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L’ANTIQUITÉ GREGQUE ET ROMAINE

S e conserve, Florise, un culte pour la vieille civilisation chinoise. Elle me semble avoir été la plus puissante de celles qui se sont succédé sur notre terre et peut-être aussi la plus raffinée. C’est à chacune des périodes de cette évolution civilisatrice qu’il me plairait de t’exposer ce que fut le prodigieux commerce des parfums, aussi bien sous la Dynastie des Changs que sous celle des Tchéou et des Ming. Les caravanes de matières parfumées, végétales et animales, se dirigeaient sans fin vers toutes les portes de la grande Muraille, venant d’Arabie, de Perse, du Caucase, du Turkestan et de l’Indoustan. Les ouvriers de l'Empire du Milieu

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excellaient dans l’art des extraits d ! essences odorantes dont une goutte aurait suffi à dégager dans une piscine des senteurs persistantes.

De subtiles odeurs montaient des Palais et se dégageaient sur les villes et les campagnes. La Chine entière s’aromatisait. Ainsi que chaque planète, selon Toussenel, possède son arôme caractéristique, son émanation révélatrice, de même certains pays répandent leur odeur spéciale qui ne trompa jamais les vieux navigateurs.

Le Céleste Empire fut une de ces contrées qu’on pouvait flairer de loin. Mobilier, vêtements, tentures, bannières décoratives, tout était imprégné de parfums essentiellement capiteux.

Si, jadis, en Perse, d’après l’historien Baumann, on macérait une annéë durant, avec de la Myrrhe et des pigments, le corps des vierges choisies pour le Harem du Roi, on peut croire que les fameuses courtisanes lettrées de l'Empire chinois subissaient des bains également prolongés où alcoolats, teintures, et vinaigres d’essences florales jouaient un rôle d'imprégnation aidant aux caresses et ébats des grands Mandarins, experts en voluptés amoureuses.

Les Célestes tiraient d’innombrables parfums de la flore et de la faune des pays d’Orient. Ils dégageaient des essences d’arbres odoriférants, des fruits, des plantes légumineuses, des poissons et des viscères d’animaux, autres que le musc.

Dans le Palais des Fils du Ciel, on avait réservé un pavillon où les jeunes concubines royales étaient plongées dans des bains de senteurs

de toute nature, à ce point que leur chair n’était plus qu’un sachet dégageant des bouquets plus subtils que ceux du cuir de Russie ou de peau d’Espagne. On nommait cette pagode « Le Pavillon de l'Engloutissement dans les Parfums ».

Par ce simple fait, tu dois conclure, ma chère Florise, que notre passion des odeurs délectables n’est certes pas poussée aussi loin. Dans le monde moderne, l’odorat s’offre comme le sens dont on se soit le moins occupé de développer l’émotivité.

Et toi, nièce jolie, vaniteuse de tes flacons de parfums décoratifs où sont encloses les substances rares de fins extraits, combien humiliée serais-tu d’avoir à les comparer à ces merveilles de cristal de roche irisé, à ces minuscules fiasques de jade vert et gris, ou d’or revêtu d’émaux cloisonnés et de laques de toutes tonalités.

Mais quittons la Chine qui méritait mon salut de haute considération dans ce rapide parcours à travers les civilisations abolies. Venons aussitôt à la Grèce.

Nous sommes redevables à l’aéropage des Divinités fabuleuses — s'il faut en croire les écrits de l’heureux âge du Polythéisme — de l’invention des parfums et de leur mise en usage parmi les Hommes.

Il ne fait aucun doute que les Grecs adoraient les parfums et contribuèrent grandement aux progrès que firent chez eux les sciences du parfumeur. Le grand rapsode Homère, dont la figure d’aède domine toute la littérature antique,

parle complaisamment des bois odoriférants, des essences volatilisant de délicieuses senteurs. Il exalte le suc exprimé des roses, du baumier et du triste nyctentès qui répand au crépuscule ses riches arômes. Je crois qu’il n’oublie pas le Nilica dans les fleurs duquel, affirme-t-on, les abeilles s’endorment grisées au bruit de leur propre bourdonnement.

Les dames grecques, et les éphèbes, avaient adopté un parfum particulier pour chaque partie de leur corps. Les bras étaient voués à la menthe, la poitrine et les joues à l’huile de palmier. La marjolaine mêlait ses arômes aux pommades qui oignaient les cheveux et les sourcils, tandis que le lierre terrestre attachait fortement son essence aux genoux et au cou. L’esprit de rose baignait les seins, les hanches et le ventre. La fameuse courtisane Aspasie écrivit deux livres de recettes dont elle avait expérimenté la valeur des mélanges et la vertu des effluves.

Un médecin célèbre, Criton, affirme Galien, aurait composé un traité des odeurs et des cosmétiques inspiré des écrits d’Archigène, de la reine Cléopâtre et d’Héraclide de Tarente. Il s’y occupe de tous soins du corps, de la peau, de la chevelure, et y disserte sur les bains et toutes les compositions parfumées.

Ce qui t’intéressera, chère nièce coquette, éprise de rapprochements des façons d’être et de paraître, c’est que la passion des parfums domina tellement les relations sociales de l’antique Hellade, que les boutiques où l’on débitait les senteurs à la mode étaient fréquentées par les

mondains ultra chics ainsi que le sont chez nous, les ted-rooms selects, les dancings, les pâtisseries ou cafés les plus renommés.

On se rendait chez les aromatopoles comme à un lieu de rendez-vous distingué, qu’un homme ou une femme de bon ton ne pouvait se dispenser de fréquenter. On y causait, on s’y attardait, on y dégustait des parfums d’autre façon que par l’odorat, sous forme de fleurs comestibles confites, ou bien en sorbets, car les. Grecs aimaient les arômes jusque dans les mets et surtout les entremets.

Mais connaissait-on alors l’usage du Savon ?

Le brave Homère, lorsqu’il nous montre Ulysse rencontrant, dans l’île des Phéaciens, la belle Nausicaa lavant elle-même ses vêtements, toute fille de roi qu’elle était, ne nous dit pas de quel procédé cette princesse se servait pour purifier ses hardes. Pline nous parle bien d’un savon gras fait de cendres de hêtre, de graines oléagineuses ou de graisse de chevreau et d’alkali, le tout parfumé avec de la cinnamone ou du nard de Perse. Le savon fut employé chez les Romains, on ne saurait le contester, mais les Grecs s’en sont-ils également servis ? Mystère 1

Flaubert, dans sa Salammbô, nous montre dans la maison d’Hamilcar, à Carthage, le laboratoire des parfums, où le Chef des Odeurs suaves, pâle et long comme un flambeau de cire, travaille le Métapion, le Malobathre et autres produits. Le romancier s’essaie à une reconstitution.

Il nous charme par l’éclat de son style et une

érudition de seconde main, mais ne nous renseigne aucunement sur la fabrique des senteurs chez les Phéniciens et les Carthaginois.

Les anciens Grecs abusèrent certainement des parfums, puisque des législateurs tels que Lycurgue et Solon firent des lois pour en modérer les excès. Socrate protestait contre l’abus des senteurs, dont son jeune ami Alcibiade devait être mieux imprégné que sa maussade mégère Xanthippe.

Il y avait parmi les parfums les plus répandus le jonc odorant, le mégalium, le malobratum, l’opobalsamum, le télinum, le nard, le cinnamum, le myrobalah et combien d’autres baumes dont les noms ont perdu leur signification. Les pommades avaient grand succès. Tu sais que le mot Pommade vient de la pomme, qui, piquée de clous de girofles, macérait dans de la graisse en lui livrant toutes ses vertus essentielles. Les Romains s’enduisaient l'épiderme de ces corps gras ; les femmes préféraient faire l’onction avec l’cesype d’Athènes préparée avec le suint de la laine de brebis, produit que nous avons baptisé Lanoline.

Au pays des Messaline, des Agrippine, des Faustine, des Néron, des Caligula, des Tibère et Héliogabale, des orgies d’odeurs se déployaient dans l’ancienne Rome. Souviens-toi de Poppée, cette favorite devenue impératrice que Néron,* brute effroyable, tua d’un vulgaire coup de pied. Cette coquette, pour conserver sa beauté par des quotidiens bains de lait, traînait à sa suite une cavalerie de cinq cents ânesses. Lors de ses funérailles, Néron, toujours excessif dans ses démons-

trations d’Imperator-cabotin. fit brûler sur le bûcher de Poppée plus d’encens que l’Arabie entière n’en pouvait produire au cours d’une année.

Cette profusion d’odeurs, ce gaspillage d’aromates étaient partout. Bains, chambres, lits de repos, tentures, velarium des salles de banquets ou de l’amphithéâtre, pourpre des toges étaient sursaturés de senteurs fortes ; le cirque même, malgré les fauves, le sang répandu et les émanations des gladiateurs combattants, dégageait des effluves embaumés.

Juvénal, Horace, Martial, Ovide, Pline, Properce ont parlé de la fougue qui entraînait leurs contemporaines vers l’abus de la parfumerie.

Martial écrivait cet apophtegme réprobateur et juste : Male olet qui bene semper olet (Qui sent toujours bon, finit par sentir mauvais).

Pour revenir aux parfums du temps des Césars : Les fleurs affluaient à la table des amphitryons ; l’eau de rose jaillissait de toutes les fontaines à portée des convives, couronnés eux-mêmes de roses et parfois munis d’une étole de fleurs autour du cou et sur les épaules. Il y avait des vins parfumés ; on buvait et mangeait des roses comme en Orient. Parfois des excès se produisaient. Les gros consommateurs tombaient atteints de ce qu’on nommait alors une maladie aromatique. Beaucoup en mouraient. Les parfums consommés ont, s’il faut en croire les Indous, des qualités nutritives indéniables. Mieux vaut les déguster par l’odorat, sauf le safran et le

castoreum qui prolongent, dit-on, la vie des vieillards.

Il est sage, ma petite Florise, de borner ici cette fugitive seconde missive. J’entends t’épargner le mal aromatique. Les anciens ne furent point dépourvus de raffinements. Tu devais t'en douter. Mais tes idées sur la pré-excellence du présent étaient vraiment entachées d'un préjugement trop dédaigneux. J’espère avoir modifié tes conceptions si peu que ce soit. — Tu n’apporteras pas, je le veux espérer, aucune honte à m’en donner l’aveu.

Troisième lettre à Florise sur le culte et les usage des parfums

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