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DE GUIENXE-ET-GASCOGNE ET DU LANGUEDOC

Les Gahets de Guienne, anciennement dits Gafets, font leur apparition dans l'iiistoire en même temps que les Ghrestiaas du Béarn et de la Navarre.

Le 14 novembre 1287, noble dame Rose du Bourg lègue, par testament, 20 sous aux « Gaffets de Bordeu » (Bordeaux).

Le 20 mai 1300, Pierre Amanieu, chevalier, captai de Buch, lègue aux mêmes 50 sous (d'or).

Le 2 avril 1328, noble dame Asalhide de Bordeaux, épouse de noble et puissant baron Pierre de Grailly, vicomte de Benauges et de Castillon, « a leyssat a tôt lo communal dels Gafets de Bordeu detz libras una veiz pagaduyras... Item a leyssat a totas las maysons dels Guafetz de las honors de Benauges, de Castelhon sur Dordogne et de Caslelhon-de-Medoc : detz libras. » (1).

Qu'étaient donc ces Gafets et d'où leur venait ce nom? Le mot fjafet dérive du roman gaf, croc, crochet, d'où nous avons fait gaffe et les Espagnols gaf a, mots qui ont le même sens. En langue d'Oc, gaf signifiait croc, gafet crochet et en gafet en croc ou

(I) Collection Doat à la Bibliolh. nat., t. xlii, fol. 68-95. — Variétés Bordelaises, pnr l'abbé Baureln, t. iv p, i5. Bordeaux, 1786.

crochu (1). L'espagnol a, gafete, crochet, agrafe, et gafo, pour désigner celui qui a les mains croches par suite de la contracture ou rétraction des muscles fléchisseurs des doigts. Or, nous savons que c'est là un des principaux symptômes de la lèpre anaisthétique (voir au chap. l^'). Il n'est donc pas étonnant que le mî-nie mot ait servi en Espagne à désigner les lépreux. En effet, le dictionnaire de l'Académie espagnole indique cette signification, qui est tombée en désuétude, mais qui était très-usitée autrefois (2). Eh bien, en même temps que les Elspagnols avaient le mot gafo pour lépreux, les Gascons avaient, dans le même sens, « gafet », dont ils ont fait plus tard gahet, par une substitution de lettre dont on pourrait citer bien des exemples dans les idiomes méridionaux. C'est ainsi que le verbe gascon gahar , accrocher, était primitivement, gafar comme le verbe espagnol du même nom et comme notre verbe gaffer , qui ont le même sens.

Que gafet ait eu en gascon le sens de ladre, les preuves en sont multiples :

Ainsi, la Coutume de Marmande, en 1396, défend aux gafets

(!) Lexique roman de Raynouaid, t. iii, el Dicciounari moundi ou Dictionnaiie de la langue toulousaine à la suite de Las obros de Pierre Goudelin, à Toulouso, 1713. — Diction. Jangucd. -franc., par l'abbé Des Sauvages, à Nismes, 1783.

(2) Gafo, fa, adj. El que tieiie cotitraidos los nervios de las nianos o de los pies de modo que no puede moverlos. — Lat. Nervis contractis laborans. El que padece la enfernicdad Uamanda gafedad o lepra. Lat. Leprosus.

Gafedad, s. f. La contraccion o cncogimienlo de los nervios en las manOs o pies. Lat. Nervorum contractio. — Cierto genero de lepra que no solo corrompe y pudre hs carnes, sino que pone los dedos dt*. l^is nianos encorvados y ttrtidos à modo de las garras de las aves de rapina. Lat. Lepra.

Gafez, V. Gafedad. {Diccionurio de la academia esy>aJîo/c(, Madrid, '18'22.)

D" José Yanguas y Miranda, dans son « Diccionario de las palabras antiguadas (surannées) ciue contienen los documentos exisientes en los archivas générales y municipales de Navarra, P;iniplona 1834, dit : Gafo, lepioso. — Gaferia, hospital de leprosos.

Covarrubias, Tesoro de la lenga caslcUana, p. i2l. dit : « Advicilc que lepioso y gafo es toda una niisnia cosa. »

d'aller pieds nus par la ville et sans un « signal « de drap rouge appliqué sur le côté gauche de la robe. Elle leur enjoint, s'ils rencontrent homme ou femme, de se mettre à l'écart, et aussi loin que possible, jusqu'à ce qu'ils soient passés. Défense leur est faite d'acheter ou boire dans les tavernes, de vendre ni faire vendre quelque comestible que ce soit, de boire aux fontaines de la ville.

La Coutume établit, de plus, que lesdits lépreux « lebros « ne doivent demeurer en ville ni s'y asseoir, excepté les jours de fête et le lundi matin, devant l'éghse des Frères Mineurs, près des fossés, où ils ont d'ancienneté habitude de le faire (1).

La Coutume du Mas d'Agenais (aujourd'hui chef-lieu de canton de Lot-et-Garonne), rédigée huit ans avant la précédente, porte : a Que nulle personne n'achète de bétail ni de volaille, pour les vendre, de Gafet ni de Gafète ni n'en reçoive d'eux en commis-

(1) Asso son los establimens de la vila de Mamianda loscals an feyl far et escrime Jacme de Lacruizca et Griinon Pelirey, l'an mcccxcvi (1396).

§ 114. Contra los Gaffefs que entran en la vila sens scnhal.

Han plus establit.... queGiffetni Gaffera estianh ni privât (étranger ni indigène), petit ni grans, no intra dens la vila de Marmanda sens senal de drap vermelh.... en la rauba sobirana e descubert davani, a part esquera, en pena V s. (S sous d'ameiide).

§ 1 13. Citm no angan pes nut.

Han establit plus que no anganl pes nut per la vila e caiit s'encontranran ab home 0 ab femna qu'es remangen a la une part del camin, tant t'oia como poyr.in, entre que home ne sia passât, en pena de V s...

§ 116. Cuni no dcven veve vin ni comprar en tabcrna.

Ni venden ni fassan vene porc ne creston ni altra bestia mindjadoyra ni nuUa autra causa mindjadoyra, en pena de 45 s.

§ 117. Cum no dehen beve a las fons de la vila ni trayfc oly de uolz (ni extraire de l'huile de noix).

g lis. Cmn los Gaffets no deven intrar en la vila sino lo dilus (le lundi)

Et plus estaWiren que los dits lebios (lépreux) no denioiian en la vila ni se. aselie.; en pena de V s. delsquels sia lo lers a la vila e l'ters al senbor, c Tiers als crestias de la vila qui los penhorien. Exceptât que en las festas e al dilus de matin puscan estaret sezer davant la gleysa dels fiays niinuts al los on auciananient an, accostumat a sezer deverl lo fossat. [Archives de la Gironde, t. v, p. 239-242).

sion pour les vendre au Mas d'aucune façon, ni que nul loue Gafet ou Gafète pour vendanger. »

La Coutume de Condom ordonne de leur abandonner les viandes corrompues confisquées aux bouchers (1).

Vers la même époque, les Gahets de Bordeaux étaient rassemblés dans un faubourg qui leur était affecté et où ils formaient une sorte de communauté (lo comunal dels Gafetz). Ils y avaient une chapelle particulière appelée Saint-Nicolas des Gahets, autour de laquelle ils cultivaient des vignes. En -1437, ils payaient pour cela un cens de 16 sous au chapitre de la cathédrale Saint- André (2). On se rappelle qu'à Bayonne les Ghrestiaas vivaient exactement dans les mêmes conditions.

Eh bien, dès cette époque, les Gaffets étaient aussi désignés par le nom de Crestians. En effet, le 13 juillet 1320, Giraud de Calbanar, notaire royal, constate qu'étant sur le chemin royal, vis-à-vis de la Chrétiennerie (Grestianaria) de Sauveterre-de-Guienne, le prévôt royal lui a demandé de constater par un acte public qu'il avait défendu aux habitants de Sauveterre d'incendier la dite chrétiennerie ni d'y faire aucun dommage, ce que le notaire constate. En même temps , maître Bernard Gogute demande de constater aussi que les habitants de Sauveterre étaient prêts à aider le prévôt à arrêter les Pastoureaux ou tous autres qui brûlassent la dite chrétiennerie ou lui fissent dommage (3).

Que la Chrétiennerie de Sauveterre incendiée par les Pastoureaux fût un asile de lépreux, c'est ce qui paraît résulter du rapprochement des dates et des événements historiques. En effet, cette même année, 1320, une troupe de Pastoureaux, ayant passé la Loire, en-

(1) Coutume du Mas d'Agenais et Coutume de Condom citées par Fnnc. Michel dans le texte original : Op. cit., t. i, p. 182.

(2) Fianc. Michel, Op. cit., t. i, p. 166. d'après le manuscrit original.

(3) Constatalio:) de l'inccndiiî ilc la Clwclicnncric de Sauveterre. [Arch. hist. de la Gironde, t. vi, n^ 160.)

sanglanta la province de Guienne dont les lépreux, alors fort nombreux, étaient accusés de s'être concertés avec les Juifs pour empoisonner les fontaines; et, faisant main basse sur les uns et les autres, brûlant leurs asiles, elle commit tant de désordres, que le gouverneur de Languedoc donna la chasse à cette troupe de bandits et la tailla en pièces sous les murs de Carcassonne.

Nous avons les plus fortes raisons d'avancer que le nom de Chrestian ou de Chrétien a été un euphémisme employé pour désigner dans le Midi de la France les lépreux, comme, au Nord de la Dordogne, les mots ladre, nom vulgaire de Lazare et frère malau (malade).

Un poète contemporain de PhiUppe-le-Long, dans une poésie intitulée « Un Songe » et dédiée à ce même prince, disait :

Ami, sais-tu nulles nouvelles?

Ouil, assès, et quelles? — Celles Qui courent au monde orendroit.

Lors chaçoit-on de mainte guise Et mainte grant beste y fut prise luyfs, Templiers et Chrestiens Furent pris et mis en liens Et chaciés de pais en autre (1).

Il est clair que le mot Chrestien est pris ici dans une acception spéciale et qu'accolé aux Juifs et aux Templiers il ne peut désigner qu'une certaine catégorie de Chrétiens. Serait-ce forcer le sens du texte, que d'y voir les lépreux chassés de leurs asiles par ordre

(1) Godefroy de Paris, volume in-folio magno, n^ 6812 des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publié par Paulin Paris, Les manuscrits de la bibliothèque du roi, t. I.

de Philippe-le-Long (1) et qui Tarent préoisément, avec les Juifs et les Templiers, les victimes de Philippe-le-Bel et de son filsV Si le poète ne désigne pas les lépreux de la Guienne, ce sont alors les Albigeois qui, dans le même siècle, ont été traqués, tués ou chassés aussi, et qui s'intitulaient les Bons Chrétiens. ■ La synonymie de Gahet et de Chrestian est établie d'une manière irréfragable par des titres anciens. Telle est une ordonnance des jurats de Bordeaux du xvi« siècle, par laquelle « il est statué que aucun de ceux que l'on nomme Chrestiens et Chrestien^ies ou autrement G aliets, de quelque lieu qu'ils soient, ne pourront sortir hors de leurs maysons ne entrer en la présente ville pour aller par les rues, sinon qu'ils portent une enseigne de drap rouge, de la grandeur d'un grand blanc, cousue et bien attachée au-devant de leur poitrine, et qu'ils n'ayent les pieds chaussés, sous peine du fouet ou autre amende arbitraire. Et ne pourront entrer lesdits Gahetz ès-boucheries, tavernes, cabarets, paneteries de la présente ville et participer avec l'autre peuple, à mesmes peines que dessus y. Cette ordonnance se réfère aux arrêts du Parlement du 14 mai 1578 et du 12 mai 1581 (2).

(1) Pliilippus, Dei gratiâ, etc.. Cum propler detestabile flagitium et crimen horrendura quod Leprosi regni nostri et aliunde contia Catholicos universos fiierunt machinati ut eos morti traderunt potionibus et venenis quos in puteis, fontibus, aquis et locis aliis ponebant... Nos tantum sceliis et exscerabile flagitium remanere nolentes incultura, dictos leprosos in regno nostro capi fecerimns... et ordinassemus inter flia quod bona corum ad manum nostram ponerentur et tenerentur donec super his duxissimus aliter ordinandum... Nos auditis postmodum super his supplicationibus plurium prelatorura... manum nostram ab omnibus locis et bonis leprosiarum in quibus posita fuerat ordinamus et duximus amovendam.... Datum Creciaci, decimo sexto die Augusti A. D. niillesimo trecenlisimo vicesimo primo. {Ordonnances des Rois de France de la troisième race). Collection Secousse et de Villevault, t. i, p. 814. Imp. royale, 1755.

(2) Anciens et nouveaux statuts de la ville et cité de Bourdeaux, 1612, cités dans les Dissertations sur les anciens monuments de la ville de Bordeaux, sur les Gahets, etc. par l'abbé Vénuti. — Bordeaux; 1754.

Cependant, dès le xvi'' siècle, les parias Bordelais, comme leurs frères des Pyrénées, ne passaient plus absolument pour lépreux, mais seulement pour suspects ou entachés de ladrerie. Telle était au moins l'opinion de Jean Darnal, avocat au Parlement et jurât de Bordeaux. « L'année 1555, dit-il en sa Chronique hourdelaise, MM. les Jurats firent ordonnance que les Gahets qui résident hors la ville, du côté de St-Julien, en un petit faubourg séparé, ne sortiront sans porter sur eux, en lieu apparent, une marque de drap rouge. C'est une espèce de ladres, non du tout formez, mais desquels la conversation n'est pas bonne, qui sont charpentiers et bons travaillants et qui gaignent leur vie en cet art dans la ville et ailleurs » (1).

Un autre document du XVP siècle les met à côté des ladres proprement dits (2).

Le Parlement de Bordeaux n'en jugeait pas autrement en ce siècle; car, par ordonnances du 12 août 1581, 9 décembre 1592 et 7 septembre 1596, il fait défense aux Gahets de toucher aux vivres des marchés et de sortir sans porter sur leur poitrine un signe rouge en forme de patte de canard, sous peine du fouet ; ordonnances apphcables aux Capots de Labourd et de Soûle (en pays basque) qui relevaient du gouvernement de Guienne. Cependant le Parlement ne les confondait pas avec les lépreux ; à preuve, l'ordonnance du 14 mai 1578 qui prescrit aux officiers et consuls

(1) Supplément des chroniques de la noble ville et cité de Bourdeaux, par Jean Darnal. — A Bourdeaux 1620, vol. in-4°, folio 4.

(2) C'est un règlement des corps et métiers en ce qui concerne Vestat des Pasticiers et où on lit : « Aven ordennat et establit que aucun ne pourra uzar en la dicte ciutat deu raestey deu pasticey ou loustissor si non que sya homme de bona fama et renom et honesta conversation et que sia net de son corps et non sia ladre, gahet ne malaud d'autre maladia contagiousa ne dangerousa.» Ce règlement est de 1557. Anciens et nouveaux statuts de la ville de Bourdeaux, p. 270.

— G8 — de Casteljaloux et autres lieux de t policer les ladres et Gahets et, en ce faisant, leur faire porter la marque et signal qu'ils ont accoutumé de tous temps savoir : auxdits lépreux les cliquettes et aux Capots et Gahets un signal rouge à la poitrine en forme de pied de canard. » — Trois ans plus tard, même ordonnance aux officiers et jurats de la Punte de Cap Breton, dans les Landes (1).

Toutefois, dès cette époque, les gens intelligents n'étaient plus bien assurés que les Gahets fussent malades d'une façon quelconque.

Un conseiller du Parlement de Bordeaux, Florimond de Rœmond écrivait à leur sujet ce qui suit : « Tout ainsi que les ladres du corps sont retranchez du monde, aussi les ladres de l'âme ont toujours été séparez de l'église. Nous voyons en notre Guyenne cela avoir été pratiqué à l'endroit de ceux qu'on nomme Cangots ou Capots, race, quoique chrestienne et catholique, qui n'a pourtant aucun commerce ni ne peut prendre alliance avec les autres chrestians, moins habiter aux villes, leur estant mesme défendu de se mettre à la table sacrée avec les autres catholiques et ayant lieu séparé dans l'église. Le peuple saisi de cette opinion qu'ils soient infects, se persuade qu'ils ont l'haleine et la sueur puante (le mesme dit-on des juifs) et tient pour certain qu'ils sont tachez de quelque sorte de ladrerie.... J'ay toujours pensé que c'était une erreur populaire et que cette ladrerie corporelle qu'on imagine provient de la ladrerie spirituelle de leurs pères : car il y a grande apparence que se sont les re.stes des Goths Ariens qui furent défaicts à nos portes et que le victorieux donna la \ie à quelque misérable canaille qui eschappa la furie du combat à condition de se séparer en divers lieux qui leur furent assurés pour leur demeure en la Guyenne et en quelques endroits du Languedoc après avoir abjuré leur hérésie. Aussi on leur prohiba

(1) Ordonnances citées par M. Francisque Michel. Op. cit. T. i.

d'avoir aucune hantise avec les catlioliques, rigueur qui a continué

de main en main à leurs successeurs Cecy a beaucoup

d'apparence, car les. médecins ne sont pas d'accord que ces hommes soyent tachez d'aucun mal contagieux. Ils en ont fait preuve par la saignée, n'ayant peu recognaistre aucune chaleur extraordinaire en leur sang. — D'ailleurs ils sont forts, robustes et gaillards comme le reste du peuple. ..... J'ai remarqué qu'en plusieurs

lieux on les appelle Chrestiens, ce qui est advenu à mon advis de tant comme ont toujours fait tous les hérétiques, ainsi que remarque St-Hiérosme des Lucifériens et St-Augustin des Donatistes, s' étant les vrais chrestiens contentés du grand et victorieux nom de catholiques. On les appelle aussi Gahets, etc. (1).

Florimond de Rœmond ne trouva aucun écho au sein de sa corporation, pas plus que dans le public, et les malheureux Gahets durent attendre encore plus d'un siècle l'abrogation des arrêts sévères du parlement. La conversion de celui-ci fut indubitablement aidée par Védit de Louis XIV de 1663 obtenu par les Cagots de la généralité d'Auch et de Pau ; et, le 9 juillet 1723, il rendit un arrêt qui effaçait toute distinction humiliante pour les Gahets et Capots de sa juridiction, en proscrivant même l'usage de cette appellation comme une injure. — On se rappelle que le parlement de Navarre avait eu l'honneur de devancer en cette voie celui de Guienne. Mais les Gascons ne se montraient pas plus dociles que les Béarnais apparemment ; car l'arrêt du parlement de Bordeaux dut être renouvelé, sous des peines de plus en plus sévères, en 1735 et le 27 mars 1738. Ce dernier arrêt fait inhibition et défense d'injurier aucuns particuliers prétendus descendants de la race de Giézi et de les traiter d'Agots, Cagots, Gahets ni Ladres, à peine de cinq cents livres d'amende. Veut que les Gahets soient

(1) L' Antichrist, par Florimond de Rœmond, cliap. xli. In-8o. A Canibray,

admis à toutes les assemblées générales et particulières, aux charges municipales et aux honneurs de l'église, comme les autres habitants.

L'abbé Venuti, savant bordelais du siècle dernier, qui s'est occupé des Gahets, dit qu'il y en avait encore de son temps (en •1754), à Bordeaux ; mais, sans rien noter de particulier en eux, probablement parce qu'ils ne se distinguaient déjà plus que par tradition. Il les croit fermement descendus des lépreux. « Après les croisades, dit-il, la lèpre devint populaire chez nous. C'est cette maladie qui fit sans doute appeler les Gahets du nom de Gésites ou Gésitains, sobriquet tiré de l'Histoire Sainte où le prophète Elisée prédit que la lèpre de Naaman s'attacherait à Giési et h sa postérité pour toujours. Mais, comment le peuple qui ne lisait guère la bible a-t-il pu connaître Giési aujourd'hui inconnu du vulgaire ? C'est que la lèpre de Giési entrait dans toutes les formules par lesquelles on scellait tous les contrats des princes et des particuliers, commiC celle-ci. « Si vero non hœc omnia ita servavero, recipiam hic et in future sœculo, in terribih judicio magni Domini Dei et Salvatoris nostri J.-C. ethabeam partem cum Juda et le'prâ Giezi et tremore Gain. » Il y a une foule d'exemples de pareils jugements dans les chartes, depuis Charles le Chauve jusqu'au XIV' siècle.» (1).

L'abbé Baurein, dans ses Variétés hordeloises, n'e.st pas moins afflrmatif que son confrère en ce qui concerne l'origine des Gahets; mais déjà de son temps (1786) ils avaient disparu de Bordeaux. Les lignes qu'il leur consacre au chapitre où il traite de c( St-Nicholas des Gahets » ne sont dénuées ni d'intérêt ni d'importance.

(( Cette éghse, écrit-il, était dans le principe destinée pour des

(1) Dissertations sur les anciens monuments de la ville de Bordeouux, sur les Gahets, etc., Bordeaux, 1754, par l'abbé Venuti.

hommes qu'on prétendait être atteints de ladrerie. Ces gens étaient séparés de la conversation d'autre hommes et rassemblés dans un faubourg qui leur était affecté où ils formaient une espèce de communauté. On les appelait anciennement Mézeaux et leurs habitations Mézelleries^ et c'est ce qui est justifié par les registres des comtes de Toulouse de l'an 1245 cités par Dom Vaissette dans son histoire de Languedoc. Ce genre d'hommes qui étaient assez communs dans les provinces méridionales de la France étaient appelés en gascon Cagots, Capots et Cliresliens et dans le pays bordelais Gaffets ou Gahets du verbe gasoon Gahar. On se rappelle d'avoir vu l'acte de fondation de leur hospice par le chapitre de St-André. Plusieurs seigneurs et autres fidèles touchés de la misère de leur état leur laissaient quelques legs-pies par testament. Mais il y a longtemps qu'il n'est plus question de gahets ni dans le faubourg qui en a retenu le nom ni dans le pays bordelais; la race en est éteinte et la maladie dont ils étaient ou dont on les croyait atteints y a entièrement disparu ^^ (1).

Quelques noms de lieux en ont seuls perpétué le souvenir. Dans la campagne des départements de la Gironde, du Gers et des Landes, il y a encore des fontaines, des maisons et des hameaux, dits des Capots, des Chrestians et des Gahets. Quelques vieilles éghses, de plus en plus rares, ont conservé la trace de la petite porte latérale qui leur était réservée . Mais le peuple a généralement oublié jusqu'à la signification de ces mots , de même que l'origine de mainte expression, de maint proverbe , dont il se sert tous les jours.

M. Francisque Michel a pourtant pu recueillir, il y a 35 ans environ, dans le département des Landes quelques poésies populaires qui témoigneraient que le souvenir des parias gascons était

(1) Baurein, Op. cit. T. iv, P. 15 et suivantes.

toujours vivant parmi le peuple, si ces compositions ne lui avaient été fournies par des instituteurs ou des antiquaires qui les ont tout au moins retouchées. Tel est ce poëine de la Chalosse, qui résume toutes les opinions, toutes les préventions, toutes les haines dont les Cagots ont été l'objet. L'histoire de Giézi et de Naaman, « général de Bénadab roi de Syrie (^ic) », y est racontée tout au long.'C'cstbien savant pour le peuple ! On y trouve cependant des passages qui peuvent avoir, à défaut d'une origine vraiment populaire, la valeur d'un renseignement exact sur les préjugés qui séparaient, là, comme ailleurs, les deux, classes delà population.

Telle est celui-ci :

Remarqualz lous muridatges « Remarquez les mariages

Qui etJtz bolcncountracla Qu'ils veulent contracter

Dab las gouyates de l'aut puple AYeclesfilles de l'autre peuple

Qui-is dan la pêne de cerea :

Juste cèu : s'escridcn ères, N'ens holem pas murida Duh jcns de race maudite De crainte de nos infecta.

L'hiber qii'cs rct, disencres, Nous bcns bolem abriga, Et une soulctc couberlure

Qu'ils se donnent la peine de chercher. Juste ciel I s'écrient-elles Nous ne voulons pas nous marier Avec des gens de race maudite, De crainte de nous infecter. »

L'hiver est froid, disent-eiles, Nous voulons nous couvrir,

Et une seule couverture .4 bous autes que-bs hcg trembla. Vous autres vous fait trembler. Lous bos cos que soun infectes Vos corps sont infects,

Nous pouclem pas approcha ; Nous ne pouvons pas nous approcher

Adressats-pe à las Cagotes Adressez-vous aux Cagotes

Qui dab bous auls et seran j^laa. Qui, avec vous, seront bien. (1)

De ce que le souvenir des Capots soit un peu plus oublié en Gascogne qu'en Béarn, on aurait tort d'en conclure qu'ils fussent autrefois moins nombreux, dansla première de ces provinces, que

(1) Fr. Michel. Op. cit. t. xi, p. liO.

dans la deuxième ; ceci provient simplement de ce que la civilisation a été plus lente à pénétrer dans les vallons reculés de nos montagnes et que les préjugés y sont restés plus enracinés, ou, comme dit M. Thiers, que les pays de montagnes sont par les institutions, les mœurs et les habitudes, des lieux de conservation. — En réalité, tous les départements de cette province ont eu jadis leurs parias. Les registres des paroisses d'Aire et du Mas d'Aire nous ont conservé les noms des Capots qui jusqu'au XVII« siècle étaient enterrés dans un cimetière particulier. — Ils étaient répandus dans nombre de villages de la Chalosse et du Marsan (Landes et Gers) comme dans ceux de la Bigorre (Hautes- Pyrénées). Nous avons là-dessus le témoignage de Marca, de Belleforest, d'André Duchesne, etc, — Il yen avait dans le département de Lot-et-Garonne en i672 , car à cette date ils figurent sur les registres cadastraux du bourg de Lusseignan , arrondissement de Nérac. Ceci prouve aussi que dans la Gascogne , comme dans le Béarn, ils pouvaient être possesseurs de terre. (Ij

Ils n'étaient pas encore fondus avec le reste de la population de Lot-et-Garonne au commencement de ce siècle, car l'abbé Chaudon en parle, comme témoin oculaire, dans son « Essai historique sw Mézi)i » publié en 1815. î Les Capots, dans les derniers temps, dit-il, étaient en général d'une constitution saine, et leurs femmes surtout avaient des traits réguliers. On pouvait en dire autant de leurs mœurs ; jamais de querelles entr'eux ni avec les autres citoyens qui s'adressaient de préférence à eux pour les ou-

(1) Jean Renun, capot, tient terre labourable, bouzigiie et vigne, contenant :

La vigne, 1 quart neuf escals, faira 1 l v s

l.a bouzigue. 1 quart de cartallade, faira 0 x j 'i.

La terre, 2 cartallades, faii'a jjj

Plus m.iison, ayriul, jardiu cl terre h un tc:iant au cousîon, coniic.it la niai^oa,

ayrial ctj.irdin, dix-huilescaîz, etc. (Registre des ar.h. de Hirliastc, loi. 179-180,

an 1672, cité par F- Michel, op. cit. T, 'l^"" p. lo7.)

vrages de charpenterie et de menuiserie (auxquels ils se consacraient presque uniquement) parce qu'ils étaient laborieux et modérés dans le prix du travail. » {i)

Le Languedoc a compté les mêmes parias, non-seulement dans sa région pyrénéenne, mais jusque dans le Rouergue et dans le Quercy (Aveyron, Tarn-et-Garonne, Lot) dans le Lauraguais et l'Albigeois (Aude et Tarn). Nous en avons pour gai'ants les rôles de contribution de Gaston Phœbus (en 1390) où ils figurent sous le nom de Chrestiaas (2), et des ordonnances des rois de France, comme celle-ci :

« Gharles (VI) etc., aux séneschaulx de Toulouse, Garcassonne, Beaucaire, Rouergue, Bigorre et Quercy et au gouverneur de Montpellier ;

« Nos bieu-aimés les Gapitoliers de Toulouse et les consuls, manants et habitants de plusieurs bonnes villes et lieux desdites sénéchaussées et duchié de Guyenne nous ont fait exposer que plusieurs personnes malades d'une maladie laquelle est une espèce de lèpre ou mésellerie et les entachiés d'icelle sont appelés en aucune contrée Gapots et en autres contrées Casots, et ont accoustumé de toute ancienneté et doivent porter certaine enseigne pour estre cognues des saines personnes, et aussi doivent demeurer et vievre séparément des saines personnes; néantmoins, vont, viennent et repairent entre les saines personnes, sans porter aucune enseigne, et par ce défaut boivent et mangent bien souvent avec les sains, dont grant dommage et inconvénient s'en pourraient ensuir, si briesvement n'y était pourveu. Mandons et

(1) Bulletin polymathique du muséum d'instruction 2niblique de Bordeaux. T. xiii, année 18IS, p. 131-156.

Mézin est un chef-lieu de canton du département de Lot-et-Garonne.

{'2) Scguen se los focx de Albeges e Lautrat;ues derrcrementzcondatz permaeste

Arnaut e P. Ramon de Colombiac en lo mes de octobre mccc xc. E. ■iH,

h Pcilas. Bernai, chrestiaa ; Aniicl chrestiaa ; de l'abat de Foix {arch. des B.-Pijrénées, folio 66).

estroitement enjoignons que dorénavant lesdits Capots et Gassots ou malades de ladite maladie ne soyent si osés ni si hardis qu'ils aillent, viennent ni repairent aucunement entre les personnes saines sans porter la dicte enseigne d'ancienneté accoustumée, apparemment, et en manière que chascun la puisse voir. Donné à Paris, le septième jour de mars de l'an de grâce 1407 (1). »

Le 10 juillet 1439, le Dauphin Louis, fils du roi Charles VII, se trouvant à Toulouse, donna diverses lettres et nomma des commissaires pour visiter plusieurs personnes, hommes, femmes, enfants, qui s'étaient répandus par la ville et sénéchaussée de Toulouse, et qui a. étaient malades ou entichés d'une très horrible et griève maladie appelée la maladie de lèpre et capoterie », pour empêcher qu'ils ne se meslassent avec les habitants du pays et les tenir séparés (2). Cependant deux siècles environ'après ces ordonnances, c'est-à-dire à la fin du XVI^ siècle et au commencement du XVIP, les Capots du Languedoc, comme ceux de Gascogne et ceux de Béarn, cessent d'être considérés comme ladres, du moins par les gens éclairés. Ceci résulte d'une enquête médicale faite par ordre du parlement de Toulouse, le 15 juin 1600.

« François Vedally fut député commissaire, et faute par les parties d'avoir accordé des médecins et chirurgiens, à l'effet de la vérification et visite, le commissaire ayant pris d'office Emmanuel d'Albarrus et Antoine Dumay, docteurs en faculté de médecine de l'université de Toulouse, Raymond Valladieret François, maistres chirurgiens de ladite ville, par la relation du 15 juin 1600, attestèrent avoir visité vingt-deux personnes, dont un enfant de 4 mois, tous charpentiers ou menuisiers, soi-disant Cagots, et après avoir palpé, regardé exactement chacun à part, en tous les endroits de

(1) Ordonnances des roi/s de France de la troisième race, par Secousse et de Villevault. Paris, 1755.

(2) Hist. génér. du Languedoc, par D. Vaissctîe. T. iv, liv. xxxiv, ch. lxix, p. 493.

leur corps par plusieurs et divers jours, et fait saigner du bras droit, sauf Tcnfant ;i cause de son bas 'igo, non plus que sa mère parce qu'elle était nourrice, lui ayant fait néanmoins tirer du sang par ventouses, appliquées sur les épaules, observé couler le sang d'un chacun d'eux, et avoir fait les preuves accoutumées, examiné les urines et discouru digilemment sur tous les signes de ladite maladie, le tout suivant les règles de l'art de la médecine et chirurgie, sans avoir omis aucune chose nécessaire pour porter un bon et solide jugement en fait de si grande importance, et pour voir si les soupçonnés ou quelques-uns d'entre eux étaient atteints de ladrerie ou de quelque autre maladie qui y eut quelque affmité, et qui, par communication, pût préjudicier au public ou au particulier ; examiné aussi si les accusés avaient quelque disposition ou inclination à ladite maladie ; le tout mûrement considéré par lesdits médecins et chirurgiens ; ils rapportèrent d'un commun accord, avoir trouve les vingt-deux personnes dont il s'agit, toutes bien saines et nettes de leurs corps^ exemptes de toutes maladies contagieuses, et sans aucune disposition à des maladies qui dût les séparer de la compagnie des autres hommes et personnes saines; qu'il leur devoit, au contraire, être permis de hanter, commercer et fréquenter toutes sortes de gens, tant en public qu'en particulier, et former tous actes de société permis par les lois, sans crainte d'aucun danger d'infection, comme étant tous bien disposés et sains de leurs personnes » (1).

Juste dans le même temps, on procédait dans le Béarn h la même enquête qui donnait le même résultat (2). Cependant, le parlement

(1) Palassou. Mémoire pour servir à l'histoire naturelle des Pyrénées et dea pays adjacents, Pau, ISIS, in-8'', p. 577-379.

(2) « Ces pauvres gens ne sont pas tachés de lèpre, comme les médecins plus sçavants attestent, et, entre autres, le sieur Noguès, médecin du roi et du pais de Béarn, trCs-recomniandable pour sa doctrine et pour les autres bonnes qualités qui sont en lui; lequel, après avoir examiné leur sang, qu'il a trouvé bon et louable, et

de Toulouse, pas plus que celui de Pau, n'osa promulguer une ordonnance d'émancipation, soit qu'il cédât aux préjugés du vulgaire, soit qu'il lui parût prématuré d'étendre à tous les Capots le bénéfice d'une expertise qui n'avait porté que sur un petit nombre d'entr'eux. Toujours est-il qu'il leur fit attendre plus d'un siècle le bénéfice du droit commun.

Enfin, en 1723, le parlement de Toulouse rendit un arrêt calqué sur celui du parlement de Bordeaux de même année, arrêt qui dut être réitéré le 11 juillet 1746, tant étaient difficiles à vaincre, on Languedoc, comme ailleurs, les préjugés du vulgaire. « Nihil in vulgo mocUciim (1). «

Aujourd'hui le souvenir des Capots est encore plus effacé en Languedoc qu'en Gascogne.

considéra la constitution de leur corps, qui est ordinairement forte, vigoureuse et pleine de santé, leur a accordé son cerliticat, afin qu'ils se pourveussent par devant le roi, pour estre déchargés de la tache de leur infamie, puis que c'estait la .seule maladie qui les pouvait rendre justement odieux au peuple. » (Pierre de Marca, Histoire du Béarn, liv. i, ch. xvi, p. TA. il) Tacite.

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