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CHAPITRE VIII

Le déjeuner fut silencieux. Vers la fin^ ma mère commanda la voiture.

— Est-ce que vous emmenez Philippe .Mui dit mon père en me regardant.

— Non; Philippe m’a refusé.

Je crus que mon père allait m’offrir de l’accompagner dans une promenade ou dans des visites; mais s’il eut la tentation de m’emmener^ ce fut une tentation fugitive.

— Vous allez chez madame Fortin? demanda ma mère à son tour, au moment de quitter la salle à manger.

— Peut-être, répondit mon père.

— Priez-la de venir ce soir : Philippe aura du plaisir à retrouver Geneviève.

— Je transmettrai votre invitation... Mais si vous écriviez?

— Oh I c’est bien inutile ; votre éloquence suffira.

Et ma mère sortit.

Je crus remarquer une ironie voilée dans ces dernières paroles. Pourquoi devenais-je tout à coup si perspicace? Mon père avait souri.

— Est-ce vrai, me dit-il quand nous fûmes seuls, que tu aurais du plaisir à voir Geneviève?

— Sans doute ! repartis-je, assez étonné que l’on me consultât.

— Eh bien! j’inviterai la famille Fortin de ta part. A ce soir, mon ami.

Ce dernier mot fut-il dit avec toute la tendresse que je rêvais?... je l’ignore; mais je me sentis bien seul, bien triste, bien découragé, quand je me retrouvai en présence de moi-même. Je n’osai pas monter dans ma chambre, m’y enfermer et pleurer, comme j’en avais bonne envie. Les domestiques eussent fait des commentaires; on eût supposé que j’avais été grondé, mis en pénitence. Je pris mon chapeau et je sortis avec rage.

— A quoi bon, me disais-je, ces jours réservés à la famille dans l’éducation des lycées? Je suis plus abandonné ici que dans ma pension; ma mère ne se soucie pas de me faire partager ses émotions artistiques; mon père vient de m’offrir son amitié, et s’en va seul voir d’autres amis!... Ce soir, par grâce, et pour que je ne sois pas trop maussade, on me permet une récréation avec une petite amie, avec une camarade !

Je courus au Palais-Royal. Je savais que les élèves

du lycée, ceux de ma classe du moins, avaient adopté un estaminet et, dans l’estaminet, une salle pour eux, de façon à y établir une sorte de cercle. Mon entrée fit sensation : c’était la première fois que j’allais au rendez-vous donné invariablement les samedis soir.

— Vive Lartil! s’écria Vergniaud, qui préside cette société et qui a sa pipe réservée, mise à part derrière un grillage. Il va payer sa bienvenue.

— Tout ce que vous voudrez! répondis-je...

Soupplet n’est pas ici?

— Non. Est-ce que tu ne venais que pour lui ?

— Je viens pour vous tous! repartis-je avec vivacité. Faites-moi, place; je régale. Un punch incendiaire et des cigares! Garçon!

En moins d’une heure j’avais dépensé vingt-cinq francs. Je bus démesurément, avec colère, et je ne me grisai pas. Je fumai sans désemparer; je jouai aux dominos jusqu’à six heures, et si je n’oubliai pas famille, dîner, réunion du soir, dans cette tabagie, c’est que tous mes camarades, qui étaient attendus, les uns chez leurs parents, les autres chez leurs correspondants, me quittèrent l’un après l’autre et me laissèrent seul.

J’eus des poignées de main, des protestations pour mon argent; on me jura une amitié éternelle. A la bonne heure! Je me déniaisais, je n’étais plus si naïf! Il ne me manquait plus que de faire la connaissance d’une ingénue de Bobino ou d’une

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modiste de la rue Vivienne. Des camarades généreux me firent des offres de présentation, de cession et d’association. Je riais de tout cela. Aujourd’hui, ce souvenir me révolte. Pourquoi vivent-ils ainsi Est-ce qu’ils sont malheureux chez leurs parents? Est-ce qu’ils n’ont personne à aimer?

Je revins à pied jusqu’à la rue de Courcelles. J’avais besoin de dégager mes poumons de l’air empesté qui les gonflait : je marchais vite, et, ne voulant penser à rien, je m’amusais à me répéter à demi-voix mes vers que je ne cherchais plus à finir et qui faisaient un singulier contraste avec les excès de la journée:

Belles nuits du printemps, etc...

Quand je rentrai, ma mère était au salon en téteà-téte avec M. Richemond.

— Vilain enfant! me dit-elle; de quel cabaret sors-tu? Tu as fumé.

— Philippe vient de son cercle! dit M. Richemond avec son éternel sourire d’intercession.

Je faillis répondre :

— Je viens du seul endroit où j’aie trouvé un bon accueil et des amis.

Mais je ne répondis rien.

— Cours bien vite à ta toilette, me dit ma mère avec indulgence. Ton père serait choqué de te voir ainsi; d’ailleurs, nous attendons madame Fortin.

Je sortis pour monter à ma chambre. Dans l’escalier je ne pus éviter mon père qui descendait de chez lui. Il regarda mes mains, salies à force de remuer les dominos; il fronça le sourcil en flairant l’odeur qui s’exhalait de mes vêtements, de ma bouche, de tout mon être.

— Est-ce que tu as passé la journée avec ton maître d’étude? me demanda-t-il d’une voix brève.

Je me sentis oS'ensé de ce reproche, qui injuriait par allusion l’excellent M. Fillotreau.

— J’ai passé la journée avec des fils de famille comme moi, mon père! répondis-je fermement; avec des camarades que leurs parents laissent libres.

— Eh bien! je ne fais mon compliment ni aux parents ni aux enfants. J’espère, en tout cas, que c’est la première et la dernière fois que tu reviens dans cet état.

Je levai la tête comme pour un défi. Je vis que mon père était correctement rasé; sa figure blanche, que ses cheveux grisonnants blanchissaient encore, se reposait fièrement sur une cravate de neige. Deux petits boutons de diamant étincelaient sur les plis de sa chemise. Un léger, un imperceptible parfum flottait sur cette toilette digne, austère, sur ce modèle de l’homme d’Etat combiné avec l’homme du monde.

Je sentis la distance énorme que le désordre de mon costume mettait entre moi et mon père. Je me dis que si je m’appliquais à être beau, in-

failliblCj soigné, parfumé ainsi, j’acquerrais peutêtre les vertus qui donnent cette placidité, cette sûreté de maintien, de conscience. Je balbutiai quelques mots, Je me courbai et je montai l’escalier quatre à quatre jusqu’à ma chambre. Là, je fis une ablution profonde, complète ; je me donnai un baptême par immersion, pour effacer toutes mes souillures. Je me rappelai que Geneviève déteste le cigare, et qu’aux vacances dernières, à la campagne, elle m’a fait jurer de ne pas fumer. C’est bien innocemment que j’ai été parjure, et si elle savait pourquoi, la chère petite amie, elle me pardonnerait bien!

Ma rentrée au salon fut saluée d’un murmure approbateur. J’étais tout frais, tout embaumé et, désespérant d’obtenir du premier coup ce teint froid et mat qui est le teint des hommes supérieurs, je puis bien avouer que j’avais usé délicatement de la poudre de riz. Plus tard, pendant le dîner, de peur que Geneviève, qui ne devait venir que pour la soirée, ne s’aperçût de mon raffinement de coquetterie et ne s’en moquât, je m’essuyai à plusieurs reprises le visage et j’espérai arriver aihsi à reprendre mes seules couleurs naturelles. Quant à l’odeur du cigare, je l’avais bien combattue, et j’en avais triomphé.

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