CHAPITRE V
LES AGOTES D'ESPAGNE
L'Espagne a connu les mêmes parias que la France et sous des noms identiques. Qui ne reconnaîtrait nos Gafets, nos Chrestians et nos Gagots dans les gafos, les christianos et les agotes d'Espagne ? — Ils apparaissent à la même heure de l'histoire, subissent les mêmes changements d'état et de nom à travers leur misérable existence et se fondent presqu'en même temps dans la population ambiante. Ghose vraiment extraordinaire ! L'obscurité qui entoure leur berceau est restée jusqu'à nos jours aussi profonde et la malédiction jetée sur leur tête aussi implacable au-delà des Pyrénées qu'en-deçà. Gette double vérité se montre avec un relief saisissant dans les pages écrites par un prêtre navarrais au commencement du xvn"= siècle, alors que la haine et le préjugé étaient encore dans toute leur force. « En Béarn, Navarre et Aragon, dit-il, il y a une race de gens séparée des autres en tout et pour tout, comme s'ils étaient lépreux et quasi-excommuniés. On les appelle communément agotes. — Exclus des centres de population, ils habitent des chaumières écartées comme des pestiférés. Ils n'ont pas capacité pour les offices et charges de la communauté. Ils ne s'asseyent jamais à table avec les habitants. On croirait s'empoisonner en buvant en un verre qu'ils auraient approché de leurs lèvres. A l'église ils ne peuvent dépasser le bénitier. Ils
ne vont pas à l'offrande près de l'autel, comme les autres ; c'est le prêtre qui, après la cérémonie, se rend à la porte de l'église où ils se tiennent pour recevoir leur offrande. On ne leur donne pas lu
paix à lu messe, ou, si on la leur donne, c'est avec le revers du porte-paix. — Traiter de mariage avec eux serait chose aussi inouïe et abominable que si un chrétien traitait de mariage avec une mauresque ; et dans les siècles passés il ne s'est jamais rencontré d'homme ou de femme assez misérable et de sentiments assez bas pour contracter alliance avec eux. Je me rappelle que dans mon enfance on leur défendit toute espèce d'armes excepté un couteau
sans pointe La passion et la rage sont arrivés à tel point
qu'on leur impute des infirmités qu'ils n'ont pas, comme d'être punais, d'avoir un flux de sang et de semence, de naître avec un petit bout de queue et autres absurdités de ce genre, qui, quoique contraires à ce qui se voit et se sent tous les jours, se répandent malgré tout et se transmettent par tradition de père en fils, pour attiser la haine, l'horreur et la répulsion, contre ces misérables gens. »
L'auteur continue en disant que cette conduite est contraire à la religion comme à la raison, parce que ces gens ne sont tachés d'aucune infamie naturelle, puisqu'ils descendent des Goths, lignage si estimé dans le passé comme dans le présent que la fleur de l'Espagne se pique d'en descendre. Mais comment concilier avec cette illustre origine le stigmate d'infamie dont les agots sont frappés ? Ah ! c'est qu'ils proviennent du Béarn où leurs pareils sont en abomination comme descendants des anciens persécuteurs ariens. De France ils se sont étendus dans les provinces limitrophes d'Espagne où ils subissent le même traitement ; chose fort injuste, car les fils ne devraient pas payer pour la faute de leurs pères après tant de générations écoulées. « Pourquoi, continue le défenseur des agots, ne considère-t-on pas qu'il y a chez ces pau-
vres victimes une bonté naturelle, le culte de la justice et de l'honnêteté, enfin de bonnes mœurs ? Ce sont de bons et fidèles chrétiens : à preuve la piété et l'exactitude avec laquelle ils recherchent tous les sacrements. S'ils ne font pas beaucoup de donations à l'Eglise, c'est qu'ils sont généralement pauvres et que les métiers qu'ils exercent leurs fournissent à peine de quoi vivre
Ils n'ont d'ailleurs dans leurs traits rien qui les distingue des autres habitants de cette province Donc, en examinant bien
cette question, on ne trouve aucune raison pour qu'une famille si chrétienne, si pieuse et si semblable à tous les indigènes du pays, sans aucun défaut physique ni moral soit traitée avec une telle rigueur. »
Après cette apologie d'un véritable intérêt historique et la seule digne d'être tirée de l'oubli où repose le factum de Don Martin Viscay, cet auteur qui n'a donné aucune preuve de son opinion sur l'origine qu'il attribue aux agots, combat avec des arguments sans valeur l'opinion de Jean Botéro, savant renommé du même temps, qui les faisait descendre des Albigeois (1). Du reste, il est prêt à s'accommoder de cette opinion parce que, dit-il, les Albigeois étaient eux-mêmes des restes des Goths Ariens. On ne saurait être plus conciliant! (2)
Cependant l'idée bizarre de donner à des parias les Wisigoths pour ancêtres n'était guère susceptible de prendre faveur en un pays où ces conquérants ont joué le même rôle et gardé la même place que les Francs dans les Gaules. — A moitié Goths eux-mêmes, les Espagnols ne pouvaient guère être tentés, comme les
(1) Relationi universali di Giovani Botero Benese. In Venetia. 1599.
(2) Les pages citées ou analysées sont extrnits du chapitre intitulé « Origen de los Agotes » placé en hors-d'œuvre dans un livre qui a pour titre : Derecho de naturaleza que los Naturales de la merindad de San Juan del Pie del puerto tienen en los reynos de la corona de Castilla, por don Martin de Viscay, presbytère. En Zaragoza, ano de 1621, in-8«.
Français, de placer le berceau des agots à côté de celui de leurs anciens rois. On sait que Pelage était le descendant des rois Wisigoths d'Espagne.
Le P. Joseph de Moret, historiographe officiel du royaume de Navarre, se faisant l'écho d'une opinion fort ancienne dans le pays et que nous avons trouvée répandue encore aujourd'hui parmi le clergé des deux Navarres, s'exprimait ainsi dans ses Annales publiées en 1766 :
(( Quelques-uns ont eu l'idée de rapporter aux débris de cette armée d'Albigeois dispersés, fugitifs et jetés comme par la tempête sur les régions voisines des Pyrénées, la caste abhorrée des agots. Ils prétendent justifier par les censures de l'Eglise et l'horreur de cette rébellion le mépris souverain et le traitement plus dur que la servitude avec lesquels ils sont tenus à l'écart des centres de population, comme gens infectés de quelque mal contagieux ; de telle sorte que même dans les églises ils sont avec soin .séparés des autres. Le nom d'Agotes leur aurait été donné en raison de leur provenance du Languedoc où les Goths ont longtemps dominé et qui prit d'eux le nom de Galia Gothica. » Le bon père de Moret trouve même que Languedoc n'a pas d'autre étymologie ; ce nom signifiant landes des Goths (1).
L'Académie espagnole d'histoire, dans le dictionnaire fort estimé qu'elle publia au commencement de ce siècle, ne trouva rien de mieux à offrir sur la matière que l'hypothèse en question, sans la garantir toutefois et tout en rejetant l'étymologie fantastique admise par le père Moret.
« Comme, d'une part, dit-elle, il n'est pas prouvé que les Agots soient descendants des Albigeois et que, d'autre part, il est certain
(1) « Languedoc, esto es Landas o campos de los Godos. » Annales del Reyno de Navarra compuestos por el padre Don Joseph de Moret, Chronista del mismo reyno. Lib. xx. t, m, cap. vi. En Pamplona, ano de 168-i. 3 vol in-i».
que les habitants du comté de Toulouse ne portent pas le même nom, cette étymologie ne nous satisfait pas. — Il ne nous paraît pas non plus rationnel de chercher l'origine de cette dénomination dans la haine des Vascons pour les Goths, parcequ'en ce cas elle devrait dater des temps les plus anciens, au lieu de n'avoir été connue que bien des siècles après que la monarchie des Goths eût été détruite et oubliée (i). »
En elïet, le nom d'agots n'est pas plus ancien en Espagne que celui de cagots en France, et il y a tout lieu de croire que le premier de ces noms n'est que la traduction euphonique du deuxième ; c'est ce qu'admettent tous les auteurs espagnols qui écrivent aussi quelquefois cagotes et hagotesi^). Du même mot les Basques ont fait agotac et les Bayonnais, ainsi que les gens de la Navarre Française, agots.
Toutes ces variantes du même nom ne datent que de la première moitié du XVP siècle. Le plus ancien document historique où il figure, est un acte émané des Etats de Navarre assemblés à Pampelune en 15i7, et dont voici la traduction :
« Qu'il soit chose manifeste à tous ceux qui les présentes verront et entendront :
« Que l'an de grâce 1517 et le IG octobre, les trois états du royaume de Navarre étant réunis dans la ville de Pampelune en Certes générales, il a été présenté une pétition de ceux qu'on appelle vulgairement agotes é christianos résidant dans les environs de Pampelune et autres heux du royaume, disant que les
(1) Diccion. hist. geograph. de Espagna pnr la real acadeaiia de la histolia. T. 1°. M;idrid. 1802.
(2) Cf Hisloria compendiada del Reyno de Navarre, par J. Yanguas, page 161. Historia de las Naciones Bascas, etc., tome IIl, page '213, par Zaïnacola. Inip. h Auch 1818, 3 vol. Dictionnario hist. géogra de Navarra, par Teod. de Ochoa, imp. a Pampelune 1842.
recteurs et vicaires des paroisses où ils vivent, tant en l'administration des sacrements, offrandes et oblations, qu'en l'assignation des places h l'église, n'usent pas avec eux des mêmes solennités et cérémonies qu'avec les autres chrétiens et paroissiens, sous couleur qu'ils ont accoutumé d'en agir ainsi avec eux et leurs pères soit disant parce que leurs dits ancêtres adhérèrent anciennement à un certain Raymond de Toulouse qui fit certaine rébellion à la Ste-Eglise romaine pour laquelle ils furent séparés du bercail de la Ste-Mère Eglise par le St-Père, alors régnant^ jusqu'à son bon plaisir ou celui de ses successeurs. Sur quoi les suppliants ont recouru à la sainteté du St-Père qui aujourd'hui régit et gouverne l'église de Dieu, lequel ayant pris information et considérant que le bon plaisir (beneplacito) du St-Père d'alors avait expiré dans le laps de cent ans et que lesdits exposants n'étant point retombés dans la faute de leurs ancêtres, mais au contraire ayant vécu et vivant dans l'obédience de la Ste-Eglise, ledit St-Pèrc usant de compassion, a ordonné au chantre et officiai de l'église cathédrale et à l'archidiacre de Sta-Gema d'informer et, dans le cas où ils trouveraient exacte l'exposition des suppliants, les replacer en toutes choses dans l'état où ils se trouvaient avant ladite séparation. Sur ce, les Etats, à la prière des requérants, prient et exhortent par les présentes lesdits chantre et archidiacre de vouloir bien accorder aux supphants la faveur et l'appui qu'ils pourraient mériter et de leur administrer brève et droite justice en toute prudence, vertu, savoir et bonne conscience, dans la mesure que méritera le présent cas. En témoignage de quoi les Etats assemblés ont déUvré le présent acte signé de la main du secrétaire. Miguel d'Oroz. » (1) L'officialité de Pampelune, chargée depuis trois ans par le
(1) Archives de la Cour des comptes à Pampelune, casier 169, n» oO. Pièce publiée dans le texte oiiginal par M. F, Michel. Op. cit. tome H, page 212.
Pape et pressée par les Etats de s'occuper de cette affaire, fit attendre encore deux ans sa sentence. Sans se prononcer sur la cause et l'origine de la séparation des agots, mais statuant seulement sur le fait, elle juge les griefs justes et les requérants fondés en leur demande, ordonne qu'ils seront rétablis dans tous les droits et honneurs des fidèles, enjoint aux recteurs des paroisses de se conformer à ladite sentence apostolique et de n'y contrevenir en aucune façon, sous peine de la censure ecclésiastique et de cinq cents ducats d'amende. Donne acte aux requérants pour que la sentence soit rendue exécutoire par le bras séculier, (i) Qui pourrait croire qu'un jugement si sage et si
(1) Le texte hitin de ce jugement a été publié in-extenso par M. FiMiicisque Michel. Op. cit. tome II, page 2io-227. Nous ne donnerons que les passages piintipaiix de cet interminable instrument conserve a l'église paroissiale d'Ârizcun (vallée de Daztan) où nous l'avons revu. Le prononcé du jugement est précédé de la supplique au pape :
c( Beatissime pater, exponilnr S. V. pro patte devotornm illius oratorum Beinard ac Joannis de Agotis.'.lias deC'rristianis nuncapatorum. laïcorum Baionensis diocesis aMique de eorumagnationeatriusque sexusprœdictœ, ac Pampilonensis, Lascariensis, Oloronensis commoranîes, sint boni et veri Chnstiani ac ipsi oratores ac eorum progenitores ut veros decet christianos semper vivant ; nihilominus quia parrochialium ecclesiarum redores sub quibus degunt, in administrandis sicramentis ecclesiasticis et offertoiiis seu oblalionibus offerendis ab eisdem et pace oratoribus danda, in ecclesiis hujusmodi no» uluntar il'is ceremoniis et solemnitatibus quibus cura aliis Cbiislianis eorum parrocbianis, sub co pretextu quod ita tili consueludinc usi sunt haclcnus, ex quo quoddudum nKijaribus et progenitores oratorum adliœserunt cuidani co.niili Uaymundo de Tolosa qui quamdam rebellijnem fecisse dicitur Ecclesiœ ronianœ, per tune Romanum Pontificem a g;emio sanciœ matiis Ecclesiœ segregati dicebantur ad beneplacitum ; et cum, clementissime Pater, hujusmodi beneplacitum a centuni annis citra espiravit oratoresque non delinquerint , sed semper ul decet bonos christianos vixerinl , vivantque in obedientia S. V. et Stœ-ecclesiœ romanœ, et quando deliquissent volontés redire admitli debent , quia Sta-Mater Ecclesia nunquum daudit gremium redeunti ; igitur recurrunt ad pedes S. V. oratores prœfati, humiliter supplicando quatenus in prœmissis, more pii patris consulcndo dc de remedio opportuno providendo, aliquibus probis viris in partibus i'iis residentibus... conimittere et niandare dignemini ut se de prœmissis informent summarie , simpliciter et de piano, facti sola veiitate inspecta ; et, si prœniissa vera repericiint , oratoixs
impératif à la fois ne fut pas obéi? C'est pourtant ce qui résulte d'une série de décrets royaux et de procédures civiles et ecclésiastiques dont les débats retentissent dans le cours des XVP et
prœfatos et illis forsan ddhœrentes et adhsererc volentes eorum agnatione... rcponant et réintègrent in omnibus et per oninia perinde ac si prœmissa minime commissa seu sulisecuta fuissent ; et rectoribus parrocbialium prœdictornm, omnihusque aliis et singulis personis quibus et quoties videbitur, sub censuris et aliis pœnis ecelesiasticis, etiam pecuniariis, ipso facto incurrendis, inhiheant ne quidquam contra attentent, i
Concessum ut petitur.
a Dilectis filiis cantori et archidiano Stœ-Geniœ in ecdesiâ Pampilonensi LEO PAPA dicimus : Dilecti filii, salutem et apostolicam benedictionem, Mittens Tobis supplicationem prœsentibus introclusam. . . . volumus quod et vobis committiraus et mandanuis ut vos vel aller vestrura, vocatis vocandis, ad executionem in eâ contentoruni proeedatis juxta ejus continentiam et signatiiram, Datura Romœ apud Stum-Petrum sub annule piscatoris die décima tertia, Maii millesimo quingenlesimo decimo quinto, pontificatus nostri anno tertio.
Nos. Joanes de Sancta Maria, canonicus et cantor ecclesiœ cathcdralis Pampilonensis, necnon judex, commissaiius et executor apostolicus.
Vidimus et reperimus omnia et singula pro parte dictorum vulgariter agotoruin et Christianorum in dictis supplicàtionibus exposita et narrata, fuisse, fore et esse vera et manifesta.
— Quamobrem dictos agolos iliisque adhœrentes et adhœrere volontés, authoritate, mandate et commisione sanctissimi domini nostri papœ, virtute dictarum litterarum apostolicarum, restituimus et reintegramus in omnibus et per omnia perinde ac si prœmissa minime commissa vel subsecuta fuissent ; et dictis rectoribus pariochialium ecclesiarum omnibusque aliis et singulis personis, sub censuris et pœnis ecelesiasticis et etiam pecuniariis videlicet sub pœna quingentorum ducaterum oncii per quemlibet rebellem, inobedientem et contravenientera incurrenda ; mandamus ut omnes dictos agotos vel christianos utriusque sex.us ac omnes et quascumque personas de eorum agnatione, cognatione, prosapiâ parentelâ et familiù, tanquam veros christianos et nullam maculara spiritualem aut corporalem patientes sed ab eàdem mundos et exemples, in dictis parrochialibus ecclesiis et absque aliquâ differentià, distinctione, separatione segregatione, tam in administratione sacramenterum quam in offertorio seu oblationibus ac pacedandâ et recipiendâ, ac sessionibus ecclesiaium et aliorum lecorum et omnino de cemmunicatione et parlicipalione fidelium vicinoium, carilalive recipiant et admittant, tractent, habeant et reputent, ac omnibus illis ceremoniis et solemnitatibus quibus cura aliis christianiis atuntur, utantur et utifaciant, quibuscumque inhibentes
XVIP siècles, et dont les derniers échos arrivent jusqu'à nous, en 1842.
En vain les agots de la Navarre obtinrent-t-ils de l'empereur Charles-Quint une cédule qui rendait exécutoire pour les effets civils l'ordonnance ecclésiastique dont ils étaient pourvus et leur reconnaissait les mêmes droits qu'aux autres habitants des lieux de leur résidence, pourvu qu'ils acquittassent, comme eux, les contributions royales ; en vain bulle papale et cédule impériale furent-elles proclamées dans les égUses et par les rues, la résistance des habitants du Baztan, avec ou sans l'appui du bas clergé, on ne saurait le dire, demeura intraitable.
En 1548, Charles-Quint publie coup sur coup deux nouvelles ordonnances qui nous intéressent vivement, en ce sens qu'elles nous découvrent une autre face du préjugé dont les agots étaient victimes. En effet, ces ordonnances prohibent comme injurieuses les dénominations d'agotes, leprosos, quistroncs, (1) ordonne que les enfants de ceux-ci soient baptisés aux mêmes fonts que les autres nouveaux-nés (2), que les hommes s'assièent avec les hommes et les femmes parmi les femmes dans les églises, sans distinction ni séparation, sous peine de 10,000 maravedis d'amende pour tout opposant laïque ou ecclésiastique.
strictissirae sub dictis censuris et pœnis ne quidquam in praejudicium, injuriam et jacturam dictorum agotoruni utriusque sexus attentent vel peiniittant.
Et sic pronuntiamus et decernimus et declaramus Nos Joanes de Sancta- Maria, sub anno a nalivitate Domini niiilesimo quingentisirao detimo nono die vero ullimà mensis aprilis.
(1) Ce mot qui n'appartient plus a la langue espagnole et qui n"a probablemert jamais été qu'une locution provinciale et triviale, devait faire au singulier quistron et correspondait sans doute au mot roman quistoun, quêteur, mendiant, gueux.
(2) Ogée nous apprend, en son histoire de Bretagne, que les enfants des lépreux n'étaient pas baptisés sur les fonts et que l'eau qui avait ser/i à leur baptême était jetée dans d«s lieux écartés.
Eji vérité, ce ne sont pas des gens suspects d'hérésie mais bien de lèpre qu'on traite de la façon visée par cette ordonnance. Aussi Gaxar Arnaut, huissier du conseil royal de Navarre, avait-il pris à tâche de justifier cette opinion et de faire repousser la requête des agots aux Etats. « L'origine de leur séparation, disait-il, ne vientpas de la révolte du comte Raymond de Toulouse : elle est bien plus ancienne et antérieure à l'avènement de J.-C, car elle date du prophète Elysée, quand Nahaman alla près de lui pour .se guérir de la lèpre et que le prophète, en saint homme qu'il était, refusa les dons qu'on voulait lui faire, tandis que Giézi, son serviteur, pou.ssé par l'avarice, se les fit subrepticement donner ; sur quoi il fut maudit par Elysée, lui et tous ceux qui en descendraient. De sorte que les agots qui sont ses descendans et non de la compagnie du comte Raymond, souffrent encore les effets de cette malédiction, car ils sont lépreux et corrompus en dedans autant que maudits ; comme il appert manifestement par cette expérience que les herbes seulement touchées par leurs pieds se sèchent et perdent leurs qualités et qu'une pomme ou tout autre fruit se pourrit immédiatement entre leurs mains. Leurs personsonnes et leurs habitations sont infectées et contaminées. Voilà pourquoi leur communication avec les autres chrétiens serait très dangereuse; et comment, quoique chrétiens, ils ne sont pas baptisés aux mêmes fonts que les autres. C'est pourquoi ledit Caxar Arnaut supplie humblement les Etats de n'ajouter foi à leurs allégations et de repousser leurs requêtes. » Malgré la force de ce raisonnement, les Etats de Navarre et l'officialité de Pampelune firent droit, comme on le sait, à la requête des agots en les reconnaissant exempts de toute tache spirituelle et corporelle « tanquam nullam inaculam spiritualem ant corporalem patientes sed ab eadem mundos et exemptes. »
Il est certain que Caxar Arnaut aurait pu faire valoir de meilleurs arguments pour réfuter la prétention des agots.
En elîet, au temps oîi fut rédigé pour la première fois le for
général de Navarre, au XIP ouXIIP siècle, il y avait en ce royaume
des hommes que la loi séparait des autres hommes à l'église
comme ailleurs ; c'était les Gafos. « Je crois devoir faire mention
en ce règne (celui de Philippe-le-Long), dit Yanguas y Miranda,
de la race des agots, anciennement connus dans la région montagneuse de la Navarre sous le nom de Gafos. Ainsi les appelle
le for de Navarre, parce que, quand il fut écrit, on n'avait pas
encore le nom d'agotes qui se généralisa depuis et qui est dérivé
de celui des cagots de France » (1). Or, voici comment s'exprime
le for :
« Aucun gafo ne doit rester avec Is autres hommes.
((. Si un noble ou un vilain devient gafo, il ne doit pas être
(1) Historia compcndiada ciel reyno de Navarra, page 161.
La première rédaction du for, dont parle rauteur espagnol et dont nous citons le passage afférent a notre sujet, lemonte au règne de Tliéobalde Fi", l'an 1257, suivant le père Moret et l'académie d'histoire, a celui d'Alphonse le Batailleur (1104-1134) suivant Yanguas y Miranda. Mais les éléments de cette première rédaction ont été puises dans les coutumes plus anciennes encore de Sobrarbe et de Navar.e.
C'est à ce point de vue seulement '■qu'on peut admettre l'opinion de Marca quand il dit : « Et l'ancien for de Navarre qui fut compilé du temps du roy Sance Ramirez, environ l'an 1074, fait mention de ces gens (les cagots) sous le nom de gafos, etc.. »
Il est certain, du moins, que les gafos existaient au temps où fut composé le Romancero du Cid (Xl" siècle) et que ces gafos étaient des lépreux. — Le Cid allant en pèlerinage vers .l'apôtre St-Jacques rencontre un gato [un gafo le aparecia) embarrassé dans un bourbier, il le sauve, l'emmène à l'auberge et le conche en son propre lit. Mais dans la nuit le gafo s'évanouit comme un fantôme et a sa place apparaît un homme tout resplendissant qui lui dit : « Je suis St-Lazare, Rodrigue, je suis le lépreux k qui tu as rendu un si grand service pour l'amour de Dieu. Dieu t'aime bien et il l'a octroyé, que tout ce que tu entreprendras dans la guerre tu l'accompliras k ton honneur, etc.. En disant ces paroles, soudain il disparut. » [Romancero espagnol, t. 2, p. 30, traduit par Damas Hinard.)
à l'église ou à l'intérieur de la ville avec les autres habitants mais il doit aller aux léproseries. Et si le lépreux dit : Je peux vivre en mon héritage sans aller en d'autres terres, et qu'il soit de la ville; que les habitants lui fassent une cabane hors la ville dans le lieu qu'ils jugeront convenable. Quant au lépreux misérable qui ne peut s'aider du sien, qu'il aille demander l'aumône par la ville, mais qu'il la demande hors des portes en faisant sonner ses cliquettes; qu'il n'ait pas de familiarité avec les enfants et les jeunes gens quand il va par la ville demandant l'aumône, et que les habitants défendent à leurs enfants d'aller à sa cabane pour avoir communication avec lui. Et si le lépreux ne prenant aucune privante il arrive du mal à quelqu'un , le lépreux n'a point tort. » (2)
(2) On remarquera que nous avons traduit le mot ycifo par lépreux ; et celk avec d'autant plus de fondement qu'à l'index du for, au mot leproso on lit : « vease gafo » et au mot gafo il est renvoyé au texte que voici :
Gaffo ninguno non debe ser con otros ombres. Si Infanzon o villano tornare gaffo, en Eglesia o en abrigo de la villa, non debe ser con los otros ombres ni con los bezinos mas deve yr à las otras gaferias et si dixiere el g;ifo, en unà heredat puedo bivir et iio yte à otras tierras, y sea de la villa, et todos los vezinos de la villa faganle casa fuera de la villa et de las beras, en logar que los bezinos vean por bien. Es(e gaffo mesquino que non se puede ajudar con lo suyo, vaya deraandar almosna en la villa et demande almosna fuera de las puertas de los corrales con sus tablas et no aya solas con los ninos ni con los ombres jobenes quando anda en la villa pidiendo almosnas, et los vezinos de la villa viynden les à lures creaturas que non vayan à lur casa por avcr solaz con eill. Si el gafo non dando solaz si dayno viniere ad alguno, cl gafo non tiene tuerlo.
Ce texte est extrait d'un manuscrit du XIV siècle trouvé a Gailin (Basses- Pyrénées) par M. Barlhéty, notaire, au mois de juin 1875. 11 est conforme quant au fond avec le texte imprimé à Pampelune en 1686 et collationné sur un original probablement plus ancien ; mais son style un peu moins suranné le rend plus intelligible.
Comparez : Fueros dcl Reyno de Navarre desde su creacion hasta su feliz union con el de Caslilla y recopilacion de las Icyes promulyadas desde dicha unio7i hasta el ano de iOS5, por el licenciado Don Antonio Chavier. En Pamplona, ano MDGLXXXVI, 1 vol. in-4". (Lib. V. Tilre XI. C. V, p. 124.)
Notre illustre compatriote Marca avait bien vu que ces Gafos étaient la souche des agotes quand il écrivait en son histoire : ce Cette aversion n'est pas seulement en Gascogne mais aussi en la Haute-Navarre où les prestres faisaient difficultés de les ouïr en confession et de leur administrer les sacrements, de manière qu'ils eurent recours au pape Léon X lequel ordonna aux ecclésiastiques de les admettre aux sacrements comme les autres fidèles. L'exposé de leur requeste prétend de bailler à ces agotes ou chrestiens (car c'est ainsi qu'il les nomme) une origine toute nouvelle ; disant que leurs ayeuls avaient fait profession de l'hérésie des Albigeois en haine de laquelle, bien qu'ils l'eussent abandonnée, on les charga d'infamie qui passait à leur postérité. Mais il y a de la surprise en cette requeste, d'autant que les Gagots sont plus anciens que les Albigeois. Car ceux-ci commencèrent à paraître en Languedoc environ l'année 1180 et furent ruinés l'an 1215, et néantmoins les Gagots étaient reconnus sous le nom de chrestiens dès l'an 1000 ainsi qu'on remarque dans le chartulaire de l'abbaye de Luc, et Tancien for de Navarre qui fut compilé du temps du roi Sance Ramires environ l'an 1074 fait mention de ces gens sous le nom de Gaffos, d'où est venu celui de Gahets en Gascogne et les mettant au rang des ladres
les traite avec la mesme rigueur que celui de Béarn. » L'auteur renvoie en note à Fori Navarrœi lib. V. tit. 6... « Gaffo non deve ser con los otros ombres. » (1) C'est bien le même texte sur lequel nous nous appuyons : mais alors comment peut-il faire descendre les agots des Sarrazins ? Car si les nobles d'Espagne eux-mêmes devenaient gafos, (Infanzon si tornare gafo) qu'est-il besoin d'aller chercher les soldats d'Abdérarae pour en faire les pères de ces mêmes gafos et par suite des agotes? C'est ce que les auteurs espagnols qui ont jeté les yeux sur le texte suranné (1) Iliiit. deBéurn, in-fo liv. 1er ch. XVI p. 75.
des vieux fors de Navarre, au passage que nous avons cité, ne pouvaient manquer de comprendre. (1) Marca invoque pourtant de bien jolis arguments à l'appui de son système, « Je pense, dit-il, qu'ils sont descendus des Sarrazins qui restèrent en Gascogne après que Charles Martel eut défait Abdérama qui en son passage avait occupé les avenues des Pyrénées et toute la province d'Aux. On leur donna la vie en faveur de leur conversion à la religion chrestienne d'où ils tirèrent le nom de chrestiens
et néantmoins on conserva toute entière en leur personne la haine de la nation sarrazinesque ; d'où vient le surnom de Gézi-
tains, la persuasion qu'ils sont ladres et la marque du pied d'oye. On leur a aussi toujours reproché leur puanteur, non seulement en haine de leur tyrannie comme les Italiens donnaient cette mauvaise réputation aux Lombards ; mais parce qu'on a toujours observé par expérience que les Sarazins sentaient mal. Ce qui est tellement vrai qu'ils estimaient que cette mauvaise odeur ne pouvait leur être ostée que par le moyen du baptesme des chrestiens, auxquels pour ceste raison ces Agaréniens ou Sarrazins présentaient leurs enfants ainsi que le témoigne le patriarche Lucas en sa sentence synodique, laquelle coustume les Turcs continuent encore aujourd'huy. Aussi Burchard, en la description de la terre sainte, certifie que les puants Sarrazins avaient accoustumé de son temps, c'est-à-dire il y a 600 ans , de se laver en cette fontaine d'Egypte où la tradition enseignait que Notre-Dame lavait son petit enfant notre grand maistre ; et que par le bénéfice de ce lavement ils perdaient la mauvaise odeur qui leur est comme héréditaire, ainsi que parle Burchard..,.
« Il reste à satisfaire à la dénomination de cagots, laquelle, outre qu'elle est en usage dans le Béarn, est aussi pratiquée au
(1) Cf Diccion, hist, geograf. de JSavarra por D. Teodoro de Ochoa. Art. agotes ; et Hist. comp. de Navarra par J. Yanguas y Miranda, p. 16:2-163.
reste de la Gascogne sous le nom de capots et même en la Haute-Navarre où ces gens sont appelés agotes et cagotes. Sur quoi je n'ai rien de plus vraisemblable à présenter sinon qu'on leur faisait ce reproche pour se moquer de la vanité des Sarazins qui, ayant surmonté les Espagnes, mettaient entre leurs qualités celle de vainqueurs ies Gots. On prétendait donc leur donner le titre de leur vanterie en les qualifiant chiens ou chasseurs de Gots. De même que Cicéron nomme chiens ces effrontés qui servaient aux desseins de Verres pour butiner la Sicile ; si l'on n'aime mieux croire que c'est un ancien reproche et terme de mépris tiré de ce convice de concagatus dont il est fait mention dans la loi salique » (1).
On voit que notre auteur a réponse à tout ; mais, comme c'est assez l'ordinaire, il se montre moins rigoureux dans le choix de ses arguments que dans la critique qu'il fait de ceux des * autres. C'est ainsi qu'il trouve bonne pour lui l'étymologie fantastique de caas Goths qu'il critique vertement dans la bouche des autres, et cela dans le même chapitre : « Je suis obligé, disait-il en commençant, d'examiner en cet endroit l'opinion vulgaire qui a prévalu dans les esprits de plusieurs et qui mesme a été publiée par Belleforest touchant celte condition de personnes qui sont habituées en Béarn et en plusieurs endroits de Gascogne sous le nom de cagots ou capots à scavoir qu'il sont descendus des Yisigots qui restèrent en ces quartiers après leur déroute générale... On croit donc que le nom de Cagots leur a été donné comme si l'on voulait dire caas Goths, chiens Goths, ce reproche leur estant resté aussi bien que le soubçon de ladrerie en haine de l'arianisme que les Goths avaient professé et des rigueurs qu'ils avaient exercées dans ces contrées. — Mais je ne puis gouster cette pensée qui ne prend son fondement que du ren-
(1) Histoire de Béarn par Pierre de Marca. Ut. 1", ch. 16.
— H6 contre de ce nom de Cagot avec Vorigine qu'on lui donne, d'autant plus que cette dénomination n'est pas si propre à ces pauvres gens que plusieurs autres qu'on leur a données et ne se trouve écrite que dans la nouvelle coustume de Béarn réformée l'an 1551 ; au lieu que les anciens fors escrits à la main d'où cet article a été transcrit portent formellement le nom de Chrestiaas ou Chrestiens. Dans le cahier des Etats tenus à Pau, l'an 1460, ils sont nommés Chrestiens et Gézitains : en Basse-Navarre, Bigorre, Armagnac, Marsan et Chalosse on leur donne les divers noms de Capots, Gahets, Gézits, Gézitains et de Chrestiens. Je conclus que le soubçon de vraie ladrerie et la marque de pied d'oie ne pouvant s'accomoder à l'origine des Goths qui étaient illustres en extraction, éloignés d'infection, et de profession chrestienne quoique néanmoins arienne, il est nécessaire de tourner ailleurs la conjecture et rechercher une descente à laquelle tous les soubriquets puissent convenir.
Voilà qui est parfait ; mais si l'étymologie de caas Goths pour Cagots n'a pris naissance, comme dit Marca, et comme nous le croyons, que dans la consonnance des mots patois et du mot français, et que ce soit un fondement trop fragile pour étayer une théorie sur l'origine gothique des parias pyrénéens, comment pourrait-elle servir à établir leur descendance des Sarrazins ?
Les raisonnements de Marca nous laissent donc tout-à-fait froid et nous souscrivons plus volontiers à ceux d'un auteur espagnol moins célèbre, mais qui, commentant un texte de loi de son pays, s'exprime ainsi :
« On voit par ce chapitre que jusqu'aux nobles navarrais se transformaient en gafos, c'est-à-dire qu'ils contractaient la maladie et qu'ils étaient alors aussi gafos et cagots et séparés de la société que le pouvaient être les Sarrazins les plus abominables. Dès lors pourquoi aller chercher parmi les Maures d'Abdérame
l'origine d'une caste qui pouvait être formée par les infanzones de Navarre? Sans compter qu'il eut été presqu'impossible de les garder dans un pays où on les traitait si mal et d'où ils pouvaient fuir avec facilité. Mais le plus admirable est que Marca, historien français, qui devait connaître les cagots mieux que personne, pour leur nom qui est proprement français aussi bien que par l'histoire de son pays, soit tombé dans l'erreur de les faire descendre des Sarrazins de l'armée d'Abdérame. Il ne devait cependant pas ignorer qu'en ce temps-là les Chrétiens, dans leurs guerres contre les Mores, tuaient ceux-ci ou les réduisaient en esclavage, mais ne dédaignaient pas d'avoir des relations sociales avec ceux qui étaient domiciliés dans le pays » (1).
L'écrivain espagnol aurait pu citer à l'appui de cette dernière assertion une lettre du pape Benoit XII à Pierre IV, roi d'Aragon, du 13 janvier 1340, dans laquelle il est dit : « Nous avons appris par le rapport de plusieurs habitants de vos Etats que les Sarrazins qui y sont en grand nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux, des habitations séparées et enfermées de murailles pour être éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens ; mais à présent ces infidèles étendent leurs quartiers ou les quittent entièrement, logent pêle-mêle avec les chrétiens et quelquefois dans les mêmes maisons ; ils cuisent aux mêmes fours, se servent des mêmes bains et ont une communication scandaleuse et dangereuse » (2). Quel contraste avec la façon dont on traitait les infortunés agots ! Jusqu'à une époque relativement récente, nous voyons les chrétiens du nord de l'Espagne faire bon ménage avec les musulmans. On conserve aux archives des Basses-Pvré-
(1) Historia compendiada de Navarra, p. 1 62-163, par Yanguas y Minnda.
(2) Fleury. Histoire ecclésiastique, t. 20, p. 12.
— lisnées un contrat de vente d'une rente de 200 florins faite par Charles, prince de Navarre, et les habitants chrétiens et maures de la ville de Cortès, pour subvenir aux tVais de la guerre entre la Gastille et l'Aragon. La pièce mentionne les noms des députés chrétiens et maures de la ville de Cortès, agissant en son nom et réunis ensemble dans l'église de St-Jean-Baptiste, « christianos et sarracenos de villa de Cortès. » Ces derniers, qui portent tous des noms arabes, sont qualifiés « vicini et hahitatores de villa de Cortès » (1).
Impossible de trouver un témoignage plus probant de l'égalité civile des Chrétiens et des Maures dans les villes de Navarre et d'Aragon en l'année 1405, date du présent contrat, à l'époque où, dans le même pays, les Agotes étaient exclus de toute communauté civile ou ecclésiastique.
Un procès débattu en 1658, entre les Agots de Bozate, hameau de la paroisse d'Arizcun, et les habitants de cette même paroisse, peut nous aider à saisir la nature du préjugé qui séparait alors les deux classes de la population. Les paroissiens d'Arizcun empêchaient les gens de Bozate de mettre la main dans la corbeille du pain bénit et refusaient de leur passer le porte-paix, emblème commémoratif du baiser fraternel que les premiers chrétiens se donnaient à la messe. De là, le procès intenté par les gens de Bozate qui se sentant alors sans doute parfaitement sains de corps et 'd'âme se révoltaient contre d'aussi blessantes distinctions.
De leur côté, les paroissiens d'Arizcun maintenaient leur droit acquis de temps immémorial et basé, disaient-ils, sur une juste distinction entre leur noblesse et l'origine tarée des requérants. — Dans ces mesquines prétentions, il nous est difficile de ne pas voir comme un écho lointain des règlements naguère dirigés contre les lépreux. — L'officialité de Pampelune donna gain de cause
(1) Archives des Basses-Pyrénéc^, Carton E. 331.
aux opprimés en décidant qu'à l'avenir ils recevraient le pain bénit et la paix dans la même forme que les autres paroissiens, mais toutefois après eux (1).
Autrefois, en Espagne, pour être admis à l'exercice des professions libérales, surtout aux ordres sacrés, il fallait faire preuve de « limpieza de sangre » c'est à-dire de pureté de sang en établissant juridiquement qu'on ne descendait de Maure, ni de Juif, ni d'Agat, ni de pénitencié par l'inquisition. 11 faut arriver jusqu'à l'année 1818 pour voir édicter une disposition législative qui supprime à la fois cette entrave barbare et défende l'appellation d agot comme injurieuse. Encore la preuve de pureté de sang demoura-t-elle exigible pour obtenir le droit de Vecindad dans la vallée de Baztan qui comptait le plus grand nombre d'agots, longtemps encore, car j'ai vu aux archives d'Elizondo, capitale de la vallée, un ban do de gohierno de 1832 par Ferdinand VII, qui maintenait cette disposition. — Même dix ans plus tard, en 1842, un procès qui rappelle de point en point celui de 1658, témoigne éloquemment de la persistance du préjugé et de l'ostracisme effectif sinon légal dont les descendants des agots étaient les victi- . mes. Le plus triste est qu'en dehors et au-dessus des futiles disputes de préséance aux cérémonies du culte, les débats du procès porté devant la juridiction ecclésiastique nous révèlent des distinctions odieuses ainsi exposées par la partie plaignante : (( Il y a des places à l'église où concourent sans distinction les habitants d'Arizcun et même les étrangers ; y a-t-on jamais laissé asseoir les gens de Bozate ? Leur a-t-on jamais permis de se mêler avec les autres paroissiens ? N'y a-t-il pas un endroit séparé dans l'église où vont seulement les gens de Bozate ? La même séparation odieuse
(1) Archive ecclésiastico. Sentencias, fajo 1° Secreto Oteiza, cité par Yanguas y Miranda in Âddiciones al Diccionario de antiguedades de Navarra, Pampelune, in-12, 1813.
n'existe-t-elle pas au cimetière? Qui ne s'indignerait à voir imposera la dépouille de nos morts une séparation qui n'est pas même imposée ailleurs à la dépouille de ceux qui viennent d'expier leur crime sur l'échafaud? Et cela seulement pour être de la soi-disant race des agots ! etc »
Nous ne sommes pas aussi bien infortnés sur ce qui se passait dans le reste de la Navarre et en Aragon où il y avait aussi des cagots, comme ledit D. Martin Viscay, au passage de son livre cité plus haut, et comme le prouve sans réplique la requête au pape Léon X de l'an 1513. Nous y voyons, en effet, figurer les noms d'une foule de localités des deux Navarres, du Labour et de la Soûle en France et quelques-unes de l' Aragon (1).
Le Guipuscoa avait quelques parias, mais ils y étaient traqués plus impitoyablement que partout ailleurs. Une junte générale tenue en 1698 prononçait même une amende de 50 ducats d'or contre tout propriétaire de ferme ou de moulin qui en aurait pris à son service (2).
Enfin les montagnes des Asturies donnaient asile en leurs gorges sauvages, qui jadis abritèrent les héroïques compagnons de Pelage, à une classe de parias qui paraissent ne différer des Agots que parle nom. C'étaient les vaqueras de alzada, ainsi nommés de l'industrie pastorale à laquelle ils se livraient exclusivement et des
(1) Telles sont: Parapelona, Estella, Arandigoyen, HechaYarri, Âllo, Monreal, Ciranqui, Puente-la Reina, Mendigorria, Artajona, Larraga, Leiin, Miranda, Barasoain, Elizundo, Tafalla, Ollete, Mclida, Gallipienzo, Casedu, Aybar, Ciimberri, Sangosse, Sos, Salvatierra, Isaba, Urroz, Burguette, Elvetea, Lermo, Lesaca,Urdax, Maya, Ordoqui. Bozate de la paroisse d'Arizeun. Iriimberri, loldi, Mongelos, Afato, Ari'iéta, La Magdeleine, Zandibar, La BastideClarence, Anhaux, Ayerre, Iturricn, Echaux, St-Palais, Cubiet, Ostabat, Larçabal, Béasquin, ViUareal, Berdur,, Jac^a.
{"2) Archives de la dcputation forale de Guipuzcoa^ à Tolosa, Juntes générales de 1696 et 1698. — Citées par M. Fr. Michel op. cit. T. ii, p. 199 et 202.
hauteurs qu'ils habitaient. Jusqu'aux premières années de ce siècle, ils ont vécu complètement isolés du reste de la population qui les méprisait et les considérait comme des étrangers, à-propos desquels les lettrés formaient diverses conjectures. Aussi ne jouissaient-ils pas du droit de vecindad, sorte d'indigénatqui, dans les petites républiques des vallées pyrénéennes, procurait seul la jouissance des pâturages et bois communaux, l'accès dans les assemblées municipales et le droit aux charges honorables de la commune. C'était l'équivalent du veziadge en nos vallées béarnaises, comme les vezinos de l'autre côté des monts correspondaient à nos vézins{i). Eh bien ! les vaqueros des Asturies, comme les Agotes de Navarre et les Cagotsdu Béarn, étaient frustrés de cet avantage. Gomme eux aussi, ils devaient se tenir à l'église derrière les paroissiens dont ils étaient séparés par une balustrade; enfin ils étaient enterrés dans un coin réservé du cimetière.
« Il n'existe entr'eux et le reste de la population, dit l'illustre Jovellanos, ni alliances, ni amitié, ni lien d'aucune sorte ; et la vertu, la beauté, les grâces de la meilleure de leurs filles ne parviendront jamais à mériter la main d'un villageois. Aussi ne se fait-il presque aucun mariage parmi eux qui ne soit précédé d'une dispense. — Séparés des fidèles pendant leur vie, ils sont tenus pour infâmes jusque dans le tombeau. Les villageois, sans doute pour donner un vernis d'honnêteté à leur mépris, ont attribué à ces vaqueros une origine infecte. Cependant ils ne présentent aucune particularité dans leurs traits, ni dans leur langage, si ce n'est un certain air d'astuce et de rase, un certain ton sauvage dans la conversation, une certaine rudesse champêtre, résultat de leur vie solitaire et qui leur vaut d'être considérés par les autres comme des gens de valeur infime et indignes de leur compagnie. »
Jovellanos constate que les vaqueros n'observent aucun rite
(1) Cf Nouv. coutume de Béarn réformée : Rubrica de qualitatz de personnas.
particulier dans leurs baptêmes, mariaf^es et funérailles ; et de celte identité de coutumes dans les circonstances solennelles de la vie, non moins que de l'identité de dialecte et de la similitude des traits, il conclut légitimement qu'ils sont de la même souche que les autres asturiens ; puis il attribue à leur vie solitaire dans la montagne la distinction odieuse qui s'est établie à leur détriment (1).
Nous croyons que si l'illustre philosophe espagnol avait fixé son attention sur ce qui se passait dans un autre coin de son pays et dans quelques provinces de France vis-à-vis des agots ou cagots, des gahets et des cacous, il aurait été frappé de l'analogie de condition entre ces parias et ceux de ses propres montagnes, il eut prêté une oreille moins distraite aux propos du vulgaire qui attribuait aux vaqueros une origine infecte, et il n'eut pas trouvé moins philosophique d'expliquer l'aversion dont quelques-uns de ses compatriotes étaient victimes par cette origine réelle ou supposée que parla vie solitaire qu'ils menaient dans la montagne. Attribuer à cet isolement l'ostracisme qui pesait sur les vaqueros, c'est prendre à notre avisl'eftet pour la cause. Les parias asturiens avaient établi leurs villages sur les montagnes du littoral de la principauté, dans les cantons de l'ouest, près de la frontière de Galice. On donnait à ces hameaux le nom particulier de brana qui dans le dialecte asturien a la même valeur que le mot de basse latinité hramim, plur. hranci, d'où il dérive et qui signifie lieu élevé, escarpé. ('2) La population de chaque brana était très restreinte, entre six et trente feux. On les trouvait dans les cantons de Pravia, Salas, Miranda, Coto de Lavio, Tinéo, Valdès et Navia ; plus quelques-uns. dans l'intérieur des terres jusqu'aux environs
(1) Neuvième letlie de Don Gaspar Jovellanos a son ami Don Antonio Ponz, en l':i:.nce i782. Dans Diccion.gcog. cstad. de Espana y Porlugul, art. Branas, Madiid, 1826 ;28, par Franc. Martinez Marina; et dans Races maudites, par F. Midiel.
(2) Branma, lors allas et profundus. Hispan : Brana, Du Gange, Glossaire.
de la capitale des Asturies. Les mœurs des baqueros, comme celles des agotes, quoiqu'empreintos de la grossièreté champêtre, étaient douces et pures. Etrangers au reste du monde, ils vivaient dans une indépendance complète, très unis entr'eux, n'ayant jamais de démêlé avec la justice et rarement avec les agents du fisc, ce qui en Espagne autant qu'ailleurs fut toujours une bonne fortune. Un jour, en 1527, on voulut les coucher sur le rôle des contributions forales, mais ils réclamèrent devant la Cour de justice d'Oviedo qui décida que tant qu'ils seraient privés du droit de vecindadet de la jouissance des biens communaux, ils demeureraient exempts aussi des charges communes. Les choses ont changé de nos jours au |)rofit du fisc et des recruteurs ; les vaqueros ont acquis bon gré malgré l'égalité devant la loi. Déjà du temps de Jovellanos, en 1782, quelques-uns avaient laissé l'industrie pastorale et demi-nomade dans les montagnes pour se livrer dans la plaine à l'agriculture. Ceux-ci entretenaient des rapports de bon voisinage avec la population ambiante dans laquelle ils commençaient à se fondre par des alliances. Leur nombre a beaucoup augmenté depuis lors et celui des hranas a dû diminuer d'autant (1). Ce n'est pas à dire que tous les vaqueros de alzada aient disparu ni que toutes traces de l'ancienne séparation se soient effacées. Toutefois, les préjugés se sont adoucis en même temps que les moeurs ; le dédain frivole a pris la place de l'ostracisme cruel et la fortune, toujours aveugle mais de jour en jour plus apte à dessiller les yeuxfde ceux qui la convoitent, tend à mélanger les familles des deux classes en prêtant ses faveurs et ses charmes à un plus grand nombre de vaqueros.
(1) Cependant on compte encore au moins une douzaine de villages du nom de Brana et de Branas dans les Asturies et la province voisine de Galice. CA Diccionlario geograph.-estadist-Jiislor.de Espana, [lar D. Pascual Madoz.