltais; mais moi, je n’ai pas ton génie... et j’aime mon père. Une seule chose est commune entre nous : je le sentais dans cette solennelle bibliothèque, en présence de ce buste, c’est l’énergie du cœur, le besoin de la vie, l’ardeur d’aimer, la passion.

Oui, cette neige, en tombant, se consumait vite. Mon cœur brûlait : je retenais des larmes, non de confusion et de honte, des larmes de désir, et, en même temps, le souvenir de Soupplet, mon camarade de la pension, suscitait en moi, je ne sais comment, une tentation de raillerie, de sarcasme. Une voix ironique, moqueuse, me disait, me criait : ■* — On te juge! mais tu prendras ta revanche: tu jugeras ton juge. La raison émancipe les enfants, et la passion les rend majeurs avant l’âge.

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