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CHAPITRE VII

Lundi soir.

La classe du matin ne m’a pas suffi pour transcrire toutes mes impressions. Fais-je bien de continuer et de reprendre ce soir cette confidence? Pourvu que personne n’entr’ouvre Jamais ce cahier! pourvu que mon père ne se doute pas de ce que j’ose entreprendre!

Comme M. de Lartil avait achevé sa douce admonestation, je crus que la meilleure preuve à donner de mon respect pour l’autorité, quand l’autorité se fait aimer, c’était ma sympathie pour mon vieux maître d’étude, et je répondis fort ému que je n’étais pas un révolutionnaire si farouche, puisqu’au lieu de chercher mes confidents les plus intimes parmi les émeutiers de mon âge, je m’efforcais de trouver un ami, un ami sérieux dans un de mes surveillants.

Cette confidence parut surprendre mon père.

— Ce maître d’étude est donc un homme bien distingué? me demanda-t-il avec un air de doute qui laissait voir une flatterie pour moi.

— Certes! je le crois à la hauteur de toutes les situations.

— Alors, pourquoi cet homme de génie est-il enfoui dans cette misère?

— Il aura manqué d’habileté.

— Oui, c’est là l’excuse de ceux qui n’ont pas eu d’esprit de conduite : on flétrit les vainqueurs du nom à'habiles.

— Oh! celui-là, mon père, ne flétrit personne. Doux, résigné, il n’a jamais un mot amer sur les lèvres. Poussant la discrétion jusqu’au scrupule, il n’a pas voulu me permettre de l’appeler mon ami avant que vous ne l’eussiez permis vous-même.

— C’est un sage, je le vois, dit avec un sourire M. de Lartil, qui promena son regard autour de lui comme pour prendre à témoin ses moralistes.

— Oui, mon père, c’est un sage, et qui me paraît avoir beaucoup souffert. Je voudrais bien que vous le prissiez en estime, et qu’à l’occasion...

— Ah ! il t’a laissé voir que je lui serais utile?

Je sentis une raillerie dans ces paroles; je répliquai avec fermeté :

— Il redoute beaucoup, au contraire, la confidence que je vous fais aujourd’hui.

— Ce monsieur croit donc que j’ai des préjugés sur la naissance, sur la position sociale?

— Il ne vous connaît pas assez.,

— C’est bien! je le verrai... Je parlerai de lui à ton maître de pension. Si^ en effet, le sort a été injuste (ce qui me semble paradoxal) envers un homme de mérite, je me ferai un devoir et un plaisir de réparer cette injustice. Mais, mon pauvre ami, j’ai bien peur que ton ignorance des hommes ne t’ait égaré.

— Vous le verrez, mon père; vous l’étudierez.

— C’est bien. Comment le nommes-tu?

Et M. de Lartil ouvrit un petit agenda en cuir de Russie sur lequel il a l’habitude de prendre des notes. Je ne sais pourquoi mon coeur se mit à battre avec violence.

— On le nomme M. Fillotreau, répondis-je.

A ce nom, mon père, si calme, si froid, si solennel d’habitude, poussa un cri et frappa ses mains l’une contre l’autre, comme si j’avais fait surgir un serpent. Une horreur singulière, une haine terrible mirent des flammes dans ces yeux qui s’étaient toujours doucement éclairés pour moi, mais qui n’avaient jamais eu tant d’étincelles et tant de foudres. Ses lèvres, subitement crispées, pâlirent sous le souffle haletant qui sortait de la poitrine. Je restai muet de surprise devant cet étrange bouleversement; j’attendais mon arrêt. Je pensais moins à M. Fillotreau qu’à moi-même, ou plutôt je sen-

tais que cette colère inflexible nous menaçait tous les deux, et, loin de nous empêcher de nous unir, joignait nos deux cœurs pour les percer ensemble.

M. de Lartil eut rapidement la conscience et le repentir de l’émotion qu’il avait laissé surprendre : il se croisa les bras, fit quelques pas et revint à moi, calme, refroidi, souriant. J’oubliai tout pour admirer cette puissance de volonté.

— Ainsi, M. Fillotreau me fait demander la permission d’être ton ami? me dit mon père avec ironie.

— Ce n’est pas lui qui vous adresse une demande; c’est moi.

— Toi! es-tu donc si dépourvu de camarades, qu’il te faille l’intimité de ton maître d’étude ?

— Des camarades ne sont pas des amis; ce sont des rivaux, des envieux.

— Et avec qui veux-tu vivre dans ce monde, sinon avec ceux qui le porteront envie? Il ne me convient pas, en tout cas, que' tu demandes des conseils à un homme...

— Que vous a-t-il donc fait? ne pus-je m’empêcher de dire avec vivacité, en interrompant M. de Lartil.

— Oh! rien.

— Il est pauvre, il a souffert; peut-être son malheur l’a-t-il rendu injuste... peut-être a-t-il méconnu la protection que vous lui accordiez?

M. de Lartil avait toujours les bras croisés. Ses

yeux étaient presque fermés; on eût dit qu’il ne voulait ni faire aucun mouvement^ ni laisser interroger ses regards, de peur de trahir une impatience, une colère jindignes de lui. Il ne me répliqua pas; il laissa tomber dans le silence solennel de la bibliothèque cette interrogation faite avec angoisse. Mais j’étais bien décidé, pour la première fois de ma vie que j’osais tenir tête à mon père, à provoquer une explication.

Au bout de quelques secondes, je m’armai de courage.

— Ainsi, mon père, vous me défendez cette liaison?

— Remarque, mon enfant, que c’est la première fois qu’il m’arrive d’intervenir dans tes petites affaires.

— C’est que c’est la première fois, mon père, ‘ que je vous consulte. '

— Et la dernière, sans doute, n’est-ce pas, Philippe? Aie donc la fierté de ta révolte!

— Je ne me révolte pas.

— Non; mais tu ne te soumets guère.

— Je voudrais être persuadé.

— Ah!

M. de Lartil ouvrit les yeux tout grands, me regarda et dit avec un léger tressaillement dans la voix :

— Depuis quand les fils soumis ont-ils besoin qu’on leur donne des raisons?

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— Depuis Page de raison^ mon père!

— Si c’est ainsi qu’on vous enseigne le respect!

— Oh! c’est pour mieux vous respecter que je vous supplie de fortifier mon obéissance. Je ne suis ni un ingrat ni un révolté.

— Et si je refuse de vous satisfaire.^

Jamais, je crois, mon père ne m’avait parlé ainsi, de ce ton froid, irrité, en affectant de ne pas me tutoyer. Je me sentis redevenir tout petit enfant, et pourtant le combat durait en moi. Fallait-il croire encore à l’infaillibilité de ce pouvoir tout-puissant dont je n’avais jamais discuté les décisions, et qui m’avait toujours guidé, poussé dans la vie? Ou bien allais-je, sur un instinct douteux, sur un sentiment affectueux pour un étranger, sentiment qui m’égarait peut-être, allais-je entrer en rébellion ouverte? Cette force qui me poussait à résister, et cette faiblesse enfantine qui me conseillait de céder, amenèrent des larmes dans mes yeux.

— Je vous en conjure, mon père, repris-je avec une énergie tremblante, dites-moi ce que vous avez à reprocher à M, Fillotreau. Si sa figure a un masque, ne craignez rien, je l’arracherai ; si son cœur est faux, je n’approcherai pas de lui mon cœur... Vous pouvez tout me confier, je suis d’câge à tout comprendre. De combien d’années s’en faut-il que je sois un homme?

— Si tu es un homme, tu n’as pas besoin d’autre

ami que ton père, me répliqua M. de Lartil en me tendant les deux mains.

Je cédai à cette sorte de caresse, la première qui ne fût pas le baiser banal et quotidien. Je mis mes mains dans celles qui m’étaient tendues; j’osai secouer celles-ci avec force.

— Soyez mon ami, le voulez-vous? répondis-je. Je n’aurai pas besoin d’en chercher d’autres.

J’ai cru qu’à ce moment, vaincu par cet élan de mon âme qui renouvelait, en quelque sorte, l’affection filiale, mon père m’attirerait à lui, me presserait sur son cœur, me demanderait les motifs de cette ardeur de tendresse dont je cherchais l’assouvissement. Mais il se borna à quelques paroles d’une affabilité presque cérémonieuse dans lesquelles je sentais le désir de rétablir la distance un peu supprimée par cette scène de quasi-effusion. Sorti, par un brusque mouvement, du cadre inflexible et doré dans lequel sa dignité d’homme d’Etat se fait contempler de tous et de sa famille, mon père, qui est l’homme du devoir, y rentrait bien vite, non par sécheresse de cœur, mais par conscience de fonctionnaire.

Ah 1 pour bien aimer, il faudrait ne faire qu’aimer.

M. de Lartil me parla de la nécessité de ne pas tout connaître et de ne pas tout pénétrer. Etait-ce un conseil absolu ou une allusion à mon insistance malencontreuse?

— On ne s’appliquerait à rien, me dit-il, et on ne se satisferait de rien, si l’on poussait toujours en avant la curiosité de son esprit. L’homme prudent se fait à lui-méme des frontières et délimite le champ de son activité.

Cette harangue se prolongea sans que je pusse l’interrompre par une objection dont je n’avais plus le courage. Satisfait de mon silence, M. de Lartil parla jusqu’à ce qu’on vînt nous prévenir que le déjeuner était servi. Ce fut la conclusion de cette conférence qui semble ne m’avoir rien appris, et qui, je le crains, a ouvert dans mon cœur un abîme. Soupplet avait cruellement raison.

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