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CHAPITRE VI

LES DESCENDANTS DES P&RIftS

Leurs caractères et traditions

« Il n'y a plus de Cagots, disions-nous en terminant notre chapitre II, mais seulement des descendants de Cagots. »

Cette vérité, inscrite dans nos lois dès avant 89, n'a pénétré que lentement dans nos mœurs et n'a pas encore acquis droit de cité dans la science, puisque nous voyons un de ses maîtres le plus autorisés, M. Littré, écrire dans le tome 1" de son grand Dictionnaire de la langue française publié en 1872 : « Cagots, peuplade des Pyrénées affectée d'une sorte de crétinisme. » C'est comme un résumé de ce qu'en disaient Fodéré, en 1813, dans son Traité du goitre et du crétinisme, et Esquirol dans son Traité des maladies mentales, publié en 1838. Nous ne citons que les principales autorités, mais bien d'autres auteurs contemporains partagent les mêmes erreurs (1).

(i) M. Cénac Moncaut {Histoire des Pyrénées, S vol. in-S» à P-iris, chez Amyot 18S5), écrit : « On remarque dans les plus misérables quartiers des villages des êtres informes a la tête grosse et branlante, aux jambes torses, au corps grêle, au cou goitreux, au regard éteint et indécis, a la parole inarticulée. Ce son des Cagots !.. . Tout concourt à leur donner pour origine les Visigoths, leur nom lui-même sert de preuve historique. — Leur teint ne porte d'ailleurs aucune trace des habitants du Midi : point de cheveux noirs ou crépus, pas de reflet bronza, pas de pommettes saillantes. On y reconnaît au contraire le type des hommes du Nord:

Je ne crains pas d'être démenti en avançant que l'incertitude n'est pas moins grande, aux portes mêmes des Pyrénées qu'au cœur de la Frarice. Combien de fois n'avons-nous pas été donner de la tête contre un groupe de crétins ou de bohémiens sur la foi de renseignements fournis par des hommes très éclairés d'ailleurs (1).

Parmi tant d'écrivains qui ont traité incidemment ou ex-professo des mystérieux cagots et dont les œuvres composeraient à elles seules une bibliothèque, il ne s'en est trouvé qu'un seul pour faire une enquête approfondie sur leurs caractères physiques. Cet homme est Palassou, Tinfatigable explorateur des Pyrénées, et celui auquel nous devons la plus grande somme de connaissances sur cette région. Il consigna ses observations dans les « Mémoires pour servir à l'histoire natïi relie des Pyrénées et pays adjace)its » publiés à Pau en 1815. Non content de noter ce qu'il avait vu, il fournit les éléments de l'enquête à laquelle il s'est livré près des médecins, des ecclésiastiques, des notables établis sur tous les points du territoire occupés par les ci-devant parias.

Barrant, médecin à Bagnères-de-Bigorre, lui écrit : « Il ne parait pas qu'ils soient sujets à plus de maladies que les autres habitants ; et le village de notre canton oîi l'on voit un plus grand nombre de goitreux et de crétins est Gerde où il n'y a point de cagots. »

incarnat blanc et lavé, cheveux blonds et plats. Qnant à leur abâtardissement physique et moral, il est (acile de s'ea rendre compte par leurs longues souffrances. Dix siècles de mauvaise nourriture et de reproduction sans croisement, suffisant pour expliquer le crétinisme où ils sont descendus. [Op. cit. T. v. Ch. vi, P. 262 et suivintes. « Conséquences de l'expulsion des Visigoths »).

On peut consulter encore Douillet. Dict. des sciences lettres et arts, 6* édit, 1862, art. Ciétins.

(1) Je citerai par exemple Gerde, piîis Ragnères de-Bigorrc^, et .\inchirharburn. près Saint-Jean- Pied de-Port.

Durant, médecin à St-Girons (Ariège), a remarqué que les individus de cette ville, qui passent pour cagots descendants de familles lépreuses, n'ont aucune maladie héréditaire qui les distingue des autres habitants, que nul d'entre eux n'est incommodé de goitre, et il ajoute que dans les montagnes du Couserans où l'on ne connaît pas de cagots, on trouve beaucoup de goitreux.

« Je connais, dit un curé béarnais, plus de deux cents cagots dans les villages d'Escot, de Lescun, d'Accous; on n'y trouverait pas deux goitreux parmi les personnes de cette caste • ils ne sont pas plus que les autres habitants sujets au goitre. La plupart se portent très-bien, »

« Je défie qu'on distingue en rien les cagots des autres habitants, prétend Dabadie, médecin à Buziet, près Oloron ; comme ces derniers, ils présentent des teints et des traits Llifférents. Ils se portent aussi bien que nous, et il en est qui sont parvenus à la plus extrême vieillesse. Ici même, je connais toutes les familles cagotes, et, proportion gardée, je ne trouve pas plus de goitres chez elles que chez les autres. »

Làa, médecin d'Arudy, dans la vallée d'Ossau, dit : « Il est impossible de faire quelque différence entre la caste des cagots et nous. »

Un officier de santé de la vallée du Lavedan (Hautes-Pyrénées), rapporte que les habitants sont tellement sujets au goitre, que presque toutes les communes des environs d'Argelès en ont plus ou moins. Les cagots ne sont pas les seuls atteints de cette maladie et il y a même des villages comme Agos et Bidalos qui comptent beaucoup de crétins, c'est-à-dire de goitreux sourds, imbéciles, et pas un cagot. Il est certain que quelques-uns de ceux-ci ont des goitres, mais il en est aussi de bien constitués, qui se distinguent même par les agréments de la figure. »

Le témoignage des médecins du pays basque ne diffère pas de

celui de leurs confrères du Gouserans, de la Bigorre, du Lavedan et du Béarn. « MM. Lavie, de Navarrenx, que leur habileté dans l'art de guérir ont fait avantageusement connaître dans le Béarn, la Soûle et la Basse-Navarre, ont eu la bonté de me communiquer (écrit Palassou) un grand nombre de faits qui prouvent que chez les Basques, les cagots ne sont pas plus sujets à des infirmités particulières qu'en Béarn. »

« Les agots ou cagots, suivant l'auteur de la Description défi Pyrénées, ne diffèrent des Basques d'ancienne origine ni sous le rapport du physique, ni sous celui des mœurs ; on ne les connaît que par ia tradition qui indique que telle ou telle famille est agote et que tel ou tel individu lui appartient. »

Un préjugé invétéré alors, comme aujourd'hui, dans toutes les classes de la population, était que les cagots avaient l'oreille courte et arrondie, grâce à l'absence du lobule où l'on attache les pandeloques. C'est ce qu'exprime le couplet satyrique que voici :

Que t'as-tu heit de raiireiUou Qn'as-lu fait de l'oreillon

Jean-Pierre lou mey araigcu ; Jean- Pierre mon mignon;

L'as-tu dat à l'inchèrt? L'as-tu rais k l'enchère

Tan tira hère, hère. Pour le vendre bien cher?

Ce qui nous étonne le plus n'est pas la persistance de cette croyance populaire dont nous connaîtrons l'origine en même temps que celle des gens qui en font l'objet ; mais que ce prétendu caractère ethnique ait pu faire l'objet d'une communication à l'Académie des sciences par le D' Guyon (1). Or, voici comment Palassou s'exlique à ce sujet : « J'ai visité une nombreuse peuplade de cagots, sans avoir remarqué qu'une seule personne ayant le lobule de l'oreille court ; et partout où de pareilles observations ont été faites, on s'est con-

(i) Comptes-rendus de l'Académie des sciences. Sur les cagots des Pyrénées, T. V, P. 415, "2" s^rie 1842.

vaincu que le préjugé populaire dont il s'agit n'a point de solide fondement. »

Enfin, il nous donne comme un résumé de son enquête dans les lignes suivantes :

a Les faits que je viens de rapporter attestent que les cagots possèdent une aussi bonne santé que les autres habitants. On voit, chez eux, des familles entières à blonde chevelure, au teint beau et frais, à la taille haute et dégagée ; on en remarque d'autres où la couleur brune domine et chez lesquelles la force et l'adresse se déploient admirablement quoique les individus soient d'une stature moyenne. Tous ces dons de la nature leur sont communs avec les habitants originaires de ce pays » (1).

Comme observation d'ensemble ces quatre ou cinq lignes sont irréprochables. On a rarement dit aussi bien ; jamais mieux.

Il est singulier qu'après cela un observateur aussi sagace se contente des conclusions de Marca sur l'origine des cagots.

Si nous avons tenu à donner une analyse de l'enquête physiologique faite par Palassou, ce n'est pas seulement à cause de sa valeur intrinsèque, mais aussi parce qu'ayant à fournir nousmême des observations qui heurtent les idées reçues, nous étions bien aise d'affronter en bonne compagnie les préjugés du vulgaire, voire même des gens d'esprit (2).

(4 ) Mémoire sur la constitution physique des cagots et sur l'origine de cette caste, P. 317-332 du tome l^i" des Mémoires pour servir à l'hist. nat. des Pyrénées, par Palassou, correspondant de l'ancienne Académie des sciences de Paris et de l'Institut national, i vol. in-8o. Pau, de l'impr. Vignancour, 1813.

(2) Un avocat de talent, M. E. Cordier, qui a publié dans le Bulletin de la Société Ramon, fondée pour l'exploration des Pyrénées, une étude sur les cagots, conclut de ses recherches personnelles pour la France et par analogie pour l'Espagne, que « les agots de l'Espagne et les cagots de France, ceux qui sont distribués entre l'Océan et la Garonne, offrent un type unique qui est le type bloud du Nord. »

Après en avoir tracé un portrait qui leur ressemble comme une charge rappelle

L'étude des caractères physiques et irioraux des fils de nos anciens parias n'intéresse pas seulement l'anthropologiste et le médecin, elle est aussi utile à l'historien pour le guider dans la recherche si épineuse des origines, tout au moins pour contrôler les systèmes qu'il imagine.

Nous n'en aurions pas tant vu éclore et notre histoire nationale n'y eut rien perdu, au contraire, si cette étude n'avait pas été aussi négligée.

Vous dites, par exemple, que les cagots sont les descendants des vaincus de Vouglé parqués depuis cette époque par un ostracisme inflexible dans un isolement rigoureux. Alors ils doivent ressembler à leurs pères qui «tous avaient le corps blanc, les cheveux blonds, étaient très-grands et beaux à voir », suivant le portrait tracé par Procope (1). Mais, si, comme le veut Marca, ils descendent des Sarrazins, ils devraient reproduire le type bien connu des Arabes.

Voyons donc jusqu'à quel point les cagots d'aujourd'hui répondent à l'un ou l'autre de ces types ou à tous deux à la fois. Par bonheur, nous pourrons trouver encore, tant en France qu'en Espagne, trois groupes à peu près purs de ces fils de parias. C'est par eux que nous commencerons notre examen que nous poursuivrons ensuite dans des milieux moins purs, mais ou

\'is traits de tel ou tel personnage du jour, il n'ose pas se prononcer sur la déf«rmalion de l'oreille et Todeur infecle qu'on leur reproche. C'était pourtant moins difficile que de tracer leur portrait.

(Eug. Cordier. Les Cagots des Pyrénées, in Bul. trimest. de la Société Ramon 1866. P. 31-38 et 107-120.)

(1) De bello vandalico, lib. 1, § 1, dans Corpus scriptorum Bysantinorum, éd. Nicbuhr, T. l''', P. 313.

Sidoine ÂppoUinairc, traçant le portrait du roi wisigoth de Toulouse, Théodoric II, le représente avec un teint rosé, une peau blanche coœnie le lait et une longue chevelure blonde couvrant, suivant la coutume de sa nation, jusqu'à ses lobules auriculaires {Sidonius Appollinaris . Lib. 1, Epist. 2.)

la part des croisements peut se faire, toutefois, avec quelque certitude.

A la frontière d'Espagne et au délDOuché du célèbre col de Ronceveaux s'ouvre la fraîche et riante vallée de Saint-Jean-Pied-de- Port, séparée par une chaîne de collines du vallon agreste qu'arrose laNive deBaïgorry. C'est en ces cantons rustiques, à l'ombre des grands bois et des majestueux sommets des Pyrénées, que se trouvent, comme cachés, les plus authentiques descendants de nos anciens parias.

A 3 killomètres à l'O. de Saint-Jean-Pied-de-Port et à gauche de la route de Baigorry , s'élève le hameau de Chubitoa (1) aligné [de chaque côté du chemin vicinal qui conduit à Anhaux, centre de la commune et de la paroisse. C'est l'ancienne cagoterie séparée d' Anhaux' par un bosquet de châtaigners et par un ruisseau. Le site en est salubre, et les habitations propres et assez confortables; In population composée de laboureurs à gage et d'ouvriers de différents corps d'état, surtout de tisserands. Les femmes s'occupent principalement du blanchissage et de la teinture de la toile. Le contraste entre le deux groupes d'habitants d' Anhaux et de Chubitoa ne s'acouse franchement que dans leurs occupations. D'un côté, les propriétaires du sol adonnés à la culture de leurs champs ; le silence et presque la solitude dans les rues en plein jour : de l'autre, une ruche ouvrière ; le tintement du marteau sur l'enclume , le grincement de la scie, le claquement redoublé du métier à tisser. Chaque atelier n'occupe qu'une seule famille rangée à l'ouvrage sous l'œil paternel et que nous pouvons examiner à loisir.

Voici celle de Jean L. qui a 6 enfants ; il en a eu 10 et n'est encore âgé que de 42 ans, sa femme étant à peu près du même âge. C'est un petit brun aux yeux gris-clairs, à la tête large posté-

(1) On prononce indifféremment Tchoubitoa, Tehoubito et Tchouritou ou TchourUo.

rieurement, étroite et bombée à la région frontale. Quoique petit, il est bien découplé.

La femme est une brune, de taille moyenne, dont j'admire la finesse des traits, surtout de la moitié inférieure de la face, et la blancheur de la peau qui tranche avec ses cheveux noirs et ses yeux roux. Les enfants sont blonds ou châtains ; trois ont les yeux d'un bleu de ciel et les trois autres châtains comme leur mère. Je regarde avec complaisance une fillette dont la figure d'ange illuminée par des yeux d'azur est encadrée d'une opulente chevelure tombant en boucles dorées sur ses épaules.

Nous passons dans un autre atelier où nous trouvons le père, petit homme brun du même type que le précédent ; la mère grande femme aux yeux bleus, aux cheveux blonds grisonnants, à la peau très-blanche, à la figure longue et au front moins convexe que celui du mari. Une jeune brune, assez jolie et petite de taille quoiqu'elle ait environ 20 ans, est assise au métier près de ses parents. Elle a les yeux et les cheveux noirs, le front haut, la face large, avec la mâchoire inférieure fine cependant. Les lobules de ses oreilles sont petits et adhérents.

Nous allons visiter le plus grand atelier de Chubito : il y a 5 métiers en fonction et le maître n'occupe pas un seul ouvrier étranger. Mais aussi il a eu le soin d'avoir 10 enfants et de marier une de ses filles. Ce très-honorable père de famille est un brun de moyenne taille, la mère est une belle femme châtaine, aux yeux gris-clair. Les deux filles aînées sont deux belles et fortes brunes, d'une taille médiocre mais d'un galbe irréprochable. Elles ont la face large, la mâchoire inférieure fine et une jolie bouche. Le fils aîné ressemble beaucoup à ses sœurs. — Le gendre est un type de petit brun à tète large avec l'occiput très-dé veloppé. En sortant de cette maison, je rencontre dans la rue un brun de haute taille, le seul qui me soit encore tombé sous les yeux.

Voici un grand jeune homme blond, aux yeux bleus, aux lobules de l'oreille adhérents, à la figure longue, à la tête régulièrement ovalaire avec un front saillant. Sa mère qui offre h peu près les mêmes caractères physiques, mais avec les attributs de la vieillesse, a les lobules de l'oreille parfaitement détachés. Je remarque que mon cicérone qui est d'Anhaux et pas cagot du tout a les mêmes oreilles que ce garçon-là.

Parmi les 38 personnes de tout âge et de tout sexe que j'examine encore dans le village, il n'y en a pas une de vraiment laide si ce n'est par décrépitude, une seule est goitreuse, aucune scrofuleuse. Les adultes sont presque tous bruns ; mais les enfants sont blonds ou châtains , généralement. La taille moyenne est à peu près de 1"> 63 chez les hommes ; plus petite chez les femmes ; la peau des bruns est assez blanche, mais n'a pas la fraîcheur de celle des blonds ; les yeux sont marrons, gris-bleu ou grisclair, même avec des cheveux noirs (1). La bouche et le menton sont élégants, le nez très variable dans sa forme, le front est bombé et un peu étroit dans son diamètre transversal ; la tête est large et saillante postérieurement, et la face est quelquefois large aussi au niveau des pommettes. Elle est plus allongée chez les blonds que chez les bruns et les premiers sont d'une taille plus haute et plus svelte.

Le recensement de 1872 donne à la commune d'Anhaux 572 habitants dont 194 répartis en 49 ménages pour Ghubitoa, ce qui fait 4 individus par ménage.

Le nombre moyen des enfants par mariage est en France de 3,07. Voulant savoir si la fécondité des ci-devant cagots était plus forte ou moindre, j'ai fait relever sur les registres de l'état-civil le nombre des enfants vivants ou morts, présents ou

(1) Numéros 3, A, 9, 15, de l'échelU chromatique de la Sociélé d'Anthropologie.

absents, nés dans chaque famille, et j'ai obtenu le tableau suivant (1) qui donne une moyenne de 3,1 par mariage. La fécondité des sujets que j'étudie est donc au moins égale à celle des Français en général.

Le même recensement accuse deux octogénaires à Chubitoa et 6 dans la commune, proportion qu'il est naturel de trouver à l'avantage des paysans-propriétaires. En 1874, la commune entière a fourni 3 enfants naturels dont 2 d'Anhaux, proportion qui se reproduit à peu près la même, chaque année, selon le secrétaire de la mairie, et semblerait indiquer un avantage encore du même côté sous le rapport de la moralité. Mais en ce cas aussi il faut tenir compte du surcroit d'aisance qui facilite les mariages. Je tiens du secrétaire de la mairie que les alliances entre les deux parties de

(\) COMMUNE D'ANHAUX.

>-OMBRE DES ENFANTS DANS CHACUN DES 49 MÉNAGES DU QUARTIER DE CHUBITOA.

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